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DOSSIER : Tous ensemble contre les mille et un visages du chômage et des licenciements

Le business du marché de l’emploi

Mis en ligne le 29 mai 2010 Convergences Société

Le capitalisme a cette capacité de faire du profit avec n’importe quoi : armes, drogue, ordures, eau potable, santé... et même bons et moins bons sentiments ! Le développement du chômage de masse ne pouvait manquer de générer un nouveau marché du recrutement, de la reconversion ou de la formation professionnelle… et du licenciement, sur lequel prospèrent les négriers des temps modernes.

L’externalisation du recrutement

Et il y en a pour toutes les catégories de salariés. Les « chasseurs de tête » ne recrutent plus seulement les grands cadres, mais aussi les cadres subalternes et s’attaquent désormais à la masse des salariés. Depuis 2005 et la loi de « cohésion sociale » de Borloo, l’ANPE a perdu son monopole du placement. Cela a ouvert la voie aux boîtes d’intérim. Désormais, celles-ci peuvent proposer en plus des intérimaires un service d’aide au recrutement. Les agences, équipées des logiciels dernier cri de traitement de la main-d’œuvre – à la différence des entreprises classiques pour qui cet investissement n’est pas rentable –, se voient sous-traiter au minimum la présélection des candidats à qui faire passer un entretien d’embauche. Lorsqu’elles les ont fait travailler en intérim, elles peuvent faire bénéficier le client d’un dossier appréciant la valeur du futur embauché. Le DRH peut alors se concentrer sur les activités les plus « rentables » des Ressources Humaines. Du coup, les agences d’intérim sont de plus en plus les premières – et seules – informées des offres d’emploi. Elles démarchent les entreprises avant que celles-ci ne formulent leurs besoins. Les chômeurs ont de moins en moins de chances de trouver du travail en s’en remettant à Pôle emploi.

Cette activité en est à ses débuts en France. Mais elle est très profitable – 20 % de marge brute – et en plein boom : les adhérents au syndicat Prisme des boîtes d’intérim ont multiplié par trois leurs placements en 2006. Ils sont concurrencés par les cabinets de placement, qui offrent pour leur part leurs services à l’Unedic, la caisse de l’assurance-chômage. Cette dernière paye 3 500 euros pièce pour le chômeur recasé, et prétend ainsi faire des économies... sauf que les cabinets ne s’occupent que des chômeurs les moins difficiles à faire embaucher. Le fossé avec la masse des chômeurs longue durée s’accroît...

La sous-traitance de la formation professionnelle

Elle offre des affaires encore plus juteuses. Dans ce domaine, la collaboration entre ANPE et prestataires privés remonte aux années 1980. L’agence consacrait, en 2008, 528 millions d’euros, soit le quart de son budget, à la sous-traitance des bilans de compétences, des suivis renforcés pour les chômeurs les plus à même de trouver un travail, et des stages pour ceux que tentent la reprise d’une entreprise. L’Unedic dépensait pour sa part 134,8 millions d’euros en 2006. Si certains organismes ont une réputation de sérieux, comme l’AFPA (Association pour la Formation Professionnelle des Adultes), toute une faune de consultants aux qualifications douteuses prolifère parmi les prestataires de l’ANPE, devenue entre-temps Pôle Emploi. Plus le chômeur est susceptible de retrouver un emploi bien payé, plus il est mis à contribution pour payer sa formation. Telle cadre se voit ainsi obligée de débourser 700 euros pour un stage bidon avec la très respectable Association pour la Promotion de l’Emploi des Cadres.

Le marché du licenciement

Les cabinets de reclassement sont apparus dès les années 1980. Avec un encadrant pour 30 chômeurs, les résultats sont parfois meilleurs que ceux de l’ANPE – un encadrant pour 150 à 300 chômeurs selon les cas. Mais ils n’offrent aucune garantie de durabilité de l’emploi. En réalité, le patron apprécie surtout le fait qu’il détourne les futurs licenciés de la lutte pour garder leur emploi ou obtenir de meilleures indemnités. Le Contrat de Transition Professionnelle appuie dans ce sens. Lorsqu’il le signe, le licencié reçoit 80 % de son salaire brut, au lieu des 57,4 % habituels, pendant 12 mois. Mais il s’engage à suivre des formations, assister à des réunions à un rythme élevé, quasiment 35 heures par semaine. Il est poussé à reprendre n’importe quel travail, ayant été amené par les consultants à faire le constat qu’il ne trouverait pas mieux. Les salariés de Thomé-Génot à Nouzonville, licenciés en avril 2006 et parmi les premiers à expérimenter ce CTP, n’étaient que 20 % à avoir retrouvé un emploi à l’issue du leur.

