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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 18, novembre-décembre 2001 > DOSSIER : Afghanistan, crimes et méfaits capitalistes

DOSSIER : Afghanistan, crimes et méfaits capitalistes

Etats-Unis : des réactions anti-guerre

Mis en ligne le 1er décembre 2001 Convergences Monde

Nous publions ci-dessous une correspondance, reçue de deux camarades, trotskistes de longue date, vivant actuellement à Berkeley, une communauté universitaire de près de 130 000 personnes, connue pour son anti-conformisme et ses traditions militantes de gauche depuis les années soixante. Tous deux enseignent dans des community colleges, ces universités sont moins chers et composées essentiellement d’étudiants d’origine ouvrière (en plus d’un enseignement technique et industriel, elles permettent de faire les deux premières années des universités classiques). Leur contribution rend compte de l’atmosphère et des réactions aux événements du 11 septembre et à l’intervention militaire américaine dans ces milieux, certes bien particuliers. Elle témoigne pourtant que la population américaine n’a pas été emportée tout entière tout de suite par la vague de patriotisme qu’a voulu susciter Bush.


Le premier jour, la couverture médiatique avait un ton hystérique. Pour la première fois, les journaux télévisés se sont déroulés sans leur habituel cortège d’interruptions publicitaires. Et parce que les médias devaient produire une couverture permanente, il y eut à l’occasion des interviews de gens qui connaissaient réellement leur sujet et qui donnaient des informations sur le contexte politique et historique de la région. Par exemple, un ancien officier de la CIA qui avait travaillé au Soudan et en Afghanistan avec les mêmes forces accusées d’être responsables de l’attaque. Mais, au fur et à mesure que la ligne officielle du gouvernement s’est durcie, des opinions comme les siennes n’ont plus été entendues.

Sur les campus

Dans le collège de Berkeley où je travaille, qui compte une population de 4000 étudiants âgés de 17 à 60 ans, de différentes origines, provenant de la classe ouvrière et de la petite bourgeoisie, tous mes étudiants étaient anesthésiés, dans un grand état de choc et terriblement attristés. Deux seulement pensaient que la guerre serait une solution. A peu près un tiers des élèves avaient de forts sentiments anti-guerre et les autres pensaient que « quelque chose devait être fait », sans être certains du contenu de ce « quelque chose ».

En réponse à cette situation, nous avons préparé une après-midi de forums à laquelle 325 personnes de l’université ont assisté début octobre. Depuis, nous avons fait deux autres réunions où 50 et 100 personnes sont venues. Ces réunions avaient pour but de donner des informations critiques sur la situation politique, de permettre de réagir contre les crimes racistes et de militer contre la guerre. Bien des gens qui hésitaient encore à propos de l’attitude des Etats-Unis sont repartis avec de forts sentiments anti-guerre.

L’autre campus, situé à Haywarth à 30 kilomètres de Berkeley et qui rassemble 14 000 étudiants, est un monde entièrement différent. La zone est ouvrière et les communautés bien plus diverses. Une petite minorité pensait que le gouvernement était derrière tout ça, parce que Bush voulait une guerre. Très minoritaires étaient ceux qui soutenaient l’idée d’une guerre. Dans ma classe, une femme, qui venait à peine de rentrer de son service militaire en Bosnie, s’est mise à pleurer. Les étudiants du Moyen-Orient et d’Afghanistan, étaient nombreux à être absents. Ils étaient très nerveux, en particulier les femmes qui portent le foulard. La plus grande communauté afghane aux Etats-Unis (près de 30 000 personnes) vit dans une ville au sud de l’université. Mais quand les réactions racistes violentes ont commencé à se manifester, les Afghans n’étaient plus les seuls à avoir peur. Un « mail » envoyé par un étudiant sikh de l’an passé reflétait le véritable état de terreur de sa communauté.

Une semaine plus tard, j’ai rencontré une représentante de la communauté afghane et l’ai convaincue de venir pour présenter l’histoire de l’Afghanistan. Nous avons eu cent personnes à notre première rencontre, ce qui n’était pas mauvais. Cela a permis de commencer une série régulière de forums sur des sujets divers : « Qu’est-ce que l’Islam ? », « Qui détient les médias ? », « La politique étrangère des Etats-Unis et les attentats ». Une réunion en soirée a rassemblé près de 350 personnes. Les réunions en journée réunirent entre 100 et 165 personnes, essentiellement des étudiants. Nous avons commencé une campagne « Zone sans haine » avec des affiches sur tout le campus. Dans leur majeure partie, les professeurs et le personnel de la faculté sont restés en retrait. Ils voyaient cela comme des actions anti-guerre, bien que ça ne l’aient pas été vraiment.

A Berkeley

A Berkeley, Oakland et San Francisco, la réaction a été rapide et assez large. Il y a eu des douzaines de manifestations allant de quelques centaines à 12 000 participants. Il y a eu des douzaines de forums et de meetings dans les universités, dans les lycées, les églises, ou encore appelés par les organisations pacifistes et révolutionnaires. Les premiers militants à avoir répondu favorablement et rapidement furent les militants du mouvement anti-mondialisation. En réalité, la réaction avant même que la guerre n’ait commencé, a été plus importante et rapide que ce que nous avions pu constater lors de la guerre du Golfe ou celle contre la Yougoslavie.

