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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 18, novembre-décembre 2001

Le tous ensemble, plus que jamais d’actualité !

Mis en ligne le 1er décembre 2001 Convergences Politique

Le printemps dernier a connu des tentatives de mobilisation d’ensemble autour des salariés de chez Danone, Marks et Spencer et AOM Air-Liberté, ayant abouti à la manifestation nationale unitaire du 9 juin. En cette fin d’année, la résistance aux licenciements qui pourtant se multiplient est retombée au niveau de luttes menées en ordre dispersé, entreprise par entreprise. Des luttes qui prennent parfois des modalités dures (séquestrations chez Bata à Moussey, occupation à Majorette Toys dans l’Ain, « le fric ou boum ! » chez Moulinex), sans pour autant instaurer un rapport de force favorable aux licenciés.

Ce type de combats défensifs isolés, dispersés, sans véritable espoir, où en dépit de la rage et de la détermination des salariés certains responsables syndicaux, comme à Moulinex, osent se féliciter que les ouvriers puissent « partir dignement » avec une malheureuse prime de 20 000 à 80 000 francs selon l’ancienneté, est malheureusement le lot assez ordinaire des luttes contre les licenciements. Mais il n’y a pas de fatalité en la matière. Plus exactement, le rapport des forces économiques, par définition défavorable aux travailleurs, et encore plus en période de récession, peut toujours se transformer en rapport de forces politiques, lequel vise précisément à changer les règles du jeu. Il faut certes une prise de conscience d’un certain niveau, pour transformer des combats purement défensifs en une offensive collective de la classe ouvrière. Mais il arrive que la conjonction de différentes conditions, même en l’absence de vague de grèves susceptibles de se généraliser, favorise cette prise de conscience, et donne une chance à la propagande des révolutionnaires de passer dans les actes.

Les conditions de la manifestation du 9 juin

C’est dans une certaine mesure ce à quoi l’on a assisté au printemps dernier. L’idée du tous ensemble a été en passe de reprendre toute sa crédibilité dans la conscience des salariés avec l’amorce de la nouvelle vague de licenciements initiée par un groupe aussi prospère que Danone. Toute l’opinion populaire du pays s’est identifiée pendant plusieurs mois au sort des licenciés de chez Danone, Marks & Spencer, AOM-Air Liberté… des catégories de travailleurs aussi différentes que les ouvrières de l’agroalimentaire, les employés des grands magasins et le personnel navigant et au sol d’une compagnie aérienne. Les pimpantes hôtesses de l’air défilaient en mai à Paris sur des airs de reggae aux côtés des ouvrières du conditionnement des biscuits Lu en blouse de travail. L’unité de la condition salariale était devenue une évidence face à l’offensive patronale.

Bien des conditions étaient réunies pour s’atteler à une mobilisation d’ensemble, quitte à la construire en différentes étapes. En l’absence de vague gréviste par ailleurs, les quelques centaines de travailleurs devenus emblématiques de la lutte contre les licenciements, n’avaient pas par eux-mêmes le poids social d’entraîner le reste de la classe ouvrière. C’était clair. En revanche, ils avaient bien des atouts pour faire pression sur les appareils réformistes du mouvement ouvrier : leur popularité et l’empressement provisoire des médias qui a suivi, leur donnait un porte-voix et surtout une légitimité leur permettant de s’adresser aux autres travailleurs comme aux grandes organisations.

