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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 18, novembre-décembre 2001 > DOSSIER : Afghanistan, crimes et méfaits capitalistes

DOSSIER : Afghanistan, crimes et méfaits capitalistes

Le régime taliban : barbes afghanes... et barbouzes occidentales

Mis en ligne le 1er décembre 2001 Convergences Monde

Qu’est-ce que le peuple afghan a bien pu faire au bon Dieu pour avoir subi depuis six ans la dictature la plus obscurantiste de la planète ?

Dieu, le Coran, et même les « traditions tribales » du pays, tout aussi réactionnaires soient-ils tous, n’ont pas grand chose à voir dans le triomphe de la réaction islamiste, qui vient de moins loin que le ciel : de la politique de l’URSS et de celle des Etats-Unis.

Les troupes soviétiques envahirent le pays en décembre 1979, pour sauver un régime allié menacé à la fois par ses propres divisions et une opposition armée. En menant une guerre atroce contre le peuple afghan, en rasant des villages entiers, en massacrant des centaines de milliers de civils, la bureaucratie soviétique jeta la population dans les bras de la réaction islamiste, qui fut auréolée de la gloire de la lutte pour l’indépendance.

Le gouvernement américain protesta bruyamment contre l’intervention soviétique. Mais sa propre intervention avait déjà commencé. Dès le début de 1979, le président Jimmy Carter signait les premiers ordres confidentiels à la CIA pour soutenir financièrement et militairement les « moudjahidins », combattants de l’Islam baptisés plus tard « combattants de la liberté » par Reagan.

L’idéologie réactionnaire de cette résistance, dont il espérait bien qu’elle allait « fixer » l’armée soviétique et lui faire connaître à son tour un « Vietnam », n’avait rien pour gêner l’Etat américain. Il y avait des précédents, et même lointains. Dès les années 20, il s’était allié à la dictature clanique et théocratique d’Arabie Saoudite, gardienne des lieux saints et surtout des puits de pétrole. Les Etats-Unis obtenaient le contrôle des réserves de pétrole du royaume en échange d’un soutien inconditionnel à la dynastie régnante, contre les Etats voisins et contre son propre peuple. Plus près de nous, l’autre allié privilégié des Etats-Unis qu’est le Pakistan, a pu s’appuyer sur la démagogie religieuse et différents groupes islamistes, pour mieux encadrer la population, à tel point qu’on a pu dire que l’Etat reposait sur les piliers des « 3 A » : Armée, Allah et… Amérique. A son tour l’islamisme des moudjahidins afghans semblait promettre l’établissement d’une dictature ultra-conservatrice, non seulement ennemie de l’URSS comme de tout bouleversement social, mais aussi garantie contre toute tentation nationaliste et neutraliste à la Nasser.

Le djihad au service de la guerre froide

L’aide américaine ne cessa de s’intensifier : peut-être 750 millions de dollars de 1981 à 1986, puis autant chaque année jusqu’au retrait soviétique. L’intervention américaine passait par des intermédiaires, qui y avaient leurs propres intérêts : l’Arabie Saoudite servit de financier, le Pakistan de base arrière. La CIA coordonna l’alimentation en argent, en armes et aussi en hommes, de la résistance afghane. Des milliers de militants islamistes étrangers se battirent contre l’armée soviétique. C’est à cette occasion, comme on sait, qu’Oussama Ben Laden fut choisi par la CIA comme un important recruteur et dispensateur de l’aide aux différents groupes afghans.

Dix ans durant, la résistance afghane harcela l’armée soviétique, qui y perdit au moins 15 000 hommes, et se retira en février 1989. Elle laissait derrière elle le régime de Najibullah, qui se débattit pour sa survie pendant trois ans. Le pays, ruiné, n’avait pas fini de souffrir. Quand le gouvernement de Najibullah s’effondra en avril 1992, la résistance occupa Kaboul et se déchira aussitôt pour le pouvoir. Chaque seigneur de guerre s’appuya sur sa clientèle et son ethnie. Pendant des années, les Massoud, Hekmatyar, Dostom s’affrontèrent, en exterminant des villages « ennemis », en bombardant les quartiers civils de la capitale, en laissant leurs troupes se payer sur l’habitant. Cette guerre civile fit 30 000 morts au moins et acheva de détruire une économie déjà arriérée.

Ces tueries et destructions par leurs anciens protégés n’auraient pas suffi pour émouvoir outre mesure les Etats-Unis. Ils étaient responsables directs ou indirects d’autres catastrophes du genre. Mais d’autres raisons les empêchaient de se « désintéresser » du sort de l’Afghanistan.

