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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 48, novembre-décembre 2006 > DOSSIER : Le commerce peut-il être « équitable » ?

DOSSIER : Le commerce peut-il être « équitable » ?

Les origines du commerce équitable

Mis en ligne le 27 novembre 2006 Convergences Société

Le courant à l’origine du commerce équitable date des années 1960, né de la volonté de lutter contre l’échange inégal et l’exploitation des petits producteurs. Appelé au départ « commerce alternatif », il a été mis en place dans un premier temps sous forme de boutiques spécialisées où travaillaient des bénévoles, et dans lesquelles la notion d’information du public sur la réalité de la vie des producteurs était mise en avant. L’idée de ces premiers militants d’un commerce plus juste était d’appuyer des organisations de petits producteurs et artisans en leur ouvrant des marchés et en leur payant leur production artisanale à des tarifs équitables. Pour y parvenir, deux moyens étaient avancés : supprimer les intermédiaires commerciaux et faire payer plus cher aux consommateurs des produits de même qualité que ceux fournis par le commerce « traditionnel ».

Ce mouvement est longtemps resté confidentiel. C’est seulement depuis les années 1990 qu’il tend à se développer, notamment avec l’apparition d’une autre stratégie : non plus des boutiques spécialisées, mais des produits distribués partout. Des labels comme Max Havelaar, ou des marques comme Alter Eco, commencent à être connus du grand public et sont distribués dans les grandes surfaces. La notoriété du commerce équitable se reflète dans des quinzaines du même nom, organisées tous les ans depuis 2000. Enfin, le gouvernement s’est emparé du concept, défini dans la loi du 2 août 2005 sur les PME : « au sein des activités du commerce, de l’artisanat et des services, le commerce équitable organise des échanges de biens et de services entre des pays développés et des producteurs désavantagés situés dans des pays en développement. Ce commerce vise à l’établissement de relations durables ayant pour effet d’assurer le progrès économique et social de ces producteurs.  » Jacques Chirac y est allé de son petit couplet : « Promouvoir le commerce équitable, c’est réconcilier l’acte de consommation avec la défense des valeurs éthiques et de dignité humaine, valeurs que la France porte dans les enceintes internationales », a-t-il déclaré récemment.

Le gouvernement français a annoncé la création de la Commission nationale du commerce équitable (CNCE), afin de mettre un peu d’ordre parmi les centaines d’associations qui s’en revendiquent. Le commerce équitable s’institutionnalise donc, au grand dam de certains de ses précurseurs.

Laurent VASSIER


Le commerce équitable en quelques chiffres

  • 0,005 % de la consommation totale des ménages : pourcentage du commerce équitable en France.
  • 0,5 à 1,5% : parts de marché des produits dans leur secteur.
  • 120 millions d’euros : chiffre d’affaires de Max Havelaar en 2005 (80% du commerce équitable en France), contre 18 millions en 2001.
  • 65 milliards d’euros : le chiffre d’affaires des produits alimentaires, entretien, hygiène et beauté dans les grandes surfaces.
  • 165 boutiques spécialisées actuellement en France, contre 800 en Allemagne et 412 aux Pays Bas.

Petite chronologie

1860 - Le personnage Max Havelaar, héros d’un roman hollandais, dénonce l’inégalité des échanges entre Indonésie et Pays-Bas.

1949 - Création de SERRV aux États-Unis, ONG favorisant les ventes de producteurs défavorisés.

1950 - Début des activités d’importation de produits par l’association Oxfam et vente à travers le réseau en Angleterre. Oxfam est composée de nombreuses ONG voulant lutter contre la pauvreté.

1964 - Conférence de la CNUCED (Conférence des Nations Unies pour la coopération et le développement) : « Le commerce, pas la charité ». Naissance de la notion de « commerce équitable ».

1969 - Ouverture du premier magasin dit de commerce équitable en Hollande.

1971 - Création de la coopérative Jute Works au Bangladesh (premier exemple d’organisation de commerce équitable ; aujourd’hui, Jute Works regroupe 214 coopératives de producteurs soit 6 000 personnes).

1975 - Ouverture du premier magasin de Commerce Équitable français, Artisans du Monde.

1988 - Lancement du Commerce Équitable dans la grande distribution par Max Havelaar Pays-Bas, création de l’IFAT, Fédération Internationale du Commerce Équitable.

1990 - Création de l’EFTA, qui regroupe 12 importateurs du Commerce Equitable (60 % des importations de Commerce Équitable).

1998 - Création de la Plateforme Française du Commerce Équitable, création de l’enseigne Alter Eco, introduction du Commerce Équitable dans la grande distribution en France.

