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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 48, novembre-décembre 2006 > DOSSIER : Le commerce peut-il être « équitable » ?

DOSSIER : Le commerce peut-il être « équitable » ?

La logique « équitable » et la loi du profit

Mis en ligne le 27 novembre 2006 Convergences Société

Dans un rapport de 2002, l’organisation humanitaire Oxfam écrivait : « Entre 1998 et 2001, le café a perdu 68 % de sa valeur, son niveau le plus bas depuis 30 ans. 25 millions de caféiculteurs ont ainsi perdu leur principal moyen de subsistance. Les prix sont descendus bien en dessous des coûts de production (...). Dix ans auparavant, les exportations des pays producteurs leur permettaient de percevoir un tiers de la valeur totale échangée sur le marché. Ce chiffre est tombé en dessous de 10 % pendant la crise ». Cette brutalité de l’exploitation des agriculteurs du tiers-monde, l’exemple du café l’illustre d’une façon qui n’a rien d’anecdotique. D’abord parce que ce produit, résultat à 70 % de petites exploitations, est l’objet du second marché mondial des matières premières en valeur après le pétrole. Mais, surtout, les autres productions agricoles de masse connaissent des situations similaires, qu’il s’agisse du cacao, du coton, du riz ou des jus de fruits. La part des petits exploitants dans la valeur de marché de leur produit est ridiculement faible. La crise des cours de la fin des années 1990 montre de surcroît leur extrême dépendance à l’égard des cours mondiaux et de leurs variations, qui échappent totalement à leur contrôle, rendant même les habituels prix de survie aléatoires.

L’esclavage des petits producteurs

Cette sujétion de la production agricole des pays sous-développés, entièrement organisée pour le « marché mondial » (c’est-à-dire d’abord celui des pays riches), est l’héritage direct de l’époque coloniale. La division internationale du travail a été progressivement imposée à toute la planète par les puissances européennes, puis nord-américaines et japonaise, avec l’essor du capitalisme à partir du XVIe siècle. Aux pays colonisés la production de matières premières minières, forestières ou agricoles ; aux métropoles capitalistes la transformation, la commercialisation... et la consommation de ces produits.

La décolonisation n’a pas changé les rapports de domination : le contrôle de productions qui exigent le travail d’une large part des 1,3 milliard de paysans de la planète reste extrêmement concentré. Quatre compagnies auraient le contrôle de 40 % du commerce mondial de riz ; elles seraient sept pour 85 % du cacao ; et quatre, pour 60 % du marché du café. Ces navires amiraux du capitalisme mondial s’accommodent bien de structures archaïques à la source de leur approvisionnement, dans les méthodes de culture, mais aussi en utilisant les services de nombreux intermédiaires entre les petits producteurs et eux-mêmes. Ces intermédiaires se servent au passage, parasitant d’autant ce commerce. Mais la part qu’ils prélèvent sur le prix final reste dérisoire par rapport à celle que s’arrogent les grands distributeurs. Un rapport de l’association Max Havelaar de 2005 estime ainsi que, sur le prix d’un paquet de café « classique », 10 % reviennent au producteur, 2 % aux intermédiaires, 3 % sont consacrés aux coûts d’exportation, et 85 % aux « coûts d’importation, de torréfaction et de distribution » !

De « l’extrêmement inéquitable » au « très inéquitable seulement »

Les entreprises de commerce équitable prétendent donc revaloriser la part revenant aux petits producteurs (...c’est-à-dire en gros aux producteurs tout court !), tout en les protégeant des à-coups des cours mondiaux par un système de prix minima garantis. Elles proposent également un préfinancement (jusqu’à la moitié du prix d’une récolte), afin d’éviter d’interrompre la production faute de crédit lorsque la marchandise n’a pas encore été écoulée (dans le secteur du café, par exemple, il peut se passer trois mois entre la remise de la récolte et le paiement par l’importateur). Le rapport Max Havelaar cité plus haut explique que la part qui revient finalement aux exploitants sur un paquet de café « équitable » vendu en France est de 21 %, pour 2 % aux frais de gestion de coopérative, 3 % aux frais d’exportation, 2 % de redevance. Restent encore 73 % pour les fameux « coûts d’importation, de torréfaction et de distribution »...

