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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 48, novembre-décembre 2006 > DOSSIER : Le commerce peut-il être « équitable » ?

DOSSIER : Le commerce peut-il être « équitable » ?

Entreprises « socialement responsables » : une éthique en toc !

Mis en ligne le 27 novembre 2006 Convergences Société

Depuis une vingtaine d’année, l’idée de la responsabilité sociale d’entreprise s’est développée dans les milieux de la gauche « anti-libérale », revendiquant un mode de développement plus soucieux de l’homme et de l’environnement, tout en restant dans le cadre du capitalisme. Le principe est de faire pression sur les entreprises pour qu’elles respectent une éthique basée sur le concept du développement durable. Une entreprise doit non seulement se soucier de sa rentabilité et de sa croissance, mais aussi de ses impacts environnementaux et sociaux.

Les principaux moyens d’action de ces mouvements sont le boycott et la pression médiatique. De nombreux documentaires, panneaux publicitaires et sites Internet dénoncent le rôle nuisible d’entreprises ciblées. Puisque les grandes firmes jouent sur l’image de leur marque à grand renfort de publicité, l’idée est d’attaquer cette image par une contre-publicité.

La lutte contre le « système Nike »

L’une des principales cibles des partisans de la responsabilité sociale d’entreprise (RSE) est le « système Nike ». Depuis des années, associations et ONG dénoncent le travail des enfants, le harcèlement moral, la répression syndicale et les salaires dérisoires dans les usines travaillant pour Nike. En 1997, Nike a vu ses ventes baisser aux États-Unis, lorsque son PDG a approuvé le travail des enfants de 14 ans devant les caméras de Michael Moore, pour le film The Big One. Depuis, la marque s’est engagée à élever l’âge minimum à 16 ans, à inclure des ONG dans le contrôle des conditions de travail et multiplie les engagements sociaux. De plus, l’entreprise joue la « transparence », en publiant la liste de ses sous-traitants et un rapport social. Mais son rapport social reconnaît des problèmes de mauvais traitements des employés, d’absence des droits syndicaux, de non-respect des horaires hebdomadaires et « d’erreurs dans les salaires ». Faute avouée à moitié pardonnée disent certains. Toujours est-il que, dix ans après, transparence ou pas, bien peu de choses ont changé. Et Nike de dire qu’il ne peut changer seul les pratiques de tout un secteur !

De plus en plus, certaines entreprises font mine de se plier aux contraintes du développement durable. Mais c’est surtout pour elles une manière de réduire certains coûts en se donnant une bonne image. Les patrons ont tout intérêt à faire passer leurs petites économies, comme la baisse de consommation d’eau ou d’énergie, pour une chasse aux gaspillages. Ainsi, sous prétexte que leurs sacs plastiques polluent certains paysages, les supermarchés... font payer les nouveaux sacs qu’ils distribuent.

Pour vanter des efforts qu’ils sont loin d’appliquer réellement, de plus en plus d’entreprises (à commencer par Total !) publient un rapport environnemental et social. Ces bilans ne présentent aucune garantie d’efficacité.

On pouvait lire dans le rapport social 2001 de STMicroelectronics, à propos des salariés : « Nous devons (...) les ancrer au cœur de l’entreprise, les aider, ainsi que leurs familles, à se sentir bien. Si nous parvenons à convaincre nos employés de rester parce qu’ils apprécient notre engagement, l’objectif est atteint. Voilà notre responsabilité sociale interne. » Deux ans plus tard, les 565 salariés rennais voyaient leur usine fermer et perdaient leur emploi.

Si les mouvements en faveur de la responsabilité sociale d’entreprise ont contraint les entreprises à prendre en considération des exigences écologiques ou sociales, celles-ci en restent souvent à des intentions ou des effets d’annonce.

Une stratégie de marketing

Dans leur tentative de réconcilier la finance avec des notions d’éthique, de solidarité et de développement durable, certains orientent leur action vers l’amont de la chaîne de production : l’investissement. Les fonds d’Investissement Socialement Responsable (ISR), ou fonds éthiques, sont des portefeuilles de titres (actions, obligations, etc.) qui sélectionnent les entreprises à partir de critères sociaux et environnementaux, en plus des critères financiers habituels. Apparu aux États-Unis dans les années 1920, le concept de fonds éthique est né à la demande de congrégations religieuses qui refusaient d’investir dans les secteurs jugés contraires à leur morale : armes, tabacs, alcool et jeux d’argent. En France, il s’est élargi il y a dix ans, en n’excluant plus systématiquement certains secteurs, mais en choisissant les entreprises jugées les plus socialement responsables dans leur activité. Les fonds de développement durable répondent à ces critères, avec l’idée qu’une entreprise responsable doit être à terme plus rentable qu’une autre. Selon l’institut Novethic, ces fonds sont encore limités (8,8 milliards d’euros, fin 2005, soit moins de 1 % des encours), mais ils prennent leur envol, avec une progression de 27 % en 2005, dopés principalement par la croissance de l’épargne salariale.

De nombreuses questions se posent toutefois sur les choix présidant à la sélection des entreprises intégrées dans ces produits, car on y trouve les grandes entreprises du CAC 40 comme Loréal (présente dans 25 % des fonds), Aventis et Vivendi (présents dans 20 % des cas), Carrefour, BNP-Paribas, Danone ou encore TotalFinaElf. Les sociétés les plus présentes dans les fonds traditionnels le sont également dans les fonds éthiques, ce qui peut jeter un doute sur la signification du mot éthique dans l’entreprise, à moins que toutes ces grandes firmes soient devenues subitement soucieuses de leurs salariés et de l’environnement ! La raison en est que, pour attirer les investisseurs, il faut que les fonds soient rentables, et c’est le cas : car du rendement, les fonds éthiques en ont, autant que les autres fonds.

