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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 126, mai 2019 > Gilets jaunes

Gilets jaunes

Le mouvement des Gilets jaunes perdure et se structure

Peut-être l’étincelle et le ciment des luttes ouvrières

Mis en ligne le 14 mai 2019 Convergences Politique

En lançant son « Grand débat » en janvier dernier, Macron espérait sans doute que ce simulacre de démocratie participative aux questions contraintes et grossièrement biaisées lui permettrait de gagner du temps et que, une fois ce débat clôturé, le mouvement des Gilets jaunes ne serait plus qu’un lointain souvenir.

Raté ! Non seulement le débat bidon a fait flop, mais les rues se remplissent toujours les samedis de Gilets jaunes déterminés – une nouvelle fois à l’occasion de ce 24e Acte, réponse bien sentie au grand enfumage de la conférence de presse de Macron du jeudi précédent.

Macron en est réduit à ne pouvoir s’appuyer vraiment que sur les flics qui gazent, cognent, mutilent les manifestants. Sur les juges qui ont la main lourde contre ces pauvres qui ont l’audace de se rebeller.

Macron ne peut que s’appuyer que sur la puissance d’un appareil d’État bâti pour ne servir qu’en dernier ressort ! Tout ce qu’il tente pour reprendre la main politiquement lui échappe aussitôt. S’il avait axé ses « annonces » pour essayer d’isoler les Gilets jaunes du gros de la population... c’est encore raté : ce sont carrément 63 % de la population qu’il n’a pas convaincus ! Il ne lui reste que tous les réacs qu’il cherche à fédérer derrière lui en agitant « la grande peur » face à ces pauvres qui osent relever la tête, en flirtant avec les thèmes de l’extrême droite contre « l’islamisme militant » et pour le durcissement du sort fait aux migrants.

Mais laissons là Macron empêtré avec les siens dans ce qui est une vraie crise politique, hanté par la trouille que la colère ne déborde dans les hôpitaux dont le personnel n’en peut plus, dans l’Éducation nationale dont les profs refusent des réformes élitistes, dans toutes les entreprises qui licencient – Ford-Blanquefort, Bosch-Rodez, PSA-Saint-Ouen et Hérimoncourt, Carrefour, General Electrics à Belfort et d’autres encore... Alors même que les bénéfices de ces entreprises sont au beau fixe !

Moins de manifestants ?

Difficile de faire confiance aux chiffres du ministère de l’Intérieur. Si on les suivait, depuis des semaines, il y aurait plus de flics mobilisés que de manifestants : on se demande comment des « incidents » peuvent bien se produire !

Dans les grandes villes, le gouvernement réussit en grande partie à interdire les manifestations dans les faits : par exemple, lors de l’Acte 24, de nombreux Gilets jaunes d’Alsace n’ont pas réussi à se rendre à la manifestation de Strasbourg parce qu’interceptés avant par les flics. À Toulouse, c’est à peu près systématiquement que les manifestants sont nassés et gazés avant même que la manifestation ne s’ébranle. Empêcher différents cortèges de se rejoindre, saucissonner en petits îlots ceux qui se sont formés et cogner : les forces de répression ne cessent de perfectionner leur technique – toutes basées cependant sur un même fond fait de tirs de flashballs, de grenades, de canons à eau, les chassepots des temps modernes. « Démocratie » oblige, la police n’a pas (pas encore ?) eu recours aux balles réelles...

Cette répression explique sans doute que certains manifestants des premiers actes aient renoncé. C’est un des buts de la répression : si les pauvres ont peur et se terrent chez eux, la « vie » ordinaire des riches, et donc la « vie politique » aussi, peuvent reprendre leur cours.

