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Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 146, juillet-août 2022 > DOSSIER : Ukraine

DOSSIER : Ukraine

La guerre de Poutine contre l’Ukraine, sur fond de rivalités impérialistes

Mis en ligne le 5 juillet 2022 Convergences Monde

La situation internationale est marquée, depuis près de cinq mois et avant même son déclenchement, par la guerre de Poutine contre l’Ukraine. Cette guerre, agression militaire de la Russie (qui compte au rang des grandes puissances de la planète, avec ses 17 millions de km2 comme ses 144 millions d’habitants) contre l’Ukraine voisine (600 000 km2 et 44 millions d’habitants), indépendante depuis la chute de l’URSS en 1991, s’accompagne d’un soutien largement affiché à l’Ukraine des USA et dans leur sillage, bon gré mal gré, de puissances européennes, néanmoins mesuré et dosé pour ne pas faire basculer dans la « cobelligérance ». Le fond de cette guerre est de toute évidence l’exacerbation de confrontations inter-impérialistes qui minent la planète mondialisée sous la loi du capital. Ces rapports de force à l’échelle internationale, en évolution accélérée depuis la crise de 2008 et marqués par la tendance au retour à un certain protectionnisme des plus grandes puissances, restent à étudier.

La décennie précédente – des révolutions du monde arabe en 2011 jusqu’aux révoltes de masse dans différents pays du monde, tout particulièrement en 2019 (Soudan, Algérie, Haïti, Hong Kong, Honduras, Porto Rico, Égypte, Liban, Irak, Chili, Iran, Colombie), puis en 2020 en Biélorussie et 2022 au Kazakhstan –, avait mis au centre de l’actualité des mobilisations sociales et politiques déterminées et tenaces contre des dictatures qui l’étaient tout autant. C’était « ceux d’en haut », solidaires voire complices dans le recours à la force brute de leurs pouvoirs d’État, contre « ceux d’en bas », aspirant à une vie meilleure et à la « démocratie » – même si aucune perspective indépendante de classe du prolétariat ne s’en était dégagée. La guerre de Poutine en Ukraine survient dans un contexte de rivalités inter-impérialistes pour les matières premières énergétiques, industrielles ou agricoles. De quoi faire basculer dans une confrontation entre grandes puissances mondiales, laquelle, d’économique ou géopolitique qu’elle reste à ce stade, pourrait devenir armée à une échelle plus large.

Ce n’est pas la guerre sur le terrain ukrainien qui est « inter-impérialiste »

Face à la Russie de Poutine qui défend des intérêts de grande puissance, entre autres de maintien d’une mainmise sur son « étranger proche » et au-delà aussi, l’Ukraine défend son existence et son indépendance – sa population étant jusqu’à présent largement mobilisée derrière son gouvernement et ses forces armées, autant qu’on puisse en juger. Il nous est impossible de savoir jusqu’où des forces politiques et syndicales d’opposition au régime de Zelensky (dont le Sotsialny Rukh (Mouvement social), un petit groupe), le soutiennent depuis le déclenchement de la guerre, ou comment elles s’en démarquent. Déjà avant la guerre récente (précédée d’une guerre dans l’est du pays depuis 2014, l’annexion de la Crimée et la proclamation des Républiques populaires de Donetsk et Lougansk, ayant fait quelque 14 000 morts), le prolétariat ukrainien ne s’était pas exprimé en propre contre un pouvoir pourtant haï d’oligarques corrompus. Arrivé au pouvoir en 2019, avec plus de 70 % des voix au second tour de la présidentielle (mais 30 % au premier), l’humoriste Zelensky malgré ses sketches à succès défendant les « petits » contre les « gros », n’a pas changé l’ordre des choses – lui-même d’ailleurs homme d’affaires et en partenariat d’affaires avec un des puissants oligarques du pays, Kolomoysky.