Ainsi, Yann Gauthier, directeur du Centre International du Crédit Mutuel, affirme, à propos des fonds éthiques, que « l’analyse de la composition de leurs portefeuilles (...) montre que leurs règles de fonctionnement sont peu éloignées des fonds traditionnels. » D’où sa question : « si toutes les sociétés sont éthiques ou presque, à quoi bon créer des fonds spécifiques ? » Pour lui, la multiplication des fonds éthiques est l’expression d’une stratégie marketing. C’est pour attirer la nouvelle clientèle que constituent l’épargne salariale, les fonds de pension et certains comités d’entreprises qui n’hésitent plus à gérer leur trésorerie par des investissements boursiers. L’aide au développement durable peut servir d’alibi moral à leur recherche de rémunération financière. Selon Yann Gauthier, « les fonds éthiques ne sont donc rien d’autre qu’une modalité de gestion financière opportuniste qui s’est parée d’oripeaux moraux ».

Des agences de blanchiment de l’image

Au cœur du problème se trouve donc le mode de sélection des entreprises par les fonds éthiques. Cette sélection se fait à l’aide d’agences de notation, dont la plus importante, en France, est Vigéo, fondée par Nicole Notat après son départ de la CFDT. Vigéo a construit un indice boursier européen, l’ASPI Eurozone, une sorte de CAC 40 du développement durable. Selon Vigéo, « L’ASPI Eurozone s’appuie sur une conception positive du développement durable : les valeurs sont sélectionnées sur la base de leur aptitude à donner des exemples positifs de développement durable et développer de meilleures pratiques dans ce domaine. Ainsi, l’ASPI Eurozone n’exclut-il pas à priori de valeurs pour leur implication dans un quelconque domaine d’activité. » Mais l’agence apparaît bien peu sélective, car son indice intègre l’ensemble du CAC 40, avec Total en première place.

Rien d’étonnant, quand on voit la liste de ses actionnaires. La société est détenue par des syndicats de pays européens, dont la CFDT, par des gestionnaires de fonds et... par 37 grandes entreprises. Entre autres, on y trouve des marchands d’armes (EADS, Thalès), des entreprises de la Françafrique (Total, Suez, Vinci, Veolia...), un symbole du licenciement boursier (Danone), des banques impliquées dans la fourniture d’armes au régime génocidaire rwandais en 1994 (BNP-Paribas, Crédit Lyonnais) ou encore McDonald’s. Finalement, pour ces actionnaires, l’agence de notation joue surtout le rôle d’agence de blanchiment d’image.

Certaines ONG, plus scrupuleuses, ont créé des fonds plus restrictifs. Pourtant, là encore, on trouve des limites, qu’une des responsables illustre : « Un débat s’est déroulé au sein du comité autour de l’affaire Danone au moment du plan de licenciements. Nous en avons conclu que l’entreprise, dans sa globalité, valait mieux que les autres ».

Moralisation de la finance, ou caution du système ?

En réalité, les plus aptes à contrôler et juger l’activité des entreprises sont les salariés eux-mêmes. La politique sociale des entreprises, ils la vivent au quotidien et ils sont les premiers à pouvoir vérifier la prise en compte du développement durable. Mais cela reste difficile tant que le secret industriel et bancaire empêche de surveiller les décisions des patrons. La plupart des agences de notations se basent essentiellement sur les rapports des entreprises et des questionnaires adressés aux dirigeants, mais il est facile de vanter ses efforts et de ne rien faire derrière.

Finalement, l’idée de la responsabilité sociale d’entreprise et les fonds éthiques ne jouent même pas leur rôle d’espace alternatif au sein de la finance. Ils permettent peut-être à quelques-uns de s’interroger sur les conséquences de leurs actes en tant qu’épargnant ou consommateur, mais ils finissent par cautionner un système économique qui est loin de se remettre en cause.

Maurice SPIRZ


Absolution pour Total au paradis de l’éthique

Au grand bazar de l’éthique et du développement durable, même les pires des multinationales peuvent trouver leur bonheur, au prix de quelques Pater et Ave. Total, l’un des leaders mondiaux de la guerre civile et de la catastrophe écologique, multiplie ses engagements en faveur de la protection de l’environnement. Selon son site Internet, la pollution maritime et fluviale est un des axes privilégiés par le groupe. L’article 1 de sa charte « Sécurité Environnement Qualité » affirme : « Total place en tête de ses priorités la sécurité des activités, la santé des personnes, le respect de l’environnement ainsi que la satisfaction de ses clients ». Priez pour les dégâts causés pour l’Erika et les victimes de l’explosion d’AZF !

Le groupe se paye le luxe d’une fondation d’entreprise consacrée au développement durable. Il subventionne telle école au Venezuela, la réhabilitation de tel site naturel en Bolivie et la création de telle ferme-pilote au Nigeria. De véritables « bergeries de Marie-Antoinette » destinées à la propagande interne et externe du groupe.

Certaines ONG, plus tatillonnes que d’autres, comme la FIDH, ont enlevé Total de leur fonds d’investissement éthique après son usage de l’esclavage en Birmanie. Après le naufrage de l’Erika, certains fonds l’ont éliminé, mais d’autres l’ont gardé « pour mieux le surveiller » ! D’autres encore l’ont enlevé provisoirement pour marquer le coup, avant de le remettre une fois les remous passés. La raison évoquée : il ne faut pas faire chuter le rendement de leur produit. Amen !

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