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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 69, mai-juin 2010

Europe : banquiers renfloués, travailleurs floués, ça va péter ?

Mis en ligne le 29 mai 2010 Convergences Politique

On avait eu, il y a à peine un an et demi, la crise bancaire mondiale, partie de la spéculation immobilière aux USA. On a aujourd’hui sa réplique, partie cette fois de la spéculation sur la dette publique en Europe, vis-à-vis de laquelle les gouvernants sont tout autant impuissants. Sauf à nous en faire encore payer les frais.

Quel que soit le degré de « financiarisation » de l’économie atteint dans les années 1980-2000, quel que soit l’aspect de plus en plus « virtuel » des marchés (« virtuel » au sens informatique du terme), banquiers et spéculateurs ne s’enrichissent pas que de vent et de bulles.

Derrière leurs actions, obligations, produits dérivés, ils spéculent sur des richesses bien réelles et matérielles, se disputent, vendent et revendent des droits de propriété bien tangibles – sur des terrains, des immeubles, des entreprises… et même sur des États ou tout au moins sur leurs budgets, par le biais du service de la dette, ou à terme sur les entreprises publiques et leurs richesses palpables.

De la spéculation sur les dettes privées…

Le développement du crédit à la construction et l’achat de logements, et à la consommation en général, a été aux USA un moyen de relance économique. En prenant d’avance sur les salaires à venir, faute de pouvoir le faire sur les salaires actuels, insuffisants. En hypothéquant les maisons elles-mêmes, pour garantir ces prêts sur du concret. Il en est sorti la crise des subprimes et des centaines de milliers de familles à la rue.

Ça ne s’est pas arrêté là : cette crise des impayés immobiliers a fait boule de neige, emportant dans la tourmente des pans de l’économie mondiale.

Irrationnel et fou ce système ? Oui.

Mais les voltigeurs de la finance, qui font s’envoler les cours des bourses, évoluent avec le filet de protection des États. Dès le 18 septembre 2008, le secrétaire américain du Trésor, Henri Paulson, annonçait son plan de sauvetage des banques. « Too big to fail »… « Trop grosses pour échouer »… ou trop grosses pour qu’on les laisse tomber ?

Aux 700 milliards de dollars du plan Paulson aux USA (auxquels Obama offrit une rallonge en février 2009), se sont ajoutés les plans des autres grandes puissances pour sauver leurs banques embarquées dans la même tourmente. 480 milliards d’euros pour l’Allemagne, 360 milliards pour la France…

La crise n’a pas été enrayée pour autant. Les banques remises à flots n’ont pas inondé de crédits à bon marché les entreprises industrielles qui avaient argué de leurs difficultés de trésorerie ainsi que de la baisse prévisible de la consommation pour annoncer dès l’automne 2008 une nouvelle vague de plans de licenciements (notamment dans le secteur automobile). Après les milliards d’aides aux banques, les États ont donc ajouté des milliards d’aides à l’industrie. Un « plan de relance industrielle » de 26 milliards en ce qui concerne la France, qui n’a pas plus relancé la production industrielle et l’emploi, car il s’agissait d’aides à la modernisation et aux restructurations pour rendre plus compétitifs : en clair pour réduire les effectifs.

… à la spéculation sur la dette publique

La deuxième grande secousse de la crise est celle que nous connaissons aujourd’hui. Les fautifs montrés du doigt n’en sont plus les familles modestes américaines qui auraient voulu vivre au-dessus de leurs moyens et les banquiers peu regardants qui leur ont prêté inconsidérément : ce sont les États trop endettés, et accessoirement les agences de notation qui auraient jeté la panique en baissant leurs notes de solvabilité. Et en premier lieu, cette Grèce qui aurait maquillé son bilan pour tromper ses prêteurs. Sur les conseils de la même banque américaine Goldman Sachs, soit dit en passant.

Pour les banques, compagnies d’assurances et fonds de pensions, les dettes des États sont des placements sûrs. Y compris la dette des pays pauvres, car ils comptent faire payer les populations, ou se servir sur la bête, ses terres, ses entreprises publiques, ses mines ou son pétrole dont on exigera la privatisation.

En ce qui concerne les pays riches, leur dette est d’ordinaire peu rémunératrice. Les organismes financiers en achètent pour consolider leurs bilans, garantir le paiement de leurs assurés ou retraités, tout en cherchant par ailleurs des rendements plus élevés par des prêts plus risqués. Mais dans cette période où les capitaux surabondants ont quelque mal ou risque à se placer dans la production, les emprunts d’États peuvent devenir des placements plus largement recherchés, à condition d’en faire monter les taux.

Le marché financier l’a fait avec ses outils de plus en plus sophistiqués et opaques, et selon sa loi de la jungle. L’endettement croissant des États, amplifié par les plans de sauvetages des banques et par les « plans de relance » aux patronats, ayant contribué à les mettre à la merci de leurs prêteurs.