Si nous nous sommes exprimés clairement contre l’agression militaire de Poutine, si nous avons dit et écrit « Troupes russes hors d’Ukraine ! » et défendu le droit du peuple ukrainien à disposer de lui-même (titre de notre éditorial du 28 février 2022 : C’est au peuple ukrainien de décider lui-même de son sort), ce n’est pas seulement parce que Poutine aurait été l’agresseur, ce n’est pas parce qu’il serait l’homme d’une dictature brute contre une démocratie même formelle, pas non plus parce qu’un grand État aurait envahi un plus petit. C’est aussi parce que cela découle de notre analyse de l’appréciation de la Russie de Poutine et sa politique : celle d’une des puissances du monde capitaliste, qu’on peut qualifier d’impérialiste parce qu’elle mène une politique de réalisation et expansion de ses profits sur la scène internationale, y compris par des moyens militaires.

La Russie, puissance « pauvre » ?

Le fait que certains la disent « puissance pauvre » est à relativiser. Ce n’est pas en quelques lignes que nous pouvons épuiser la question. Mais la Russie de Poutine a su par exemple utiliser les sanctions économiques prises contre elle depuis 2014, par une politique de « substitution des importations » qui a partiellement corrigé le fait que son économie était essentiellement de « rente » sur des matières premières, dont les hydrocarbures ; elle a par ailleurs réorienté ses exportations, en particulier en direction de la Chine. Et si la Fédération de Russie, le plus grand pays du monde en superficie et probablement parmi les mieux dotés en ressources naturelles malgré sa position septentrionale, souffre manifestement d’une économie axée sur l’exportation de matières premières, cela n’en fait pas moins une puissance avide d’arracher des zones d’influence pour ses marchés et ses capitaux dans le monde – par le « soft » comme par le « hard » power.

Nous ne sommes plus dans un cadre de « guerre froide » d’avant la fin de l’URSS

Deux blocs (Ouest et Est) s’affrontaient alors, tout en étant complices à gendarmer le monde contre les révoltes ou révolutions populaires (bloc Est issu de la dégénérescence stalinienne n’ayant rien à voir avec un pôle révolutionnaire). Gorbatchev a initié la contre-révolution politique et juridique qui a jeté les bases de la restauration du capitalisme, a réintroduit la propriété privée dans l’ex-URSS, a abouti à son éclatement sous l’effet des forces centrifuges capitalistes. Tout logiquement, Elstine comme Poutine ont trouvé les symboles de leur nouveau pouvoir dans une Fédération de Russie réintégrée dans le giron de l’impérialisme mondial, du côté du tsarisme : aigle à deux têtes, croix de saint Georges, religion orthodoxe redevenue d’État… Au-delà de l’anecdotique, c’est surtout une politique impériale ou impérialiste – peu importe comment on la nomme, on pourrait aussi la dire néocoloniale quant aux républiques du Caucase Nord dont la Tchétchénie – qui a été menée. D’abord consistant à considérer les quatorze autres États indépendants issus de l’ex-URSS (qui étaient des Républiques socialistes soviétiques avant le démantèlement) comme un « étranger proche » sur lequel exercer comme de droit un pouvoir. Ensuite en déclenchant deux guerres en Tchétchénie, dont la deuxième sous Poutine avec destruction sous les bombes de la capitale Grozny, pour tuer toute aspiration à l’indépendance d’« entités/sujets » appartenant à la Fédération de Russie.

Enfin, après que le pays fut sorti du chaos des années 1990 lié à la sauvagerie des ex-bureaucrates devenus « nouveaux Russes » ou nouveaux capitalistes (dits oligarques) à s’approprier les meilleurs pans de l’économie dans la grande braderie des privatisations, Poutine a restauré une « verticale du pouvoir ». Il s’agit très certainement d’une soumission d’oligarques à son pouvoir politique, mais un pouvoir par ailleurs tout dévoué aux intérêts de ces mêmes oligarques. Dans des relations entre « acteurs politiques » et « acteurs économiques » pas bien différentes de celles qu’on connaît ailleurs (le PDG de Total ne prétend pas rafler la place de Macron, ce qui n’empêche pas Macron d’œuvrer autant qu’il le peut pour Total).

