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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 122, novembre 2018

#MeToo un an après

Le « deuxième sexe » en première ligne pour bousculer l’ordre social

Mis en ligne le 13 novembre 2018 Convergences Monde

Le 17 octobre dernier en Inde, le secrétaire d’État aux Affaires étrangères du gouvernement Modi, ancienne personnalité très influente de la presse, M. J. Akbar (BJP), démissionnait suite aux révélations par plusieurs femmes des pratiques de harcèlement sexuel ayant ponctué sa prestigieuse carrière d’homme de pouvoir. Encouragés par un premier témoignage sur les réseaux sociaux, les récits accablants se sont accumulés. L’évènement a fait figure de première victoire du mouvement #MeTooIndia, une tempête qui n’éclate pas dans un ciel serein. En Inde en 2012, le viol collectif d’une jeune étudiante dans un bus de New Delhi avait déjà déclenché d’immenses manifestations débouchant sur une pénalisation plus forte des crimes et des agressions. Et dans ce pays où chaque année des dizaines de milliers de femmes sont enlevées dans les régions pauvres pour être mariées de force et réduites à une vie d’esclaves sexuelles et domestiques, l’action collective des femmes pour pousser les autorités à légiférer et, tout récemment, contraindre un ministre à dégager, est une bouffée d’air plus que nécessaire.

Mais il reste un long chemin…

Depuis un an, si #MeToo a trouvé un tel écho dans le monde, c’est qu’aucun pays ou région de la planète ne peut se targuer d’avoir résolu la question de l’oppression des femmes. Quand ils s’affichent en faveur de « l’égalité des sexes », les politiciens bourgeois ne vont pas beaucoup plus loin que des politiques de vitrine. Parité sur des listes de candidats, mais inégalité dans l’accession aux postes ! Lois sur l’égalité au travail, mais plafond de verre résistant et blindé ! Lois contre le harcèlement sexuel, mais… On évoque maintenant des campagnes contre le harcèlement de rue, mais quand ces campagnes ne servent pas à stigmatiser une certaine catégorie de la population (car ce n’est pas dans la rue que ceux de « la haute » violentent), elles ne prennent en charge ni le harcèlement au travail, imbriqué dans les rapports hiérarchiques de l’entreprise ; ni les violences au sein du cadre familial, qui sont les plus nombreuses. De même, les femmes savent aujourd’hui que leurs droits acquis de longue lutte ne sont pas éternellement garantis, qu’ils peuvent être piétinés ou leur exercice rendu concrètement impossible. Reste finalement, comme le nouvel épisode du mouvement féministe #MeToo le montre, l’intervention et la lutte des femmes elles-mêmes. Et des hommes, heureusement nombreux, qui s’en sentent partie prenante.

Droit à l’IVG, quel droit ?

En Pologne, le droit à l’avortement a été supprimé en 1993, État et Église complices, avec les changements politiques liés à la chute de l’URSS. Dans ce pays à la législation parmi les plus restrictives d’Europe, des femmes luttent, ont rassemblé 500 000 signatures sur une pétition. En 2016, des milliers d’entre elles, sous le slogan « femmes en grève », ont fait reculer un projet de loi qui visait à restreindre encore le droit à l’IVG. En 2018, les attaques d’un pouvoir ultraconservateur ont néanmoins continué, pour éliminer de la législation la moindre brèche pour les femmes.

En Italie, le droit à l’avortement est inscrit dans la loi, mais il est extrêmement difficile de trouver un gynécologue qui accepte de pratiquer des IVG ; ceux qui s’y refusent sont aimablement qualifiés d’« objecteurs de conscience » et représentent jusqu’à 84 % des praticiens dans les régions les plus conservatrices du Sud.

En Argentine cette année, des millions de femmes ont défilé dans les rues pour réclamer non seulement la légalisation de l’avortement, mais aussi qu’il soit « gratuit et sûr ». Cet aspect matériel mis sur la table n’a rien d’anodin. Il ne s’agit pas d’une simple question de principes, entre le conservatisme d’un pays quadrillé par l’Église et le progressisme de jeunes générations. Il s’agit de la colère de femmes qui font tous les jours l’expérience de l’injustice et de l’inégalité : possibilité d’avorter pour les riches – qui paient environ 900 euros en clinique privée et ensuite « vont à confesse », comme le dénonçait une gynécologue dans une lettre ouverte en faveur de la dépénalisation – tandis que les pauvres, elles, en meurent souvent.

En France, il existe de moins en moins de centres d’IVG (130 ont fermé en dix ans dans les hôpitaux, selon le Planning familial) ; ces centres ont de moins en moins de moyens, en particulier en personnel, et tout particulièrement pour l’accompagnement psychologique.

À la tête de la contestation… politique !

Ainsi, toutes celles que la société destine à « devenir femme » par les soumissions voire les coups, les humiliations et l’asservissement, tiennent tête. Ces dernières années, les femmes ont pris dans de nombreux pays le chemin de la rue et des grèves.