Mais il peut y avoir d’autres raisons qui, elles, sont moins rassurantes pour le pouvoir. Un déménageur toulousain, grand et costaud, expliquait ainsi avoir renoncé à manifester parce « j’aurais fini par faire une connerie en me payant un de ces flics que je ne supporte plus de voir : j’ai un petit gamin, je ne peux pas me permettre d’aller en taule ». Pas significatif ? Qui sait combien ils sont dans ce cas, à attendre l’occasion de faire déborder leur rage contre le régime et ceux qu’il défend ?

En attendant, quelles que soient les raisons et même si les chiffres du ministère de l’Intérieur sont peu crédibles, il y a effectivement bien moins de monde lors des manifestations que lors des premiers actes. Mais le mouvement des Gilets jaunes ne se résume pas aux manifestations des centres-villes, loin de là.

Un mouvement qui se structure

Car il reste un volant, parfois fluctuant, mais très déterminé. Sous des noms divers, les assemblées générales de Gilets jaunes réunissent, au minimum, de l’ordre d’un tiers des effectifs qu’elles réunissaient il y a quelques mois. Ce qui fait tout de même beaucoup de monde ! Même en comptant serré – une quarantaine de participants dans les 2 000 communes de plus de 5 000 habitants, et il resterait toutes les autres ! –, il y aurait probablement ainsi encore de de l’ordre de 80 000 Gilets jaunes se retrouvant chaque semaine pour discuter des actions à mener, se répartir les tâches à réaliser dans la semaine et en attendant l’autre rendez-vous hebdomadaire du samedi. Sans parler de ceux qui se réunissent un autre soir de la semaine dans des assemblées ici « citoyennes », là « constituantes », et dont les participants, même s’ils ont quelques illusions, n’en refont pas moins le monde... C’est bien ce qui manque depuis des années, d’ailleurs, cette envie de construire une autre société, premier pas pour le faire vraiment.

Mais il n’y a pas que cela. Partout, les groupes de Gilets jaunes essayent de se coordonner, souvent au niveau d’un département, mais pas forcément en suivant les divisions administratives du pays. Avec des résultats visibles – comme la Coordination du Grand-Est – et l’Assemblée des assemblées qui s’est déjà réunie deux fois, à Commercy et Saint-Nazaire, et doit le faire le mois prochain à Montceau-les-Mines.

Pour l’instant, dans la plupart des cas, ces regroupements se refusent à se poser en direction du mouvement, laissant l’initiative à quelques « figures » autoproclamées qui ont tout de même eu, jusqu’à maintenant, le mérite de ne jamais baisser la garde malgré les tentatives du pouvoir de réduire leur influence – en allant des tentatives de séduction aux mesures les plus répressives, en passant par l’insulte, comme celle d’un sombre crétin, le député LERM Jacques Marilossian, bien incapable de trouver meilleur argument que traiter Jérôme Rodrigues de « débile profond »...

Mais la volonté de s’organiser est là. Elle ne suffirait pas à relancer le mouvement s’il était en perte de vitesse, mais, à l’inverse, peut permettre au mouvement de se situer à un tout autre niveau s’il rebondit Or, là, quelques modifications sont en cours.

Les Gilets jaunes ne sont pas seuls dans la contestation

On l’a vu, l’exaspération est présente dans tous les secteurs de la classe ouvrière et, plus généralement, des couches populaires. C’est bien la crainte de voir converger tous les mécontentements qui a affolé Macron en décembre dernier et l’a conduit à supplier les grandes entreprises de distribuer préventivement des primes (défiscalisées, bien entendu) à leurs salariés. Possibilité qu’il a tenu à reconduire pour l’an prochain.

Mais le mécontentement est profond et remonte loin. La grève des urgences s’est étendue comme une traînée de poudre dans toute l’AP-HP (les hôpitaux d’Île de France) et désormais au-delà. Il y a quelque temps, les Ehpad étaient en lutte. En fait, tous les secteurs hospitaliers sont au bord de la rupture : en promettant de ne pas fermer d’hôpitaux d’ici la fin de son quinquennat « sans l’accord des maires », Macron ne résout rien de la tension extrême qui y règne.