Concernant le positionnement de Lutte ouvrière, il nous semble par exemple totalement impropre de trouver à Poutine, pour son agression contre l’Ukraine certes dénoncée par LO, l’excuse qu’elle serait « défensive » face à l’impérialisme américain avançant derrière le bouclier de l’Otan. Nous ne sommes plus en juin 1940, quand Trotski a pu analyser l’avancée de l’armée rouge dans les États baltes comme une campagne militaire « défensive », y compris face à l’Allemagne nazie avec laquelle Staline avait pourtant passé un pacte. Nous ne sommes plus à l’époque de l’URSS, d’un État ouvrier certes dégénéré mais qui gardait le besoin de se défendre face aux puissances impérialistes. Précisons d’ailleurs que même à l’époque de l’URSS, Lutte ouvrière n’a pas accordé la moindre justification « défensive » aux chars russes envoyés contre la révolution hongroise de 1956, ou contre le printemps tchécoslovaque de 1968, ou contre l’Afghanistan et sa résistance nationale en décembre 1979. Parce que c’était précisément la pire des façons de « défendre » l’URSS.

On ne peut pas non plus ignorer la politique d’interventions militaires extérieures de Poutine, en Géorgie en 2008, en Ukraine déjà en 2014, mais aussi en Syrie aux côtés d’Assad en 2015 (et destruction d’Alep), en Libye, voire en Afrique pour tenter de damer le pion, ne serait-ce à ce stade qu’à la marge, à l’impérialisme français.

Un contexte de tensions inter-impérialistes marque fortement cette guerre

La toile de fond, hors du terrain ukrainien où l’armée russe affronte des forces armées ukrainiennes, tend à prendre autant de relief que la guerre elle-même. Au-delà des tirades hypocrites de Biden, Johnson ou Macron sur la « démocratie » qu’il faudrait défendre face aux dictatures autoritaires (quand et où ces dirigeants ont-ils respecté ces critères, eux qui sont amis avec les dirigeants d’Arabie saoudite, d’Israël et tant d’autres dictateurs ? Sans parler évidemment de leurs propres politiques de « démocraties impérialistes » qui les amènent à guerroyer, directement ou indirectement dans le monde par les moyens les plus barbares).

C’est la guerre du gaz, la guerre du pétrole, la guerre des armes voire la guerre du blé et de bien d’autres richesses naturelles que se disputent les États et les multinationales de la planète capitaliste mondialisée. De toute évidence, Biden aimerait redessiner un monde davantage favorable à l’impérialisme américain, se réapproprier des parts de marché dans bien des domaines, en « débranchant » ou en « déconnectant » (comme le formulent des responsables politiques américains), non seulement l’Europe de la Russie, mais aussi l’Asie de la Chine. Le Monde du 25 mai, à l’occasion du voyage de Biden en Corée du Sud et au Japon, titrait Washington veut créer un front antichinois en Asie et introduisait ainsi son article : « La Corée du Sud et le Japon, points d’ancrage de la stratégie américaine en Asie du Nord-Est, sont également engagés dans la politique visant à sanctionner et à isoler la Russie à la suite de l’invasion de l’Ukraine. » Il y aurait le front européen mais aussi le front Indo-Pacifique, face à la Chine… et certains commentateurs voient déjà Xi Jinping agresser militairement Taïwan comme Poutine agresse l’Ukraine. Les USA, déjà depuis des années en guerre économique contre la Chine, cherchent probablement à ne pas avoir en face d’eux un bloc « Russie-Chine », voire plus vaste si l’on en juge par le nombre de pays qui comme la Chine mais aussi l’Inde, sans soutenir ouvertement Poutine, marquent des distances avec la politique des USA et de l’Otan.

La position « Ni Poutine ni Otan » est critiquable

Elle est adoptée par des régimes de « pays du sud » comme l’Algérie, par une certaine « gauche » en France (PCF ou LFI) comme par une partie de l’extrême gauche dans le monde, et elle minorise la responsabilité de Poutine, exprime un « anti-américanisme » largement partagé sur la planète mais qui n’a rien à voir avec un positionnement de classe, qui exprime en réalité un nationalisme qui peut être « de gauche » comme de droite ou d’extrême droite.

Le pacifisme ou le positionnement « anti-guerre » mis en avant y compris par des courants d’extrême gauche, reflète ces pressions anti-américaines ou quelque précipitation à vouloir trouver un slogan. Mais on ne se retrouve en aucune façon dans un contexte de conflit inter-impérialiste où le « défaitisme révolutionnaire » s’imposerait. La situation est plus complexe.