Des primes de risque, sans risques

Ce n’est pas vraiment la crainte de voir la Grèce mise en cessation de paiement qui explique ni la récente explosion des taux d’intérêts exigés, ni la flambée qui l’a précédée des CDS [1] sur cette dette. Là encore les spéculateurs ont joué avec un filet de protection : les grandes puissances de la zone euro, en premier lieu l’Allemagne et la France, sont liées au sort de la Grèce par les répercussions qu’aurait une défection de celle-ci sur leur propres banques, prêtant ou opérant en Grèce, ou sur la monnaie commune.

Si le marché capitaliste, notamment financier, évolue de façon incontrôlable voire cataclysmique, il n’en a pas moins ses acteurs majeurs, ceux qui ont les moyens d’en tirer les ficelles et les profits. La banque américaine Goldman Sachs, dont on a surtout parlé parce qu’elle a aidé la Grèce à maquiller son bilan (tous les pays le font), est de ceux-là. Son rôle de conseillère du gouvernement grec lui donnait les moyens d’être la banque la mieux informée de l’état des finances du pays.

C’est elle qui a de nouveau été appelée à la rescousse, en janvier, par le gouvernement grec pour démarcher, aux côtés d’autres banques, les clients du nouvel emprunt. Un emprunt qui remportait un fier succès. Et pour cause, il était rémunéré à 6 %, alors qu’un emprunt comparable lancé en Allemagne ne l’aurait été qu’à 3,3 %. Mais, simultanément, la même Goldman Sachs conseillait à ses acheteurs de prendre aussi une assurance contre la dévaluation des titres de cette dette, ces fameux CDS, façon de spéculer sur la dévaluation de la dette qu’elle venait d’aider à vendre !

Le 27 janvier, une fausse nouvelle parue dans le Financial Times et soufflée par Goldman Sachs, sur un prêt que la Chine aurait refusé à la Grèce, déclenchait la panique. Le 28 janvier, le taux de rémunération des obligations grecques grimpait à 7,1 %, et le cours des CDS flambait… pour le bonheur de leurs acheteurs mais aussi de la banque américaine, l’une des principales émettrices de ce genre de « produits financiers » [2]. Le Marché capitaliste est souvent inconscient. Mais jamais innocent.

Tout pour les banques !

Le 2 février, le gouvernement grec annonçait le durcissement de son plan d’austérité. Approuvé le lendemain par la commission européenne, qui décidait néanmoins de mettre la Grèce sous tutelle, pour vérifier qu’elle l’applique sans mollir face à la colère populaire. Elle entamait une procédure contre la Grèce qui aurait falsifié ses comptes, question de désigner un coupable. Et le 15 février, les ministres des finances de la zone euro demandaient au gouvernement grec de s’engager à prendre, si nécessaire, des mesures de réduction budgétaires supplémentaires. Rendez-vous donné au 16 mars pour vérifier si le mauvais élève avait eu assez de poigne pour rassurer les banquiers.

Mais les pères fouettards étaient dans le même bain. En Grèce même, c’étaient leurs propres banquiers (que les États ont pour mission d’aider) qui étaient fortement impliqués : les banques françaises avec quelque 50 milliards d’euros en dette d’État et créances privées (essentiellement aux entreprises), devant les banques allemandes, 30 milliards, et britanniques, 10 milliards. Sans oublier que le Crédit agricole et la Société générale détiennent deux des banques du pays. Les gouvernements d’Espagne, du Portugal, d’Italie ou de France (sans parler de l’Angleterre, elle aussi visée mais ne faisant pas partie de la zone euro) craignaient de voir les spéculateurs, grandes banques et fonds d’investissements, étendre leurs griffes sur leurs propres dettes et spéculer sur la baisse de la monnaie commune européenne.

Leurs craintes sont vite devenues réalité : fin avril, l’agence de notation Standard and Poor baissait la note de la dette portugaise. Et quid de la dette espagnole ? L’euro commençait à dévisser par rapport au dollar.

Tonneau des Danaïdes

Deux plans de sauvetage ont suivi, à une semaine d’intervalle : le plan de 110 milliards d’euros de prêts sur trois ans (80 de la part des pays de la zone euro et 30 de bonus offerts par le FMI) de « sauvetage de la Grèce » du 2 mai ; celui de 750 milliards d’euros, aussi gros que le plan Paulson aux USA à l’automne 2008 (500 de la part de l’Europe, 250 du FMI).

