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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 79, janvier-février 2012

Le bluff du « Produire en France », l’arnaque de la TVA « sociale » et les craques du protectionnisme

Mis en ligne le 22 janvier 2012 Convergences Politique

Les principaux candidats aux présidentielles ne lésinent pas sur la démagogie nationaliste. De Bayrou et son « acheter français » à Hollande et son « patriotisme industriel », c’est presque Sarkozy qui se fend d’un bémol, expliquant qu’il « préfère qu’on achète une voiture de marque étrangère produite en France plutôt qu’une voiture française fabriquée à l’étranger ». Aussitôt, plusieurs journalistes se sont pris au jeu, tentant d’acheter « Made in France », en en soulignant la gageure [1]. Car, aujourd’hui, que ce soit par ses composants ou ses matières premières, par les machines utilisées ou encore par la technologie avec laquelle elle est produite, chaque marchandise a demandé la collaboration de travailleurs du monde entier.

Spéciale élections, la TVA « piège à cons »

Sarkozy, donc, donne des pouvoirs « anti-délocalisation » à sa TVA « sociale ». Il ne s’agit que d’esbroufe. Dans la novlangue gouvernementale, il est d’usage d’ajouter « social » aux attaques contre les travailleurs : TVA « sociale », plans « sociaux », etc. L’objectif est d’un côté de faire payer les travailleurs avec une nouvelle augmentation de TVA, et donc une baisse des salaires réels, et de l’autre de faire des cadeaux au patronat avec des baisses de cotisations sociales, notamment la suppression de la branche famille (qui ne compte qu’une part patronale). Il s’agit là d’une vieille revendication du Medef, qui considère que la politique familiale ne devrait pas être prise en charge par les entreprises. Pour faire illusion, quelques cotisations salariales seront peut-être réduites, mais il ne faut pas s’attendre à récupérer en salaire net ce qui sera perdu en TVA.

Quant aux vertus « anti-délocalisation », l’arnaque est éculée. Un ministre se vante auprès de Libération que « tous les candidats parlent de vouloir produire en France, mais nous, on engage une réforme de fond sur la baisse du coût du travail » [2]. Bien sûr, pour ces messieurs, le travail coûte. Ils oublient que c’est lui qui crée les richesses et rapporte des milliards au patronat ! Voilà plusieurs décennies que les gouvernements accumulent les exonérations, baisses de charges, subventions et aides en tout genre, au nom de l’emploi. Le résultat n’a jamais été probant, c’est le moins qu’on puisse dire, si ce n’est dans l’accroissement spectaculaire des inégalités sociales. D’autant qu’avec la perte de pouvoir d’achat, cette TVA va tirer vers le bas la consommation et risque d’aggraver encore plus la récession. Rien d’une barrière protectrice, donc !

La vieille lune du protectionnisme

Les pays sont devenus de trop petits marchés pour les usines, surtout dans les secteurs où la composition organique du capital est élevée [3]. Pour utiliser pleinement leurs machines, les usines Airbus, EADS, les chantiers navals… ont besoin des commandes du monde entier. Dans l’automobile, il est plus rentable de concentrer la production d’un modèle dans une usine pour vendre à toute l’Europe que de produire chaque modèle dans chaque pays. Loin de créer des emplois, un repli protectionniste risquerait surtout d’approfondir la crise par une contraction des débouchés industriels.

Pour les mêmes raisons, il faudrait une véritable aggravation de la crise pour que la bourgeoisie française songe à sortir de l’euro, comme le vantent l’extrême-droite et une partie de la gauche. Même du point de vue de la dette, cela n’arrangerait rien. En cas de retour au Franc, il est probable que la dette reste libellée en euros et donc augmente en cas de dévaluation. Or la dévaluation est l’objectif affiché des partisans de la sortie de l’euro. Une telle mesure serait une nouvelle dégradation des conditions de vie des classes laborieuses, car cela signifie une baisse des salaires réels par l’augmentation des prix des produits importés et par suite de tous les prix.

Bien sûr, il n’est pas exclu, dans le cas d’aggravation de la crise, que la concurrence entre grands groupes capitalistes prenne des formes plus violentes et que les gouvernements viennent à leur secours par un protectionnisme... nettement corsé d’expansionnisme. Pour l’heure, certaines mesures protectionnistes ont existé et existent toujours, les barrières douanières ayant parfois laissé la place aux quotas, procédures administratives, normes sanitaires, manipulation du taux de change ou aux subventions. Mais tout cela reste marginal dans l’ensemble des échanges internationaux.