Par ailleurs, l’opposition « Otan vs Poutine » est une analyse manichéenne des contradictions inter-impérialistes, en tout cas fait fi des divergences manifestes d’intérêts entre impérialismes rivaux : en l’occurrence, autour de cette guerre en Ukraine, entre les USA et l’Allemagne, à un certainement moindre degré entre les USA et la France. On le voit tout particulièrement à propos des sanctions économiques contre la Russie, proposées tambour battant par les USA, mais discutées, validées (ou non) et appliquées (ou non) de façon bien différentes par les pays d’Europe, directement concernés, eux qu’il s’agit de « débrancher de la Russie ». Nous ne reviendrons pas longuement sur l’épisode de ce gazoduc Nord Stream 2 dont Trump puis Biden ont arrêté la mise en fonctionnement, reliant directement la Russie à l’Allemagne (et au reste de l’Europe) pour un approvisionnement en gaz vital pour le continent. L’offensive américaine avait commencé avant le déclenchement de la guerre actuelle, qui offre aux USA l’opportunité – sous prétexte de sanctions économiques – de presser davantage l’Allemagne, la France, l’Autriche ou la Hongrie, à rompre le maximum de liens économiques avec la Russie.

Interdépendances économiques entre Russie et Europe

Depuis la chute de l’URSS, les impérialistes allemands et dans une moindre mesure français ont investi à l’est, et en Russie. Les interdépendances sont importantes. Le gaz et l’embargo sur cette manne russe – à la une des médias – a fait figure d’emblème.

En France, des dirigeants socialistes ou Verts (Hollande et Jadot en tête), sont les champions de l’embargo sur le gaz russe au profit du gaz liquéfié américain. De grandes firmes françaises, industrielles ou commerciales, qui avaient investi en Russie (dont Renault, propriétaire d’Avtovaz qui gère la marque Lada), y ont arrêté leurs usines de production ou leurs sites. D’autres comme Leroy-Merlin, du groupe Mulliez, semblent résister.

Mais la situation est particulièrement difficile pour le grand capital allemand, dont l’approvisionnement en gaz russe (avec participation de l’ex-chancelier Gerhard Schröder au capital de Gazprom, de plus en plus décriée dans le pays) ne satisfait pas seulement les besoins énergétiques du pays, mais conditionne la production, en tant que matière première, en particulier dans la chimie. D’où un genre de bras de fer – à peine ganté de velours – entre impérialismes US et allemand. Une récession s’annonce en Allemagne avec des conséquences sur l’ensemble du continent. L’inflation aussi sévit : déjà en mars 2022 l’indice officiel des prix à la consommation était de 7,3 % plus élevé que l’année précédente – les conséquences de la guerre en Ukraine s’ajoutant comme partout à des problèmes antérieurs, entre autres liés au Covid. Les débats politiques font rage en Allemagne sur l’alignement ou non sur les volontés américaines, et des conversions à marche forcée s’annoncent (que les classes populaires vont payer), en faveur du GNL américain (gaz liquéfié dont les USA sont exportateurs et à l’affût de marchés depuis qu’ils ont avec Obama misé sur l’extraction du gaz de schiste). Et l’Allemagne d’annoncer sous la houlette de son ministre de l’Économie « Vert », Robert Habeck, la mise en chantier d’installations flottantes géantes – terminaux de réception du gaz américain.

Un article du Canard enchaîné du mercredi 1er juin résumait la complexité de ces affaires d’embargos anti-russes, « à géométrie variable » : les institutions européennes annoncent voire décident de paquets de sanctions en ne se privant pas de les détourner, par ces exceptions qui préservent la règle, pour que « le business reste roi » (dit à juste titre le Canard). À l’heure du « sixième paquet » de sanctions et d’un embargo proclamé strict sur le pétrole russe, la Hongrie dont 65 % des besoins en pétrole sont satisfaits par la Russie continuerait à être alimentée par le célèbre oléoduc ouvert en l’an 1963 de l’ère soviétique, appelé Droujba (c’est-à-dire Amitié en russe). L’amitié étant largement partagée, l’oléoduc traverse l’Ukraine et la Slovaquie. Par ailleurs, le gaz russe continue d’irriguer largement l’Europe, y compris par un gazoduc ukrainien, et le pays de Zelensky ou du moins son entreprise nationale Naftogaz a touché au passage une redevance de transit de quelque 7,2 milliards de dollars pour la période de 2022 à 2024.