2000 - 3 000 magasins dans le monde, dont 2 500 en Europe et 100 en France.

2002 - Lancement de la marque Alter Eco en grande distribution.


Max Havelaar, un héros de roman

Max Havelaar n’est pas le nom du patron du label du même nom mais le héros d’un roman [1] écrit en 1860 par un fonctionnaire colonial hollandais sous le pseudonyme de Multatuli. Il s’agit d’un témoignage direct, le héros Max Havelaar n’étant autre que l’auteur.

Le livre exprime d’entrée un certain dégoût du système en donnant la parole à un courtier en café d’Amsterdam, particulièrement borné. Le reste se situe essentiellement aux « Indes orientales néerlandaises » (actuelle Indonésie), sur l’île de Java. L’auteur explique le fonctionnement du système colonial qu’il a vécu de l’intérieur. L’administration coloniale avait compris qu’il était préférable de s’entourer de hauts fonctionnaires indigènes pour imposer son pouvoir. Le point de vue du paysan victime des exactions est fort bien rendu dans un épisode désenchanté et cruel.

S’il prend d’une certaine manière la défense des paysans, Max Havelaar n’en demeure pas moins un fonctionnaire colonial, « ballotté par le doute, non sur l’objet de sa mission, mais sur la façon dont il devait l’accomplir ». Il s’inquiète : « le mécontentement si longtemps étouffé ne va-t-il pas tourner un jour brutalement à la rage, au désespoir, à la folie furieuse ? N’y a-t-il pas une jacquerie au bout du chemin ? ». Il reçoit secrètement les paysans chez lui pour leur promettre « que justice serait faite, à condition qu’ils ne se rebellent pas ou n’émigrent pas ». Finalement, alors que le héros s’apprête à quitter son poste sans avoir pu convaincre sa hiérarchie, il affirme défendre « la cause de la justice et de l’humanité, qui est celle, en même temps, d’un intérêt politique bien compris. ».

Le livre eut un fort retentissement lors de sa parution.


L’Échange équitable de Robert Owen - 1832

La prise de conscience des injustices de la société capitaliste au début du dix-neuvième siècle s’est accompagnée d’expériences humanistes qu’on a qualifiées plus tard de socialisme utopique.

Robert Owen, en 1824, fondait aux États-Unis une communauté baptisée « New Harmony » qui réunissait quelque 800 membres. Cette expérience d’Owen, comme d’autres expériences contemporaines et semblables, mises en pratique notamment par des sectes religieuses, avaient en commun avec leur modèle primitif de fonctionner pratiquement en autarcie, n’échangeant que leurs surplus.

En dépit de l’échec rapide de cette première expérience, Owen continua à se battre pour un système où « la subsistance humaine ne serait plus, comme à présent, soumise à de perpétuelles fluctuations commerciales ». En 1832, il fonda à Londres la Banque équitable d’échange de travail (Equitable Labour Exchange). Il consacra toute son énergie à la création d’une Union des classes productives : la Grande Union Consolidée des Métiers. Le projet d’Owen ne se limitait pas à tenter de mettre en place des échanges équitables entre les villes et les campagnes, il englobait les produits de l’artisanat et de l’industrie.

Bien qu’ayant toutes abouti à des échecs, les réalisations d’Owen eurent un retentissement considérable dans le monde entier. Ses théories ont été reprises quelques années plus tard au cours du mouvement chartiste qui mobilisa la classe ouvrière d’Angleterre entre 1837 et 1842. À la faveur des luttes, les chartistes y ont vu plus clair dans l’organisation sociale que leur prédécesseur. Bronterre O’Brien, un des principaux dirigeants du mouvement chartiste, déclarait au sujet des « usurpateurs du sol » et des capitalistes : « Nous ne connaissons pas de grand vice social qui ne soit attribuable à l’une et l’autre de ces deux classes d’individus ». En 1845, alors que ce mouvement révolutionnaire des ouvriers anglais était sur son déclin, il écrivait, « Nous envisageons avec espoir le jour de l’émancipation des travailleurs... ».

À la veille de la vague révolutionnaire en Europe de 1848, la pensée ouvrière socialiste et communiste dépassa le stade des utopies expérimentales. Le Manifeste du Parti Communiste, rédigé par Karl Marx et Friedrich Engels (à la demande de la Ligue des Communistes) fut envoyé pour l’impression à Londres quelques semaines avant la révolution de février de 1848 en France, et parut pour la première fois en français à Paris peu avant l’insurrection ouvrière de juin 1848.

L.V.


[1Max Havelaar ou les Ventes de café de la Compagnie commerciale des Pays-Bas, de Multatuli

Éditions Actes Sud, collection « Babel » - 440 pages - 9 €

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