C’est ce que les salariés de l’usine Lu de Ris Orangis et leur intersyndicale, rejoints par des militants de différents syndicats d’AOM-Air Liberté et de Marks & Spencer ont fait, en lançant un appel pour une manifestation unitaire nationale le 9 juin à Paris, en guise de première étape. Ils se sont directement adressés à plusieurs centaines de syndicats d’entreprises comme à toutes les organisations politiques de gauche et d’extrême gauche, aux associations et aux dirigeants des confédérations syndicales, sans aucune exclusive. Côté politique, l’extrême gauche et le PCF ont répondu présents. Les Verts l’ont fait symboliquement. En revanche, l’initiative n’a pas réussi à faire basculer l’appareil national de la CGT, et encore moins de la CFDT ou de FO. Il n’y a pas de mystère : les responsables nationaux de la CGT, après avoir soigneusement compté et recompté les syndicats ralliant l’appel au niveau national, ont finalement jugé que la pression des sections et syndicats de base n’atteignait pas le seuil critique les contraignant à rejoindre l’initiative des Lu. Dont acte. Même si l’initiative des Lu a réussi à faire venir à la manifestation des dizaines de délégations de travailleurs menacés de licenciements (le cortège de tête de la manifestation qui leur était réservé comptait 2000 manifestants, ce qui était déjà notable), les relais de leur appel au niveau des sections et syndicats d’entreprise n’ont pas été assez nombreux pour exercer une pression déterminante sur l’appareil CGT. Cela donne une idée de la tâche à accomplir la prochaine fois.

Ses limites

Au bout du compte, le 9 juin a rassemblé 20 000 manifestants (trois fois plus qu’une première manifestation appelée par le PCF à Calais). En soi, une des manifestations ouvrières les plus importantes de l’année, une manière de succès. Qu’une poignée de militants syndicaux de quelques entreprises, conscients des possibilités de la situation, aient entraîné leurs camarades de travail à sortir de leur propre entreprise, à s’adresser à des centaines d’autres et à toutes les organisations politiques, associatives ou syndicales, et aient ainsi réussi à organiser une manifestation de 20 000 personnes, est déjà une performance. Un gage de ce qui est possible de faire. Mais l’objectif réel, celui d’atteindre une échelle de mobilisation permettant de poursuivre la mobilisation d’ensemble, de lui donner une suite, n’a pas été atteint. La manifestation du 9 juin n’a pas eu de lendemain, en dépit de tous les efforts de ses initiateurs. Une mobilisation bien plus large, en l’absence de vague de grèves, aurait nécessité l’implication non seulement du PCF, mais des grandes confédérations.

Et maintenant

Pour la suite, le PCF, qui a fait partie des organisateurs de la manifestation, en a dévoyé les objectifs pour voter la loi Guigou agrémentée de quelques timides amendements, puis s’est empressé de renoncer à toute initiative de mobilisation unitaire ultérieure. Un pied dans le mouvement social, un pied au gouvernement, comme dit Robert Hue. Le PCF est donc reparti à cloche-pied, et du pied droit.

En cet automne 2001, on semble donc revenu à la case départ. Chacun luttant dans son coin, sans perspectives d’ensemble, sans espoir de faire annuler les plans de licenciements et encore moins de les interdire. C’est ainsi qu’on en arrive localement à voir des responsables syndicaux se compromettre dans de lamentables négociations sur les mérites respectifs des divers repreneurs, voire assister la direction dans l’élaboration des listes de licenciés comme chez AOM – Air Liberté cet été.

Pour l’heure, l’initiative pour le tous ensemble qui a abouti à la manifestation du 9 juin à Paris, s’est donc essoufflée. Le contexte a également changé et l’indignation collective est retombée. Pour le moment. Car la rage des salariés de Moulinex pourrait bien devenir aussi celle de beaucoup d’autres. Les conflits locaux pourraient également se multiplier et le sentiment général d’indignation et de révolte se cristalliser à la moindre occasion. D’autres situations analogues à celle du printemps dernier pourraient se présenter permettant de tirer partie des efforts de contacts et de mobilisation unitaire réalisés pendant les semaines qui ont précédé le 9 juin dernier. Car somme toute, les situations où des travailleurs conscients peuvent s’adresser au reste de la classe ouvrière bien au-delà de leurs seules forces, sont peut-être plus fréquentes qu’on ne l’imagine.

Huguette CHEVIREAU

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