Le Monde diplomatique de juin 2022, de son côté, attire l’attention sur le « duopole sino-russe » qui est en passe de se partager la « planète électronucléaire » – remise à l’honneur du fait des besoins de se passer des énergies fossiles – « transition écologique » oblige ! L’article souligne que la société russe Rosatom est tournée vers une reconquête du marché mondial, le dominerait déjà par l’extraction de l’uranium, son enrichissement, la production de combustibles nucléaires et des projets par dizaines de construction de réacteurs à l’étranger. Les McDo viennent de fermer en fanfare en Russie mais le nucléaire est un bien plus gros « Big Mac » : « Exelton et Duke Energy, les deux principaux opérateurs du pays, combattent toutes restrictions aux échanges avec la Russie, leur rentabilité dépendant largement de la capacité à se fournir en combustibles auprès de Rosatom. » Le diable est toujours dans ces détails.

Derrière ces clans économiques qui cherchent à se constituer et font aujourd’hui l’actualité en se dressant en toile de fond de cette guerre en Ukraine, il ne faut pas perdre de vue les complicités qui demeurent entre « grands » de la planète. Si les USA, la Grande-Bretagne ou les plus grandes puissances de l’UE mettent tant de soin à se dire non directement belligérantes, ce n’est pas par souci moral ou humanitaire, voire crainte de déclencher une Troisième Guerre mondiale. Leurs politiques ne nous en protègent pas. C’est simplement le signe qu’à ce stade, la Russie de Poutine reste pour elles un adversaire sérieux mais néanmoins partenaire en bien des affaires. Effectivement, le business reste roi. C’est d’ailleurs ce qui explique le refus de l’UE comme de l’Otan, sous des prétextes fallacieux, d’intégrer dans leurs rangs l’Ukraine.

Sanctions, sanctions économiques… Les classes populaires et elles seules vont trinquer

Certains, même dans l’extrême gauche les justifieraient, pour peu qu’elles ne frappent que les oligarques. Mais ce n’est vraiment qu’à la marge que des sanctions peuvent toucher ceux dont les fortunes se chiffrent à 10 ou 20 milliards de dollars (ils seraient 220 « super milliardaires » en dollars en Russie, contre 230 en France et 220 en Grande-Bretagne). Ils peuvent allégrement s’accommoder d’un prélèvement sur leurs portefeuilles, yachts ou résidences à Londres ou sur les rivieras italienne ou française. Ce sont immanquablement les classes populaires, et elles seules, qui vont trinquer. En réaction aux sanctions économiques dont financières, qui vont nuire à l’extraction de plus-value tirée de l’exploitation des classes populaires, les possédants vont se rattraper de diverses façons : par la croissance du chômage ou par des flambées d’inflation – ou par les deux –, dans tous les cas par une baisse du niveau de vie des populations. Du fait de l’interdépendance des économies, ce sont tous les prolétaires qui vont le payer, s’ils ne réagissent pas. La guerre en Ukraine entraîne déjà une vague de chômage en Russie, compensée jusqu’où et pour combien de temps par des aides de l’État ? Elle fait planer des menaces sérieuses de chômage en Allemagne aussi. Du fait de l’approvisionnement d’un bon nombre de pays (dont l’Égypte et le Maghreb) en céréales dont la Russie et l’Ukraine sont de gros fournisseurs, ce sont aussi des menaces d’accroissement des pénuries alimentaires, d’augmentation des dangers de famines, qui se dessinent.

La course aux armements

L’enjeu est aussi une farouche concurrence dans le secteur de la production et vente d’armes. Pour la période 2016-2020, les USA arrivent largement en tête (37 % du marché), mais la Russie arrive en second (20 %), la France de Hollande-Macron est remontée au troisième rang mondial (8,2 %). Par ailleurs, la plupart des grands États, ces dernières années, augmentent leur budget d’armement (y compris l’Allemagne et le Japon). Les États sont évidemment et généralement les premiers clients de leurs propres marchands d’armes, mais ils se disputent aussi des marchés. Voir les déboires de la France il y a quelques mois, avec une Australie qui sur pression de Biden a rompu un contrat de fourniture de sous-marins. Les grosses machines que sont les complexes militaro-industriels des grandes puissances, prennent une place qui ne faiblit pas – au contraire – dans leur économie.