Cela s’explique par une série de facteurs qui rendent notre zone géographique quelque peu unique. D’abord nous avons KPFA, une radio de gauche indépendante (démarrée dans les années 50 par des pacifistes). Nous sommes dans une des rares régions où il existe encore une telle radio, survivance due aux mobilisations de la population locale pour la sauvegarder contre les chaînes nationales (qui ont tenté de la reprendre pour mieux l’étouffer). Dès le 11 septembre, KPFA a fourni une couverture permanente qui donnait des informations sur la situation en Afghanistan, la politique américaine, le conflit Israélo-Palestinien, Ben Laden, etc… avec des commentateurs de gauche aussi connus que Noam Chomsky, Edward Said, Howard Zinn, Alice Walker.

Ensuite, la représentante d’Oakland au Congrès américain, Barbara Lee, une afro-américaine, qui est la seule a avoir voté contre les pleins pouvoirs au président. En s’opposant à l’hystérie et à l’atmosphère quasi-maccarthyste du « qui n’est pas avec nous et contre nous », Barbara Lee a permis de galvaniser l’opposition en allant simplement contre ce qui était proposé.

Enfin le conseil municipal de Berkeley a aussi voté une résolution contre les bombardements et pour la fin de la guerre contre le peuple afghan (le plus tôt possible). Cela a provoqué des réactions violentes dans certains milieux d’affaires. Des yuppies ont déclaré qu’ils ne travailleraient, ne mangeraient ou ne feraient plus leurs courses à Berkeley. Mais, la majeure partie des habitants était contente de la position de la municipalité.

Il y a eu pourtant aussi des sentiments anti-immigrés. On a rapporté plus de 50 incidents racistes à San Francisco. Plusieurs de nos étudiants moyen-orientaux et indiens n’ont pas mis les pieds à la faculté dans les semaines suivants le 11 septembre. En réponse à cela, des femmes se sont mises à porter le foulard en solidarité avec les musulmanes qui avaient peur. Une imprimerie locale, coopérative de travailleurs, a imprimé des pancartes : « Pas d’attaque raciste. Communauté sans haine ». Les gens les mettent à leurs fenêtres. Dans notre quartier, très peu de gens ont hissé le drapeau américain, mais il y en a eu quelques-uns. Ceux qui le font veulent parfois montrer leur soutien à la politique de Bush. Parfois c’est pour honorer les pompiers et les policiers de New York. Nous connaissons aussi des gens qui ont sorti le drapeau américain pour montrer qu’ils appartiennent à la communauté mais qui sont par ailleurs contre la guerre.

Dans le pays

Il y a beaucoup d’inquiétudes au sujet de la nouvelle législation votée au Congrès qui donne au FBI et aux tribunaux des pouvoirs de surveillance considérables. A présent, ils peuvent mettre sur écoute et ouvrir les courriers électroniques en identifiant la personne plutôt que la ligne de téléphone. Ils peuvent mettre en garde à vue n’importe quel étranger, jusqu’à sept jours, sans aucune preuve. Ajouté aux changements dans le système des grands jurys les années précédentes, cela aboutit à la situation où les militants peuvent être privés des protections légales qui existaient auparavant. Plus de 1200 personnes ont été mises en détention depuis le 11 septembre. La plupart de ces arrestations se font au faciès et affectent les personnes ayant des traits moyen-orientaux. Mais ce n’est pas tout. Des militants connus, dont l’un du Parti des Verts, ont été fouillés, retenus, se sont vu refuser le droit de prendre l’avion et questionnés par le FBI.

Les premières semaines, les gens étaient assez actifs et motivés pour faire des choses. Au fur et à mesure que la guerre a avancé, les choses ont changé. Les gens perdent espoir de parvenir à faire cesser les bombardements et se demandent s’il n’est pas légitime d’essayer de mettre la main sur Ben Laden. De nombreuses personnalités libérales ou de gauche ont pris position en faveur de la campagne anti-terroriste, même si elles sont critiques sur les bombardements en Afghanistan. C’est assez déroutant pour les gens de gauche, surtout les nouveaux venus à la politique à l’occasion de cette guerre. Les groupes révolutionnaires sont marginalisés et ont tendance à discutailler entre eux plutôt que de s’adresser aux gens avec un langage compréhensible par tous, en leur proposant autre chose que d’immédiatement adhérer - une étape souvent bien au-delà de la conscience même des plus actifs.

Les informations au sujet de l’anthrax et des nouvelles menaces terroristes ont aussi contribué à ce que les gens, partout aux Etats-Unis, se sentent vulnérables et inquiets pour leur propre sécurité, en particulier sur la côte Est. D’autant plus que simultanément il y a eu une série de coups économiques. Les licenciements massifs d’abord dans les secteurs du commerce et du transport, notamment aérien, mais s’étendant aussi aux secteurs techniques et de production. Cela a rajouté au malaise de tout un chacun quant à la période dans laquelle nous entrons. Mais cela a aussi provoqué un certain cynisme vis-à-vis du gouvernement qui s’est empressé d’injecter des milliards de dollars dans l’économie pour tirer d’affaire les trusts mais n’a presque rien fait pour les victimes des attentats et maintenant celles des licenciements. De la même manière, les gens ont noté que le gouvernement s’est empressé de faire tout son possible quand l’anthrax a menacé les députés et les responsables gouvernementaux mais presque rien pour protéger les travailleurs postaux, dont deux sont morts, de toute évidence à ce jour, du fait de cette négligence.

Le 8 novembre 2001, J.W. et K.B.

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