À quoi il faut ajouter les licenciements déjà évoqués, les débuts de lutte – et les premières tentatives de coordination – dans l’Éducation nationale (voir notre dossier dans ce numéro).

Depuis les premiers pas explosifs du mouvement des Gilets jaunes, le gouvernement a pu compter sur la collaboration des principales organisations syndicales. La CFDT, c’est évident dans son cours actuel. Mais aussi la CGT. Si Martinez, son secrétaire général, tient toujours un discours faisant mine de s’opposer à la politique du gouvernement, l’appareil de la CGT a utilisé les premières préventions des milieux militants contre les Gilets jaunes pour dresser un cordon sanitaire autour d’eux. Mais, après plus de cinq mois de mobilisation, force est de constater que les Gilets jaunes ne sont pas les « antisémites », « homophobes » que calomnie Macron, pas plus qu’ils ne sont gangrenés par les thèses de l’extrême droite qui, après quelques tentatives de récupération, s’est prudemment retirée. Le caractère essentiellement prolétarien, 100 % populaire du mouvement a fini par s’imposer. Et l’opposition marquée au mouvement des Gilets jaunes a révélé au grand jour le mépris – et la peur – de classe qu’elle cachait bien mal.

De plus en plus de militants syndicaux – de la CGT, voire de la FSU – sont gênés d’ignorer un mouvement dont les revendications sont les mêmes que les leurs. D’ignorer les travailleurs des petites entreprises que, par ailleurs, ils cherchent régulièrement à attirer, au moins le temps des campagnes électorales dans les élections professionnelles ou prudhommales. Un certain nombre d’unions locales CGT ont pris langue avec les Gilets jaunes, souvent à l’initiative de ces derniers, ont mis leurs moyens techniques à disposition des Gilets jaunes et ont décidé d’appeler – avec des succès divers – aux initiatives de ces derniers, comme ce fut le cas en de nombreux endroits lors de l’Acte 24, samedi 27 avril. Un certain nombre de militants syndicaux de base sont favorables à une jonction avec les Gilets jaunes, comme on l’a vu lors de la manifestation parisienne du 27 avril, et reprochent désormais aux dirigeants confédéraux et à leurs relais des unions départementales leur frilosité et leur passivité. Les manifestations du Premier mai seront, dans beaucoup d’endroits, l’occasion d’appels communs des syndicats – en tout cas de la FSU, la CGT ou Sud – et des groupes de Gilets jaunes.

Cela ne suffira pas à ce que la colère se répande dans les rues à nouveau et de façon encore plus grande. Si d’autres secteurs devaient joindre leurs forces à celles des Gilets jaunes, peut-être même cette attitude nouvelle des syndicats mettra-t-elle les appareils syndicaux en mesure de canaliser un mouvement qui a, jusqu’à maintenant, échappé à tout le monde. Mais, à l’inverse, y compris sous la pression des militants de base voulant rejoindre la combativité des Gilets jaunes, peut-être cela permettra-t-il aux Gilets jaunes de faire exploser les obstacles traditionnellement mis par les appareils aux mouvements !

Comme le disait un Gilet jaune agenais : « Peut-être que le mouvement est en train de décroître. Mais il faut qu’on continue à s’organiser : comme ça, si ça repart, on sera prêt et on évitera les conneries qu’on a pu faire. »

En tout cas, après 24 semaines, le mouvement des Gilets jaunes continue, malgré les campagnes de calomnie, malgré l’intox, malgré une répression qu’on n’avait pas connue depuis longtemps à ce niveau en France. Le simple fait que le feu couve sous les braises pas du tout éteintes du mouvement a de quoi faire faire des cauchemars au gouvernement et à la bourgeoisie. Et représenter un espoir pour tous ceux qui veulent en finir avec cette société capitaliste.

28 avril 2019, Jean-Jacques Franquier

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Numéro 126, mai 2019

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