En réaction à l’élection et l’investiture de Trump, dont il n’est pas utile de rappeler ici les sorties grossières à l’encontre des femmes, une Women’s March a rassemblé en janvier 2017 plus de cinq millions de personnes à travers les États-Unis, dont des centaines de milliers à Washington, Chicago et autres grandes villes. Une des quatre plus grosses manifestations jamais vues dans le pays, ouvrant la voie à trois suivantes, en 2017 et 2018.

De même en Espagne, le 8 mars dernier à l’occasion de la journée internationale pour les droits des femmes, une grève a frappé les esprits, de plus de cinq millions de femmes « pour arrêter le monde » : car sans elles, la société ne tournerait pas.

Dans un climat général qui n’est pas largement à la lutte, l’irruption récurrente et massive des femmes sur la scène politique fait figure de défi à l’ordre social, familial, moral du capitalisme et de ses commissaires. Un défi aux apôtres du « Travail, famille, patrie », ou des « trois K » allemands (Kinder, Küche, Kirche – enfants, cuisine, église), qui aujourd’hui se sentent pousser des ailes avec les succès électoraux de l’extrême droite dans bien des pays. Ces derniers jours au Brésil, ce sont des femmes encore qui ont manifesté dans la rue contre une de ces figures réactionnaires et misogynes qui vient d’accéder au pouvoir, Jair Bolsonaro.

En finir mais comment ?

#MeToo a été un sacré coup de pied dans la fourmilière des comportements sexistes et des attitudes pleutres qui les accompagnent. Ce que l’on présentait comme de mauvaises expériences individuelles, dans le pire des cas des faits divers, se révélait être le sort commun d’une moitié de l’humanité. Non, pas possible d’en rester à des explications faciles, d’invoquer des actes de prédateurs sexuels isolés, un déficit dans l’éducation, voire d’expliquer les comportements de discrimination et violences contre les femmes par une prétendue incontournable différence de culture (certains parlent de « relativisme culturel ») – argument nauséabond quand on voit combien les comportements sexistes sont largement partagés dans les milieux blancs huppés ! #MeToo a fait voler bien des choses en éclats. Mais montré en même temps combien les racines étaient profondes et dures à extirper. Car ces inégalités et ces violences faites aux femmes sont apparues comme impossibles à qualifier et quantifier, profondément ancrées, cousues serré dans tous les rapports sociaux et intimes… Et tirer sur ce fil n’a fait que souligner combien il faudrait, pour s’en délivrer, tirer sur tous les autres, tant d’autres…

Qu’il faille se débarrasser des Weinstein, Baupin, Akbar, Trump, Bolsonaro et autres de leur espèce, ne fait aucun doute. Résoudre le problème de l’oppression des femmes demandera pourtant d’aller plus loin. Car ces hommes ne sont qu’une partie émergée de l’iceberg ; un genre de spécimens décomplexés de ce que les rapports de pouvoir et d’exploitation, dans cette société, peuvent produire.

Rapports entre les sexes, rapports entre les classes

Par une lutte plus que séculaire, les revendications spécifiques des femmes se sont fait entendre : pour arracher l’égalité des droits (ne serait-ce que le droit de vote), l’égalité au travail (dont l’égalité des salaires), la libre disposition de son propre corps (ne serait-ce que le droit à l’IVG), la fin des violences sexistes et sexuelles (on y arrive aussi). Cette lutte n’a pas été celle des seules femmes, ou seuls mouvements féministes, car une partie du mouvement ouvrier, socialiste et communiste, les a accompagnées. Les bolchéviks au pouvoir avaient introduit une législation extrêmement novatrice, avant que les conditions matérielles dramatiques de la Russie et surtout le coup de barre du stalinisme ne ramènent la société soviétique très loin en arrière. Mai 68 dans le monde, et le retour en force d’idées et projets révolutionnaires communistes au sein de la jeunesse révoltée a partout relancé les revendications et mouvements de femmes. À nouveau a été mise sur le tapis la question de leur double oppression : au travail mais aussi au sein de la cellule familiale dont la société bourgeoise leur assigne l’entretien, à elles en particulier la plus grosse part de l’éducation des enfants. Une émancipation réelle passerait par la prise en charge de ces tâches par la société dans son ensemble, c’en est une condition nécessaire si ce n’est suffisante. Il y faudra encore des luttes : luttes de femmes comme celles de ces millions d’entre elles qui aujourd’hui montrent la voie sur la scène mondiale. Il y faudra même une révolution. Mais les luttes actuelles, spectaculaires, peuvent encourager les luttes ouvrières – les unes et les autres peuvent et doivent s’ajouter et en grande partie se superposer. D’autant, rappelons-le, que dans les révolutions, les femmes se sont toujours portées en première ligne.

Toutes et tous, ensemble pour le renversement d’un ordre social périmé.

30 octobre 2018, Val Romero

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