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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 79, janvier-février 2012 > Russie : Poutine de capitalisme !

Russie : Poutine de capitalisme !

« Poutine dégage ! » : un vent de contestation souffle en Russie

Mis en ligne le 22 janvier 2012 Convergences Monde

La Russie a connu en décembre dernier des manifestations d’une ampleur inégalée depuis longtemps. Si les causes du mécontentement sont multiples, c’est la fraude massive et grossière organisée par le parti au pouvoir, Russie Unie, aux élections à la Douma, qui a mis le feu aux poudres. Avec un taux d’abstentions de près de 40 % et la perte de 13 millions d’électeurs par rapport à 2007, le camp poutinien, aux manettes depuis 1999, montre qu’il n’est pas indéboulonnable. Les trucages éhontés ont fait exploser la colère. Il ne s’agissait pas d’une nouveauté mais cette fois de nombreux citoyens s’étaient mobilisés comme observateurs.

Réactions et meetings en série

Le 5 et le 6 décembre, des manifestations se tiennent au cœur de Moscou à l’appel d’Alexeï Navalny, un blogueur et l’une des figures de proue du mouvement, et de Solidarnost, coalition fondée par l’ancien champion d’échecs Gary Kasparov et un opposant « libéral » à Poutine, Boris Nemtsov, ancien bras droit de Eltsine dans les années 1990. Ces premières manifestations ont rassemblé des milliers de personnes, principalement des jeunes de classes moyennes ou aisées.

Le 10 décembre, des meetings rassemblent des dizaines de milliers de protestataires à Moscou (entre 50 000 et 70 000) et à Saint-Pétersbourg (10 000), et des centaines ou milliers dans d’autres villes petites et moyennes. Des prises de parole de personnalités de l’opposition sont organisées. On y vient avec des amis, en famille, moins pour écouter les orateurs que pour y exprimer son rejet du système Poutine.

Une troisième journée de protestation est organisée le 24 décembre. Un milieu plus large, avec notamment davantage de personnes âgées. Dans la capitale, c’est le plus gros rassemblement jamais organisé par l’opposition, avec vraisemblablement entre 80 000 et 90 000 manifestants.

Ce mouvement n’a pas vu émerger de véritable leader ni de parti qui représente l’ensemble des mécontents. Bien plus, aux yeux de nombre de manifestants, les soi-disant opposants, les Nemtsov, les Kasparov, ne valent probablement guère mieux que les dirigeants en place. Les mots d’ordre « Réorganisation des élections » et « Poutine, dégage ! » ont servi de catalyseurs et rassemblé dans la rue tout l’éventail des positions politiques, de l’extrême gauche aux ultra-nationalistes xénophobes, en passant par toutes les couleurs de l’apolitisme et de l’opportunisme libéral et nationaliste.

La toile de fond sociale du mécontentement

Ce qui s’est exprimé dans les rues en décembre est un ras-le-bol généralisé face aux détournements de fonds publics, à la gabegie bureaucratique et à la dégradation des services publics de santé et d’éducation. C’est aussi le besoin d’oxygène dans l’ambiance étouffante de l’ère poutinienne, marquée par la guerre en Tchétchénie, l’omniprésence d’une police corrompue, l’arrogance et le mépris de la clique au pouvoir.

Ces manifestations n’ont pas éclaté comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Les classes populaires, accablées par une vingtaine d’années de privatisations et d’expansion agressive du capitalisme, ont connu des mobilisations ces dernières années. Les retraités ont manifesté à 500 000 au total en 2005, contre la monétisation des prestations sociales en nature. Des travailleurs se sont mis en lutte, en particulier à l’instar d’une grève en février 2007 à l’usine Ford de Saint-Pétersbourg [1], et ont constitué des syndicats dans de nombreux secteurs comme le pétrole, la métallurgie, l’automobile ou l’aluminium. Les travailleurs russes se heurtent toutefois à un patronat particulièrement intransigeant et à une répression forte de toute contestation sur le lieu de travail ; les grèves sont en outre rendues quasiment illégales par le nouveau code du travail [2]. Malgré cela, il y en a eu : à Avtovaz, dans la région de Samara, en août 2007, ou encore à l’usine « Karelski Okatich » en Carélie, appartenant au trust sidérurgique proche du pouvoir Severstal [3]. Des manifestations ont également eu lieu en mars 2010 dans une cinquantaine de villes russes pour protester contre la politique économique et sociale du gouvernement Poutine. À noter aussi des mouvements contre les expropriations liées aux projets des promoteurs immobiliers, ou contre le projet d’autoroute Moscou – Saint-Pétersbourg (mené par la multinationale française Vinci) qui aurait mené à la destruction de la forêt de Khimki, au nord de Moscou. Autant d’occasions qui ont permis à des solidarités de se créer dans la lutte collective.

Les leaders de l’opposition parlementaire, à commencer par ceux qui ont pris la parole dans les meetings de décembre, se sont pour la plupart gardés d’évoquer les difficultés sociales. Leur objectif : de futures tractations politiques avec le pouvoir, pas d’option autre qu’électorale. La mise en avant des revendications sociales diviserait le mouvement, prétendent certains. C’est bien tout le contraire : ce sont elles qui pourraient rassembler des couches bien plus larges et plus populaires et bousculer la prédominance des Nemtsov et autres sur la contestation. On verra ce qu’il en est du prochain rassemblement appelé pour février, plus d’un mois après la dernière journée de mobilisation, et quelques semaines avant l’élection présidentielle. Car une Russie sans fraude, sans trucage et sans Poutine ne sortira pas d’une chapka. Il n’y aura pas d’« ouverture démocratique » sans le succès, par des luttes, d’un programme de défense des intérêts de ces millions qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts.

12 janvier 2012

Sacha CREPINI


[1Voir Carine Clément, « Russie, les ouvriers de Ford en grève », 11 février 2007 : www.europe-solidaire.org/spip.php?a....

[2Il exige, pour qu’une grève soit reconnue comme légale, qu’elle soit décidée par au moins la moitié des salariés de l’entreprise réunis en assemblée générale.

[3Pour plus de détails sur ces deux grèves voir Carine Clément, « Série de grèves en Russie », 18 août 2007 : www.europe-solidaire.org/spip.php?a....

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