La répartition proposée par le commerce équitable modère donc légèrement l’appétit des grands groupes de distribution, et augmente dans les mêmes proportions la part revenant à ceux qui sont les principaux agents de production. Le mot « équitable » laisse quand même songeur quand on voit les proportions. Le « fairtrade » (commerce équitable) reste un aménagement à la marge du système éminemment « unfair » (injuste) imposé par la situation de monopole capitaliste, dans lequel les grands distributeurs consentent à abandonner un peu plus de miettes. Quitte à compenser le manque à gagner par l’avantage publicitaire de l’opération : car le marché des consommateurs sensibles aux slogans du type « un café au goût d’injustice » est en pleine croissance (ce qui est d’ailleurs plutôt sympathique en soi) !

Les limites du commerce équitable n’empêchent toutefois pas que la différence puisse être remarquable du point de vue des producteurs. En 2003-2004, alors que le café rapportait en moyenne 1,04 € le kilo aux producteurs, le commerce « équitable » garantissait 2,10 €. Lors de la chute des cours de 2002, en Bolivie, les producteurs dont le tiers de la production au moins était commercialisée par le secteur « équitable » auraient réussi à garder la tête au-dessus du « seuil de survie » (alimentation et besoins de base, estimé à 815 € par an pour une famille de quatre enfants dans le pays), alors que nombre d’autres petits exploitants voyaient leurs revenus descendre en dessous de ce seuil, et ont dû finalement abandonner la terre. [1]

Le problème de fond reste cependant la possibilité de généraliser ce système. Le fondateur de Max Havelaar, le prêtre Francisco Van der Hoff, écrivait : « Le commerce équitable représente trois milliards de dollars. S’il croît jusqu’à 7 ou 8 % du marché, les grandes entreprises vont devoir répondre. » C’est ce qui est extrêmement douteux. Car l’histoire offre peu d’exemples de secteurs économiques qui aient vu se desserrer l’emprise d’un capital concentré sous l’effet de la concurrence de « contre-sociétés ». En règle générale, soit les petites entreprises périssent, soit elles sont absorbées par les grosses.

Une question de rapport de forces

La puissance du capital agro-alimentaire rend plus qu’improbable une autre issue que la récupération, à des fins publicitaires, du concept de commerce équitable, sans que rien de fondamental ne soit changé aux injustices et à l’exploitation du secteur. Dans un autre contexte, le cas de l’agriculture occidentale illustre bien le problème. En France, plus de 25 000 exploitations agricoles disparaissent chaque année. C’est la conséquence logique de la pression toujours plus forte que les grands groupes de distribution imposent aux petits producteurs. Ce n’est pourtant pas faute de bénéficier, de la part des « petits », d’organisations syndicales agricoles, de relais de toutes sortes à divers niveaux des institutions, qui freinent d’autant une disparition annoncée. Mais qui la freinent seulement... Si telle est la réalité du rapport de forces entre grand et petit capital dans ce secteur, en zone impérialiste, par quel miracle les petits producteurs des pays sous-développés parviendraient-ils à faire tourner la roue dans l’autre sens ?

L’ambition affirmée par les organisations de commerce équitable de permettre aux petits paysans du tiers-monde de rester sur leur terre est donc pour le moins optimiste. On assiste plutôt en ce début de XXIe siècle à une accélération de l’exode rural à travers le monde. L’arrachement à la terre de masses toujours plus larges, cette conséquence parmi les plus profondes du capitalisme depuis ses origines, se poursuit, avec les catastrophes humaines que cela suppose. Mais on peut aussi faire sienne la perspective de Marx : prévoir dans cette homogénéisation sauvage et forcée l’essor d’une classe d’exploités capable de s’attaquer à l’ensemble du système, pour construire une autre société débarrassée de la violence inhérente au capitalisme, et où la justice ne serait plus une question de simples correctifs à la marge.

Benoît MARCHAND


[1Un directeur de coopérative brésilienne cité par Max Havelaar explique encore : « En 2000 a eu lieu une grande crise du prix des oranges. Les prix sont descendus à 0,50 $ la caisse, alors que le coût de production était à 1,50 $. Notre niveau de vie diminuait, les producteurs abandonnaient l’agriculture. C’est à ce moment que nous avons commencé à nous engager dans le commerce équitable. Nos premières ventes ont été payées 2 $ la caisse. Sans le commerce équitable, la plupart des membres de la coopérative ne seraient plus producteurs. En ce moment, ils seraient sans aucun doute à la recherche d’un travail en ville sans avoir aucune expérience. »

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