90 % des suppressions d’emplois ne sont pas des délocalisations

Derrière les discours protectionnistes, on nous agite le spectre de la « désindustrialisation ». Certes, depuis 1974, la part de l’industrie dans la valeur ajoutée se réduit en France, alors que la production industrielle est en plein essor dans les pays émergents. Cela dit, en valeur absolue, la valeur ajoutée créée par l’industrie n’a pas baissé depuis au moins vingt ans. Elle est passée de 220 milliards d’euros en 1990 à 250 en 2001, avant de redescendre à 220 milliards avec la crise [4].

Entre 1974 et 1993, puis après 2002, 2,2 millions d’emplois industriels ont été éliminés, dont 350 000 depuis 2008, intérim compris. Mais cela témoigne surtout des gains de productivité et de l’externalisation de certaines fonctions vers les services (prestations, sécurité, ménage, etc.). Les délocalisations vers les pays à bas salaires contribueraient pour seulement 10 % à la désindustrialisation [5]. L’Insee évalue à 13 500 le nombre d’emplois industriels supprimés chaque année par des délocalisations entre 1995 et 2001, dont moins de 7 000 à destination des pays émergents [6], à comparer aux 58 000 emplois par an en moyenne disparus depuis 1974. Bien sûr, des travailleurs sont confrontés à des délocalisations et ils ont bien raison lorsqu’ils se battent pour garder leurs emplois. Mais la lutte contre les licenciements collectifs dépasse très largement les seules délocalisations et appelle bien d’autres solutions que le protectionnisme.

Sans compter que les délocalisations ne sont pas les seules conséquences de la concurrence internationale. Une grande partie des produits manufacturés con­som­més en France sont produits à l’étranger (et réciproquement...) sans que l’activité ait préexisté en France. Cette division internationale du travail n’est pas un problème en soi. Elle montre plutôt un progrès pour les pays riches : il devient possible d’ex­trai­re une part toujours plus grande des travailleurs de la production pour développer des activités de services, comme les services à la personne, l’éducation et autres activités sociales peu compatibles avec le profit capitaliste mais tout aussi importantes. Le problème reste que le patronat préfère user certains travailleurs jusqu’à la moelle en laissant les autres sur le carreau. C’est l’exploitation qui est responsable du chômage, pas l’ouverture des frontières. L’émancipation des travailleurs ne viendra pas d’un isolement autour de patrons nationaux, mais bien, sous contrôle ouvrier, d’une prise en main démocratique de l’appareil productif et de la répartition du temps de travail entre tous.

15 janvier 2012

Maurice SPIRZ


[1Par exemple, « J’ai essayé d’acheter français, je suis presque ruinée » de Zineb Dryef pour Rue89 ou « S’habiller français ? J’ai essayé à Tours... des culottes aux chaussures, j’ai tenté. Sans succès » de Anne-Sophie Jacques pour Arrêt sur images.

[2Cité par Grégoire Biseau dans « TVA sociale : l’ultime charge de Sarkozy », Liberation.fr, 5 janvier 2012.

[3La composition organique du capital mesure la quantité de capital investi (machines, matières premières...) par rapport à la force de travail utilisée. C’est ce que les économistes bourgeois appellent l’intensité capitalistique.

[4Il s’agit ici des valeurs ajoutées en euros constants, à sa valeur de 2011. Elles ont été calculées à partir des valeurs ajoutées en euros courants données par l’Insee (seulement depuis 1990...) et de l’indice des prix à la consommation des produits manufacturés.

[5Selon Lionel Fontagné et Jean-Hervé Lorenzi, « Désindustrialisation, délocalisations », La Documentation française. Paris, 2005, p. 19.

[6Patrick Aubert et Patrick Sillard, « Délocalisations et réductions d’effectifs dans l’industrie française », L’économie française 2005-2006, Insee Référence, juillet 2005. Moins de la moitié de ces délocalisations sont en direction des pays émergents. Si la Chine arrive en tête des destinations, les suivantes sont l’Espagne, l’Italie, les États-Unis et la Belgique.

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