Depuis le début de la guerre, les livraisons d’armes à l’Ukraine marquent très largement l’actualité. Elles n’alimentent pas seulement les discussions entre militants d’extrême gauche qui s’interrogent sur la légitimité du peuple ukrainien à demander des armes à ceux qui peuvent leur en fournir, à savoir précisément ces États, grands marchands d’armes. Sans attendre les verdicts d’extrême gauche, USA, Grande-Bretagne et de nombreux pays de l’UE livrent des joujoux de guerre – ou plutôt les vendent à crédit à l’Ukraine qui devra un jour rembourser. Biden a annoncé plus de 50 milliards de dollars de « prêt-bail » sur le modèle de Roosevelt au début de la Seconde Guerre mondiale.

Le Monde du 3 juin consacre un article à ces livraisons d’armes et à « l’effort contrasté des Occidentaux » en la matière. C’est en quantité et qualité diverses, mais croissantes, que les demandes sont honorées, par les États-Unis en tête, mais aussi – nouveauté – par l’Allemagne dont le Bundestag discute en ce début juin sur un volume de 100 milliards d’euros de moyens supplémentaires accordés à la Bundeswehr dans ce cadre. Un genre de séisme politique dans une Allemagne qui a longtemps campé sur une position de non-intervention militaire sur des terrains extérieurs (spectre des dévastations de la Seconde Guerre mondiale). Et que des gouvernements ont rompu en deux étapes, sous l’impulsion en 1999 du Vert Joschka Fischer (vice-chancelier et ministre des Affaires étrangères), premier homme politique du pays depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale à engager des troupes dans une opération militaire à l’étranger, en la circonstance contre Milošević aux côtés de l’Otan en Yougoslavie ; sous l’impulsion en 2022 du Vert Robert Habeck, ministre de l’Économie du gouvernement du social-démocrate Olaf Scholz (gouvernement « tripartite » SPD-Verts-Libéraux), au lendemain même de l’agression russe en Ukraine. La guerre en Ukraine et déjà la situation tendue qui l’a précédée ont été aussi l’occasion pour les USA, et plus largement leurs alliés dans l’Otan, de renforcer leur dispositif de bases militaires dans les pays européens limitrophes à l’Ukraine (États baltes, Pologne, Roumanie entre autres), d’augmenter les effectifs militaires américains, mais aussi britanniques, français ou allemands dans ces mêmes pays, et aussi et surtout de grossir leur budget militaire. Il s’agirait pour les États de la planète de viser à atteindre voire dépasser les 2 % du PIB. Ce qui revient à grossir d’abord et avant tout les carnets de commande des marchands d’armes américains. Si Biden pousse à une réactivation de l’Otan (Alliance militaire créée en 1949 sous sa coupe et à l’époque contre l’URSS, à laquelle des États réputés neutres comme la Finlande et la Suède veulent maintenant adhérer), c’est une affaire autant commerciale que politique. Au nom de l’« interopérabilité » des armements, condition à la meilleure collaboration possible, il serait par exemple bon que tous achètent du « made in US ». « La clause de sécurité de l’Otan s’appelle article V, pas article F-35 », aurait déclaré, à propos des contrats avec l’Australie raflés par les USA, l’ex-ministre française des armées Florence Parly. Bonjour l’amitié inter-atlantique ! Au grand dam de Dassault, l’Allemagne a décidé d’acheter des F-35 américains plutôt que ses bons Rafale. La guerre et la mort des uns, se fait par les armes d’autres, qui en tirent profits.

L’extrême gauche révolutionnaire : un large panel de positionnements

En France comme dans divers pays, on s’interroge : faut-il soutenir un camp et lequel ? Faut-il exiger, et de qui, la livraison d’armes à l’Ukraine (certains introduisant la nuance entre « offensives » et « défensives ») ? Faut-il soutenir la politique de sanctions économiques contre la Russie, un peu, beaucoup ou pas du tout ? Quelle politique faudrait-il esquisser ? Le panorama est vaste.