Le premier plan, au regard des 90 milliards de créances des grandes banques privées françaises, allemandes et britanniques en Grèce, offrait tout juste de quoi garantir à ces banques leur remboursement. Ce qui n’empêchait pas Christine Lagarde de se gargariser le lendemain à la tribune du parlement : c’est « un impératif moral de solidarité et un impératif économique [qui] dépassent le clivage gauche droite ». Effectivement ! Alors que le plan ne faisait aucun cadeau à la Grèce puisque l’argent prêté l’était à des taux élevés (5 ou 6 % selon la durée du prêt), assortis de l’exigence de nouvelles mesures encore plus draconiennes contre la population (dont la suppression des 13e et 14e mois des fonctionnaires et des retraites, soit une baisse de 15 % sur des salaires et des pensions bien moins élevés qu’en France, la hausse de la TVA, le recul de l’âge de la retraite), il était solidairement approuvé par un vote des députés français de droite et de gauche… à l’exception des députés communistes et du Parti de gauche. Quant au directeur général du FMI, le socialiste Strauss-Kahn, il s’empressa de saluer « cet incroyable effort de solidarité » et surtout de se proclamer « admiratif de l’extrême rigueur choisie par le gouvernement de Papandréou qui a préféré de durs sacrifices immédiats pour sortir au plus vite son pays de la crise ».

Le second plan, sept fois plus massif, ne semble pas, une semaine après sa promulgation, avoir suffi à convaincre les banquiers et autres spéculateurs, puisque les bourses européennes ont réamorcé leur décrue et que la fièvre spéculative semble se porter sur l’euro qui est descendu à moins de 1,24 dollar par euro le 14 mai, contre 1,36 à la mi-avril, 1,45 à la mi-janvier.

Pourtant, en seulement trois jours, du 10 au 12 mai, la Banque centrale européenne avait déjà soulagé les banques en achetant 30 milliards d’euros de dettes d’État grec et portugais, selon l’économiste du groupe Natixis, Patrick Artus. Il commente ainsi dans le Monde  : « Le sentiment des marchés est pour une fois raisonnable. Les investisseurs ont commencé par analyser le court terme. Ils ont salué l’efficacité du plan […] Puis, les marchés ont réfléchi. Ils ont compris qu’on avait créé un mécanisme susceptible de dégrader la situation financière de l’euro ».

Et l’économiste d’en tirer la conclusion que, si le plan d’austérité espagnol ne suffit pas à éviter à ce pays une crise de financement, ni la France ni l’Allemagne n’auraient les moyens d’y pallier sans s’endetter au point d’être elles aussi à la merci des spéculateurs. Quant aux réductions prévues des dettes publiques par les mesures d’austérité annoncées, elles seraient largement surestimées, le ralentissement de la croissance (voire la récession) entraîné par ces mesures réduisant les rentrées. Resterait selon lui, comme dernière solution, la dévaluation franche de l’euro favorisant les exportateurs, mais provoquant une vague de hausses de prix.

Comme les Danaïdes dans l’enfer de la mythologie grecque, les travailleurs d’Europe n’auraient-ils d’autre perspective que de trimer de plus en plus dur pour remplir le tonneau sans fond de la spéculation ?

À moins qu’ils ne s’endiablent.

Olivier BELIN


Comme disait Marx…

La crise serait une fatalité. Il n’y aurait plus qu’à accepter des sacrifices pour en sortir. Fatalité, si c’est pour dire que la spéculation est dans l’ordre même du capitalisme… certes. Karl Marx l’analysait déjà en 1850 :

« Les années 1843-1845 furent celles de la prospérité industrielle et commerciale, conséquences nécessaires de la dépression presque permanente de l’industrie dans la période de 1837 à 1842. Comme toujours, la prospérité lança bientôt la spéculation. Celle-ci surgit régulièrement dans les périodes où la surproduction bat déjà son plein. Elle fournit à la surproduction des débouchés momentanés. Elle hâte en même temps l’irruption de la crise et en augmente la violence. La crise elle-même éclate d’abord là où sévit la spéculation et ce n’est que plus tard qu’elle gagne la production. L’observateur superficiel ne voit pas la cause de la crise dans la surproduction. La désorganisation consécutive de la production n’apparaît pas comme le résultat nécessaire de sa propre exubérance antérieure mais comme une simple réaction de la spéculation qui se dégonfle ».


[1Contrats d’assurance que l’on peut souscrire pour se faire rembourser en cas de défaut de paiement ou même en cas de trop forte baisse des titres de la dette.

[2La spéculation sur ces contrats d’assurances, qui en fait flamber le prix, est moins coûteuse que la spéculation sur la dette elle-même car on peut prendre une assurance « à nu », sur un titre de dette qu’on se garde bien d’acheter. Elle a le même effet, de faire monter le taux de rémunération de emprunts d’États, la hausse des primes d’assurance en attestant le caractère risqué. Il sera toujours temps d’investir plus gros dans la dette elle-même, le jour où ses taux d’intérêts auront suffisamment grimpé. Les taux auxquels la Grèce allait devoir emprunter passeraient ainsi à 10 % fin avril, à 11,8 % le 7 mai.

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