Par ailleurs un marché très spécialisé de « managers de transition » [1] se développe rapidement, à raison de 20 à 25 % de croissance annuelle. Ces cadres recrutés temporairement gèrent les situations de crise, dont les plans de suppressions d’emplois. À force de se répéter, ceux-ci démoralisent jusqu’aux cadres les plus fidèles. Le « manager de transition », lui, taille dans les effectifs avec d’autant moins d’états d’âme qu’il est de passage. Il est rompu à la négociation avec des salariés souvent acculés, le dos au mur.

Comment exploiter les damnés de la terre

À l’autre bout du spectre de ce marché de la main-d’œuvre se développe également très vite un business de la réinsertion sociale. Les entreprises de ce secteur sont le plus souvent des associations. Elles proposent des Contrats Uniques d’Insertion (CUI) d’un genre spécial. Financé à hauteur de 105 % du salaire versé à l’embauche, ce contrat à temps partiel – 26 heures par semaine –, se veut un tremplin pour les travailleurs les plus marginalisés par le chômage. Dans les faits, bien d’autres acceptent ces contrats, ne serait-ce que parce que le salaire, environ 800 euros par mois, est supérieur au RSA-socle. Ce dispositif a pour l’employeur l’avantage de financer un poste d’encadrant pour 10 à 20 salariés. Il ne génère pas de profits à proprement parler. En revanche, il permet de sous-traiter à pas cher, nettoyage ou entretien d’espaces verts le plus souvent. La frontière entre charité et travail contraint sous la menace de la suspension des aides sociales est bien floue.

Les Entreprises Virtuelles sont, comme leur nom l’indique, complètement bidon. Le chômeur fait semblant d’y travailler, là aussi pour « se rapprocher de l’emploi », en se formant ou se mettant à niveau dans son métier dans le meilleur des cas, en subissant la mise en concurrence avec ses « collègues » dans le pire. Car la pression subie par les salariés virtuels est bien réelle. Il n’est pas rare qu’à l’issue de la période, on leur fasse passer des entretiens d’embauche, eux aussi factices, mais où la sélection se fait entre ceux que l’on peut vendre à un patron, et ceux qu’on va laisser moisir au chômage...

Le business du marché de l’emploi est appelé à un brillant avenir. Non seulement parce que le chômage n’est pas prêt de diminuer. Mais aussi parce qu’il permet à l’État de faire sortir nombre de chômeurs des statistiques.

M.P.


Auto-entrepreneur = auto-exploiteur

Pousser les chômeurs à monter leur entreprise n’est pas nouveau. L’auto-entrepreneur en est le dernier avatar. Ce régime permet aux « créateurs d’entreprise » au petit chiffre d’affaires – moins de 32 000 à 80 000 euros par an selon les cas – de bénéficier de simplifications administratives et d’exonérations de cotisations sociales et de taxes pour une durée limitée. Ce qui ne garantit en rien un revenu décent. Les auto-entrepreneurs ne seront pas les premiers patrons à s’auto-exploiter. Ainsi les gérants de supérettes de quartier, type Huit à huit, peuvent-ils espérer toucher 1 500 euros mensuels... à condition d’ouvrir 12 heures par jour, 6 jours sur 7, et de n’embaucher personne. Bien souvent, ils font travailler leur famille sans la déclarer.

L’auto-entreprise répond à cette idée archi-rabâchée qu’il ne se crée pas assez d’entreprises pour que la France soit compétitive. Mais, à ce compte-là, les pays les plus avantagés devraient être ceux... du tiers-monde ! En réalité, le nombre « d’entreprises » est plus un symptôme du chômage que d’une bonne santé de l’économie. Quant au « succès » de l’auto-entreprise, il témoigne avant tout de la misère des salariés.

M. P.


[1À écouter : l’émission de Daniel Mermet Là-bas si j’y suis du 3 mai 2010, diffusée sur France Inter. Accès sur le site là-bas.org.

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