En France, nous sommes tout particulièrement concernés par les positions de la direction du NPA. Lors de la campagne présidentielle, Philippe Poutou comme Olivier Besancenot ont été interviewés sur la tragédie de la guerre en Ukraine. Sans ambages, ils ont dénoncé l’agression de Poutine et apporté leur soutien à la population ukrainienne, comme aux opposants russes à la politique de Poutine. On peut souligner que la formulation d’un tract du NPA du 4 mars, « Les appels des UkrainienEs à se faire livrer des armes défensives sont à ce titre parfaitement compréhensibles, même si nous n’avons aucune confiance dans les dirigeants des puissances capables de répondre à cet appel » – formulation à laquelle le NPA s’est tenu dans sa presse écrite, ne revient pas à demander la livraison d’armes. Philippe Poutou comme Olivier Besancenot ont en réalité adopté un ton modeste, compréhensible et appréciable en l’absence de liens sérieux avec des militants de l’opposition ukrainienne, quels qu’ils soient ; eux comme nous bousculés par l’irruption de cette guerre barbare au cœur de l’Europe et eux comme nous étant en peine de dire quelle politique il faudrait mener là-bas, qui soit d’opposition à l’invasion armée russe tout en étant « de classe ».

Quelle serait une politique d’indépendance de classe ?

Certes, s’adresser aux soldats russes pour tenter de les faire basculer. Certes, tenter d’organiser des « brigades » ouvrières qui en Ukraine combattraient l’ennemi armé mais aussi la politique de loi martiale et d’atteinte du pouvoir ukrainien à des libertés démocratiques, dont le droit de manifestation, le droit de grève et autres entorses au Code du travail ? Dans les entreprises qui continuent à tourner, faire vivre des réseaux (certainement clandestins ?) sur cette ligne, préservant une politique d’indépendance de classe du prolétariat ? Mais qui peut ignorer qu’en raison de la faiblesse de l’extrême gauche ukrainienne et internationale, les grandes lignes d’une telle politique restent des phrases sur le papier ? Il s’agit de se poser les problèmes, de chercher des relais et des axes pour une politique indépendante du prolétariat, mais aussi de se méfier des échafaudages hors sol.

Cela dit, on peut constater que le caractère vital d’une politique d’indépendance de classe, d’organisation et d’intervention des communistes révolutionnaires d’Ukraine, malgré tous les pièges du « hors sol », n’est que très peu évoqué par les militants de la IVe Internationale. Force est de constater qu’ils en restent à un positionnement de « solidarité » avec la « résistance » ukrainienne à l’envahisseur. Mais quelle « résistance », dirigée par qui, si ce n’est par des forces bourgeoises, y compris les plus réactionnaires ? De nombreuses discussions sont débattues au sein de la IVe sur l’Ukraine, dont certainement des positions peu critiques à l’égard d’une « résistance » ukrainienne elle-même subissant les pressions qu’on peut imaginer fortes à l’unité nationale contre Poutine. À ce jour, la solidarité de la IVe et de la direction du NPA s’exprime par un soutien quasi exclusif à un Réseau européen de solidarité Ukraine (Resu), constitué de diverses organisations ukrainiennes – politiques, associatives (féministes) et syndicales, dites de gauche ou tonalité « gauche de la gauche » –, critiques à l’égard de la politique de Zelensky (sans qu’il soit clairement dit en quoi et sur quoi), et qui participent au « combat armé et non armé » contre l’armée russe.