Dans la région il y avait maintenant un nouvel enjeu économique. Les nouveaux Etats d’Asie centrale possèdent d’importantes réserves d’hydrocarbures, notamment autour de la Mer Caspienne. Pour mieux contrôler ces sources de profit, les différents gouvernements américains ont exploré des projets d’oléoducs, l’un à l’ouest débouchant sur la Turquie, pour marginaliser les Russes, l’autre à l’est traversant l’Afghanistan et le Pakistan jusqu’au port de Karachi pour contourner l’Iran. La firme américaine Unocal a multiplié les études et les contacts pour ce dernier « tuyau ». Le Pakistan quant à lui désirait s’assurer un protectorat sur sa frontière nord, lui donnant une « profondeur stratégique » face au rival indien et un poids économique accru à l’égard des républiques d’Asie Centrale issues de l’ex-URSS. C’est ainsi qu’avec leurs alliés, les Etats-Unis ont cherché une solution politique pour stabiliser l’Afghanistan à leur profit.

L’impérialisme américain change de monture

Malgré des différends qui ont pu opposer les gouvernements américain et pakistanais sur d’autres questions, comme celle de la possession de la bombe atomique par Islamabad, tous deux ont mené à partir de 1994, en toute complicité, une nouvelle politique où chacun défendait ses propres intérêts : l’opération taliban. En concertation avec les Etats-Unis, le gouvernement pakistanais de Benazir Bhutto, appuyé sur les services secrets et le parti islamiste Jamiat-e Ulema Islam (JUI), lâcha les seigneurs de guerre qu’il soutenait jusque-là, incapables qu’ils étaient soient de s’entendre soit d’imposer le pouvoir de l’un d’entre eux. Il constitua une nouvelle faction en recrutant, dans le réseau des centaines d’écoles religieuses qui bordent la frontière, des « étudiants en religion » ou talibans, issus essentiellement de l’ethnie dominante en Afghanistan, les Pachtounes. Bhutto résuma ainsi cette politique : « L’idée était anglaise, le financement saoudien, l’encadrement pakistanais, l’armement américain ».

Ce choix fut donc fait en connaissance de cause. Les Etats-Unis soutenaient ce groupe islamiste, directement contrôlé et encadré par l’armée pakistanaise, contre les dirigeants de la future « Alliance du Nord », représentants souvent d’ethnies minoritaires, mais surtout incapables d’unifier le pays et passablement discrédités auprès de la population pour toutes leurs exactions.

Ni le droit des femmes, ni les considérations démocratiques, ni l’utilisation du pavot comme source de financement, ne posaient problème. Sur toutes ces questions d’ailleurs bien malin qui pouvait distinguer les talibans de tous les seigneurs de guerre ! En revanche les talibans ont pu apparaître auprès de la population comme une force qui apporterait la paix et la sécurité, après 15 ans de guerre et d’anarchie.

Les talibans entrèrent dans le conflit fin 1994. Après avoir conquis rapidement tout le sud du pays ils prirent enfin Kaboul en septembre 1996. Une chape de plomb moyenâgeuse pesa plus que jamais sur tout le pays. Madeleine Allbright, chef de la diplomatie américaine, salua officiellement la prise de la capitale afghane comme une « évolution positive ». On sait maintenant que jusqu’à l’été 2001, quelques semaines avant l’attaque contre le World Trade Center et le Pentagone, l’administration Bush continua de négocier avec les talibans. De toute évidence le gouvernement américain comptait toujours sur eux pour imposer de l’ordre en Afghanistan et permettre la construction de l’oléoduc d’Unocal. Il faut croire que la présence de Ben Laden, l’hôte officiel et honoré du mollah Omar, chef du régime de Kaboul, n’apparaissait pas alors comme un obstacle insurmontable pour envisager de bonnes et fructueuses relations. [1]

Finalement les talibans se sont révélés moins dociles ou moins utilisables qu’espéré. Comme Ben Laden lui-même, autre créature née des coups tordus de la CIA et de la diplomatie américaine. A partir du moment où les talibans ont acquis un certain poids et une existence par eux-mêmes, que leurs intérêts ont divergé partiellement de ceux de leurs anciens protecteurs, ils n’entendirent plus obéir au doigt et à l’oeil. Une vieille histoire, que les Etats-Unis ont connue à maintes reprises, avec Saddam Hussein en Irak ou Noriega au Panama par exemple. Une vieille histoire, dont les dictateurs se tirent parfois sans laisser trop de plumes, mais jamais leurs peuples. Preuve que c’est de ceux-ci plus que de ceux-là que l’impérialisme est l’ennemi irréductible.

Bernard RUDELLI


[1C’est la thèse présentée entre autres par La vérité interdite de Jean-Charles Brisard et Guillaume Dasquié (éditions Denoël), et avant eux par L’Ombre des talibans de Ahmed Rashid (éditions Autrement).

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