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Après les élections

Percée du Rassemblement national aux législatives : la faillite du « barrage républicain »

Mis en ligne le 28 juin 2022 Convergences Politique

Avec 89 députés, le Rassemblement national devient un des groupes importants de l’Assemblée nationale, après avoir eu de grandes difficultés à s’y imposer. En 2017, le RN ne disposait que de huit députés, alors que Marine Le Pen était déjà parvenue au second tour de la présidentielle quelques semaines plus tôt.

Le scrutin majoritaire par circonscription [1], qui nécessite de gagner le deuxième tour, favorise les partis capables d’obtenir le report de voix des électeurs d’autres courants politiques. Tant que les idées réactionnaires les plaçaient dans une case à part du jeu politique, ou du moins tant que le Front national puis le Rassemblement national semblaient à l’écart des autres mouvements de droite, le second tour était un obstacle presque insurmontable. Jusqu’en 2017, les rares députés du RN l’emportaient le plus souvent à la faveur d’une triangulaire [2].

Alors que le RN ne disposait d’une forte implantation locale que dans le sud-est et le nord-est, il a obtenu des députés en Gironde, en Dordogne, dans le Centre, en Normandie… En 2022, un scrutin proportionnel aurait permis au RN d’obtenir 107 députés, en se basant sur les voix obtenues dans toutes les circonscriptions au premier tour. À peine plus que les 89 députés réellement élus au scrutin majoritaire [3]. Alors qu’en 2017 le FN avait eu 8 députés au lieu des 75 que lui aurait valu à la proportionnelle ses 13 % de voix d’alors.

Plus que le nombre de députés, qui donne certes au RN beaucoup de moyens financiers et un grand nombre de permanents (conseillers parlementaires et autres), c’est le score lui-même qui importe. Les résultats de 2022 montrent à la fois une progression de son électorat dans les quartiers populaires, et le fait qu’une grande partie de l’électorat de droite n’a pas hésité à se reporter sur lui au second tour. Ce glissement était espéré de longue date par les cadres du RN : c’était un des principaux objectifs de la stratégie de « dédiabolisation » du parti d’extrême droite. Convaincre l’électorat de la droite, mais aussi du centre, que le RN est un parti légaliste, un véritable « parti de l’ordre ».

Alors que le RN est présenté par de nombreux journalistes comme une voix des « territoires » ou des délaissés, sa composition et l’analyse de ses résultats disent tout autre chose. Parmi les nouveaux députés, une majorité d’anciens cadres de la droite (RPR pour les plus anciens, LR ou Debout la France…), de communicants (journalistes, ancien directeur des programmes d’une chaîne TV…), d’avocats… Beaucoup sont déjà des élus locaux. Les rares élus issus des milieux populaires [4] ne sont que l’arbre qui cache la forêt des élus RN en costume cravate sortis des grandes écoles.

Si cette stratégie a fonctionné, c’est parce que le RN a pu compter sur de nombreux appuis extérieurs. Dans les médias d’abord, où sa présence et sa parole sont devenus inévitables. Plusieurs chaînes d’information, à l’image de CNews [5], ont repris en boucle ses thèmes et ses idées : identité menacée, déclin de la France et sa culture, insécurité toujours liée à l’immigration… Malgré le matraquage médiatique continu pendant au moins une année, la campagne politique nauséabonde de Zemmour n’a pas eu le succès attendu, mais elle a contribué à recentrer le RN et en faire un parti acceptable aux yeux d’un électorat conservateur.

À la suite des présidents et gouvernements qui l’ont précédé, et Hollande en dernier, sous lesquels la progression du FN, puis RN a été constante, Macron porte une grande responsabilité dans le succès du RN. En se plaçant au centre, il a cherché à devenir le seul parti de la République, par le rejet de la gauche comme de la droite comme des « extrêmes » à combattre. Il n’a cessé pendant cinq ans de faire des appels du pied à l’extrême droite [6], aussitôt imité par ses partisans [7]. Et il ne s’est pas arrêté là. Il a tiré un trait un trait d’égalité entre la gauche et l’extrême droite, dans une posture de plus en plus marquée entre les deux tours de la présidentielle lorsque l’alliance de la Nupes lui est apparue comme le principal danger électoral. Il n’en fallait pas plus pour achever de convaincre l’électorat conservateur que le danger venait bien plus d’un Mélenchon que de Le Pen…

Pierre Hélelou


[1Dans chacune des 577 circonscriptions, le candidat doit faire plus de voix que tous les autres candidats au premier tour (s’il dépasse 50 %) ou au second. Un parti politique peut donc obtenir un nombre de voix significatif dans chaque circonscription sans avoir l’assurance d’obtenir un élu.

[2Les deux premiers candidats du premier tour sont qualifiés pour le second, mais aussi tous les autres candidats qui auraient obtenu plus de 12,5 % des électeurs inscrits. La présence de nombreux candidats au second tour limite alors les reports de voix des uns et des autres.

[3Sans compter les deux autres élus classés à l’extrême droite : Emmanuelle Ménard, réélue à Béziers, et Nicolas Dupont-Aignan dans l’Essonne.

[4Ils sont 3 sur 89 : un chauffeur livreur, une agente d’entretien et une auxiliaire de vie. Ils siègeront donc au côté d’un ancien journaliste télé, de chargés de communication, d’un kiné antivax…

[5Propriété de Vincent Bolloré, par ailleurs aussi un des grands soutiens d’Éric Zemmour.

[6Macron a voulu réhabiliter Pétain en tant que soldat, il a fustigé « le droit de l’hommisme » dans un entretien accordé au tabloïd d’extrême droite Valeurs actuelles.

[7Blanquer aura ainsi combattu le « wokisme » et « l’islamo-gauchisme » depuis le ministère de l’Éducation, avant d’appeler à « faire barrage » à la gauche après sa défaite dès le premier tour des élections.

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Numéro 146, juillet-août 2022