Solidarité, oui, elle est légitime, mais sans s’abstenir de nos critiques ou interrogations sur les organisations en question, du moins certaines d’entre elles. C’est en tout cas dans le cadre des discussions avec les courants qui composent ce réseau qu’Olivier Besancenot, avec une délégation de militants politiques et syndicaux de gauche de divers pays, s’est rendu à Lviv il y a quelques semaines – ce qu’il a eu raison de faire, tous les contacts sont précieux – pour en revenir avec quelques éléments prudents de compréhension de la situation : « Le plus surprenant, c’est de constater à quel point la vie politique perdure malgré le conflit, avec des réalités différentes bien sûr selon l’endroit où l’on se trouve dans le pays. Les questions sociales n’ont pas disparu dans les combats. Les syndicalistes que nous avons rencontrés, engagés dans la résistance face à Poutine, continuent leurs luttes contre les politiques libérales que mène le président Zelensky. Son gouvernement utilise, par exemple, le contexte de la guerre pour faciliter les licenciements dans les usines et les entreprises. »

De notre côté aussi, la prudence est certainement de circonstance, ce qui n’a rien à voir avec l’abandon d’un programme révolutionnaire de classe. Mais pour l’heure, reste que ce serait un programme propagandiste encore bien virtuel… en tout cas pour les Ukrainiens pris dans l’enfer de cette guerre. Nous ne pouvons pas faire abstraction de l’immense difficulté dans laquelle ils se trouvent.

L’avenir serait surtout entre les mains des prolétaires et opposants russes

La guerre en Ukraine a manifestement secoué la société russe. De nombreuses manifestations ont eu lieu dans les jours qui ont suivi son déclenchement. Brutalement réprimées. La contestation depuis ne s’est pas totalement éteinte, on en a des bribes par certains médias, mais elle est manifestement affaiblie par la fuite du pays de dizaines de milliers de personnes, dont un grand nombre d’opposants réfugiés dans les pays limitrophes. La principale chaîne de télévision russe, Pervyi Kanal, déverse une propagande éhontée. Jusqu’où la population y croit-elle ? Jusqu’où la politique de Poutine peut-elle rester crédible et ne pas pousser à la révolte ? La chape de la dictature – et la difficulté et faiblesse des contacts entre révolutionnaires – empêchent d’avoir la moindre visibilité. Même s’il est évident que c’est du côté russe que pourrait venir le sursaut.

Poutine a des opposants, en particulier des opposants bourgeois, « libéraux » (en particulier adeptes d’Alexeï Navalny toujours emprisonné), quelque peu rodés à une lutte, il faut le dire, courageuse contre Poutine. Une opposition se dessinerait aussi du côté du KPRF, parti communiste accrédité par Poutine, qui soutient son aventure militaire mais dont certains membres et députés se seraient démarqués. Poutine pourrait trouver aussi de l’opposition du côté de certains oligarques qui peuvent penser que sa politique n’est pas la meilleure pour leurs affaires – des rumeurs avaient circulé dans ce sens. Mais bien évidemment, c’est d’un sursaut populaire massif en Russie que viendrait l’issue favorable aux Ukrainiennes et Ukrainiens sous les bombes, comme à tous les prolétaires de la planète. L’espoir n’est pas totalement vain quand on garde en mémoire des mobilisations qui ont marqué le pays – entre autres une longue lutte, en 2018, contre une sale réforme des retraites.

L’agression militaire de l’Ukraine par l’armée de Poutine a des conséquences humaines, matérielles et politiques dévastatrices pour les classes populaires d’Ukraine mais aussi de Fédération de Russie. En plus de ses conséquences tragiques en Ukraine (nous ne revenons pas ici sur l’état de dévastation humaine et matérielle du pays, sur les millions qui ont fui leurs villages et villes comme leur pays), cette guerre aura inévitablement – ou a déjà – des conséquences pour les classes populaires du reste du monde – la montée des tensions entre puissances impérialistes ne pouvant se traduire autrement que par l’exploitation et l’oppression renforcées des prolétaires. Des sacrifices économiques seront exigés, la militarisation des États sera accrue au détriment des besoins sociaux, les régimes politiques se durciront immanquablement. C’est le cadre inévitable des luttes à venir.

Alors que peut-on faire ? Force est de reconnaître que pour l’heure, nous en sommes réduits à expliquer, dénoncer, éclairer et nous donner les moyens d’y voir le plus clair possible nous-mêmes. Entre autres par des contacts à rechercher par toutes les voies possibles. Avec la conviction que les situations fortes de drames et de crimes impérialistes contre l’humanité, sont fortes aussi de secousses sociales et révolutionnaires.

5 juin 2022, M. V.

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Numéro 146, juillet-août 2022

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