Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 69, mai-juin 2010

Cheminots : la drôle de grève d’avril 2010

Mis en ligne le 29 mai 2010 Convergences Entreprises

À l’issue de la grève qui a duré du 6 au 21 avril dernier, Guillaume Pépy, patron de la SNCF, roulait des mécaniques : le conflit se terminait sans aucune avancée notable pour les salariés. Et de rappeler dans toute la presse son vieux leitmotiv : « la négociation rapporte plus que la grève » . Le bilan de quinze jours de lutte : une direction renforcée et des cheminots enfoncés ? Pas si sûr…

Certes, la grève a été déroutante pour bien des cheminots. D’abord par la façon dont elle a démarré : c’est la CGT seule qui y a appelé, ce sont ses militants qui l’ont fait durer, souvent au forceps. Une attitude inhabituelle, venant parfois des mêmes qui avaient fait reprendre le travail lors du dernier conflit sur les retraites en 2007. D’autant que, depuis des mois, les journées d’action se succédaient et, invariablement, la direction de la CGT s’en prenait virulemment à Sud qui prônait la « reconduction ». Une petite rivalité de boutique où les rôles étaient bien partagés : Sud prenait une posture radicale, en faveur de journées « reconductibles » mais sans avoir ni se donner les moyens qu’elles soient reconduites et, en face, la CGT pouvait jouer au syndicat raisonnable et responsable, limitant l’action à une succession de journées « carrées ».

Mais, si la Fédération CGT des cheminots s’est échinée ces dernières années à se montrer on ne peut mieux disposée au « dialogue social » et à l’exercice du « syndicalisme d’accompagnement », même si celui-ci n’a conduit qu’à des reculs face à la direction et au gouvernement (sur les 35 heures comme sur les retraites ou les réorganisations), elle n’en tire pas moins sa force du fait qu’elle rassemble et contrôle la base la plus nombreuse et la plus combative. C’est à cette base, qui commençait sérieusement à douter, face à des mouvements que la CGT a snobés, sabordés voire franchement trahis comme en 2007, que la direction du syndicat a décidé d’envoyer un message.

Elle a lancé d’en haut sa propre grève reconductible, en tenant volontairement Sud à l’écart. La direction de la CGT a déclenché une grève nationale en se donnant les moyens d’en garder le contrôle intégral : elle a appelé les différents secteurs à se battre séparément, en déposant pas moins de sept préavis nationaux. Les conducteurs, contrôleurs et cheminots du Fret ont été appelés à une grève reconductible à partir du 7 avril. Les sédentaires n’ont eu droit qu’à la simple journée du lendemain. Les revendications, au lieu de porter sur les points susceptibles d’unifier la lutte de tous les cheminots, emploi et salaires, voire de faire le lien avec les autres travailleurs, n’étaient qu’un interminable catalogue de mots d’ordre catégoriels.

Dans ces conditions, le scepticisme l’a emporté au matin du 7 avril, y compris dans les rangs de la CGT : dans la plupart des secteurs, la grève n’a pas été préparée, à peine appelée. Si les taux de grévistes sont restés dans la fourchette habituelle, la plupart des assemblées générales furent squelettiques, réduites aux militants qui ne voyaient pas comment cette grève pourrait durer plus de trois jours. Au matin du 9 avril, le travail a d’ailleurs repris dans l’immense majorité des sites.

Cependant, dans quelques régions particulièrement touchées par les restructurations et où la CGT est bien implantée, les roulants (conducteurs et contrôleurs) se sont engagés sans réserve. Dans le grand Sud-Est, en Normandie et à Toulouse, les taux de grévistes ont parfois dépassé les 70 % et la grève a tenu bon durant toute la semaine suivante.

Bien des raisons de se mettre en grève

Au-delà des calculs des appareils, les raisons de se mettre en grève – les réorganisations regroupées sous le nom « destination 2012 » ou « gestion par activités » préparant le grand découpage de la SNCF et qui se traduisent par des dizaines de milliers de postes déjà supprimés et des pressions de l’encadrement sur les cadences (à ce sujet, cf. le dossier SNCF de Convergences Révolutionnaires n°67) – ont fait qu’il y a bel et bien eu un mouvement. Sans compter les salaires, bloqués depuis des années.

Cette situation a interpelé de nombreux cheminots qui avaient repris le travail au bout de quelques jours : fallait-il rester l’arme au pied alors que le mouvement tenait bon dans certains secteurs ? C’est la question qui s’est posée durant la deuxième semaine, du lundi 12 avril au vendredi 16. La direction de Sud, qui avait appelé sans conviction à la grève « de la CGT », s’est mise aux abonnés absents durant huit jours : pariant sur un échec, elle a cru malin de laisser la CGT s’en débrouiller.

Dans cette deuxième phase, il aurait été possible d’étendre la grève à partir des secteurs les plus mobilisés. En chiffrant clairement les suppressions de postes et les baisses de rémunérations dues au démantèlement de la SNCF, ceux-ci auraient pu trouver l’oreille des cheminots de toutes les régions et de tous les métiers, en butte aux mêmes attaques. Mais ce n’était pas l’objectif de la CGT.

Tout ça, pour « des négociations » ?

Au contraire, elle a orienté le mouvement dans une impasse en réclamant à cor et à cri des négociations, sans leur donner aucun contenu précis. Un message que la direction a entendu : elle a ouvert des discussions dans les régions les plus mobilisées. La reprise du travail dans certains sites fortement influencés par la CGT de la région PACA, dès le week-end des 17 et 18 avril a été comme un signal de reprise du travail, renforcé le lundi matin 19 avril par l’appel explicite à la reprise, sur RMC, de Didier Le Reste, secrétaire de la fédération CGT des cheminots.

Et pourtant, ce même jour, la grève avait connu un rebond chez des roulants de région parisienne notamment. Mais c’était trop peu et trop tard pour contrecarrer les plans des appareils.

Le mouvement lancé et contrôlé par la CGT a duré deux semaines. S’il n’a permis d’obtenir que des miettes d’effectifs, ici ou là, il a été une sacrée épine dans le pied de la direction : alors que le transport aérien était paralysé par le volcan islandais et en plein week-ends de départs pour les vacances de printemps. La CGT a démontré qu’elle était encore capable, à froid qui plus est, de lancer seule un mouvement de quelque importance, mais aussi de le terminer sans avoir rien obtenu. Une façon de rappeler qu’elle est incontournable… non pas pour aider les cheminots à contrecarrer les sales coups, mais pour postuler à la place de Number One dans le cadre de la nouvelle représentativité syndicale. CFDT et UNSA qui ont ouvertement dénoncé les grévistes, comme Sud qui campait dans une posture de champion de la grève reconductible… pouvaient aller se rhabiller !

Les cheminots pourtant ont fait preuve de plus de détermination et de responsabilité que les appareils qui prétendent les défendre. Oui, il y a bien eu une grève en avril 2010, bien que dans les pires conditions de préparation syndicale qui soient. Mais, pour la suite – car les affrontements sérieux sont à venir –, ce n’est qu’en se donnant des revendications radicales et communes (interdiction des suppressions de postes et milliers d’embauches, augmentation des salaires de 300 euros pour tous, pas touche aux retraites) et en s’organisant eux-mêmes pour contrôler et coordonner leurs assemblées générales et comités de grève que les cheminots pourront s’opposer réellement au démantèlement de l’entreprise – et s’opposer aux côtés de l’ensemble des travailleurs aux dures attaques à venir.

Raphaël PRESTON

Mots-clés : |

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article

Abonnez-vous à Convergences révolutionnaires !

Numéro 69, mai-juin 2010

Mots-clés