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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 62, mars-avril 2009

Guadeloupe et Martinique : les racines de la colère

Mis en ligne le 7 mars 2009 Convergences Monde

L’ampleur de la mobilisation en Guadeloupe et en Martinique exprime un malaise profond qui ne date pas d’hier. L’exploitation que l’on connaît en France s’y double d’un ostracisme vis-à-vis des Antillais, descendants d’esclaves. Après l’abolition de l’esclavage en 1848, les maîtres ont été dédommagés de la « perte » de leurs esclaves et ont conservé leurs terres. Les esclaves sont devenus des salariés, traités avec le plus grand des mépris par leurs anciens maîtres et leurs descendants. Témoin ce béké martiniquais, Alain Huygues Despointes, qui, devant des caméras de télévision (sur Canal +), pérore sur les bons côtés de l’esclavage et la nécessité de conserver une race pure, sans mélange avec ceux que son clan considère comme « des nègres ». Ce monsieur y est allé si fort que le Parquet de la Martinique, devant le tollé, a ouvert une information judiciaire pour « apologie de crimes contre l’humanité et incitation à la haine raciale » .

Chômage, discrimination…

Le chômage frappe quelque 30 % de la population. De nombreux habitants vivent du RMI et de l’aide sociale. La jeunesse est victime du chômage et de la discrimination, un peu comme les fils et filles d’immigrés des cités ghettos en France. Les diplômés ne trouvent pas sur place de travail équivalent à leur qualification. Des jeunes ayant poursuivi les études cinq ans après le bac font la vaisselle dans les hôtels. La solution est souvent de s’expatrier, c’est-à-dire de venir en « métropole ». Même là où il y a du travail, les appels à candidature s’accompagnent de conditions (exigence par exemple de l’anglais lu, écrit et parlé pour un emploi de jardinier) telles que des Guadeloupéens ne peuvent postuler. Ce qui provoque la colère des parents qui ont fait des sacrifices pour que leurs enfants poursuivent des études. On ne trouve quasiment pas de Guadeloupéens parmi les cadres et, lorsque le patron est blanc, ses cadres le sont aussi. On dit souvent là-bas que les responsables antillais ne le sont que des services qui gèrent la misère, comme la Sécurité sociale, le Pôle emploi, la CAF ou encore le RMI.

Des prix exorbitants

Les prix atteignent des sommets. Quelques grandes familles blanches, descendantes d’esclavagistes, tiennent quasiment toute l’économie des îles, de l’importation à la distribution, et fixent les prix comme elles le veulent. Ce n’est pas un hasard si les fonctionnaires bénéficient d’une prime de vie chère de 40 %. C’est, en moyenne, la différence avec la « métropole », avec des pics invraisemblables  : 4 pots de yaourts pour 7 euros, contre 2 euros en France, ou des pâtes à 3,85 € contre 1,65 €. Les fruits et légumes sont hors de prix : le kilo de tomates, même produites localement, ne descend jamais en dessous de 2 à 3 euros, et atteint parfois plus de 5 euros. Or, depuis la grève, les producteurs locaux vendent leurs tomates au bord des routes en moyenne à 1,50 euro, et ils n’y perdent pas. Sans parler de l’essence, qui a été très longtemps moins chère aux Antilles mais a flambé depuis cinq ans. Et pourtant son prix est réglementé par les pouvoirs publics, en accord avec la Société anonyme de la raffinerie des Antilles (Sara), en situation de monopole, et dont l’actionnaire majoritaire est Total (qui vient d’annoncer la bagatelle de 13,9 milliards de bénéfices). Opacité dans la fixation des prix, hausses injustifiées, la société est sur la sellette pour pratiques frauduleuses dévoilées par un récent rapport officiel.

On comprend le ras-le-bol de la population, face à cette situation de colonie qui ne dit pas son nom. C’est pourquoi elle est à fond dans la lutte. On peut voir des gens de tous âges faire des kilomètres à pied, telle cette femme qui s’est levée à 6 heures du matin pour parcourir 15 kilomètres jusqu’à Pointe-à-Pitre, afin de participer aux manifestations. Lesquelles rassemblent des foules impressionnantes, l’équivalent de 10 millions de personnes en métropole, si l’on ramène à la population totale.

La population s’organise

Les gens se sont organisés pour garder leurs enfants et leur faire la classe, face aux écoles fermées. Des enseignants ont envoyé leurs cours par Internet à leurs élèves. Les pompistes, obéissant aux consignes syndicales, ont accepté de travailler pour les marins pêcheurs, évitant ainsi de trop les pénaliser, pour qu’ils puissent nourrir la population. De même pour le gaz : les grévistes ont laissé passer les bonbonnes pour les familles. Les artistes ont donné des concerts pour les grévistes, imaginé de nouvelles chansons, popularisées dans les manifestations.

Tous les jours, des foules de 300 à 600 personnes ont fait le tour des grandes surfaces et de la zone industrielle proche de Pointe-à-Pitre pour les convaincre de rester fermées. Carrefour, qui avait engagé des intérimaires pour essayer de briser la grève, a dû remballer ses efforts devant les centaines de manifestants. Lesquels intérimaires, d’ailleurs, ont volontiers rejoint les manifestants. Enfin, la jeunesse est partie prenante du mouvement : lycéens, étudiants, chômeurs des quartiers pauvres, tous participent aux manifestations – et évidemment aux barrages. C’est une population tout entière qui s’est levée pour dire que l’esclavage capitaliste ne pouvait plus durer.

Laurence VINON


Une des grandes familles de békés

Le groupe Bernard Hayot, fondé en 1960, implanté dans une quinzaine de pays, possède en Guadeloupe plus de 50 % des entreprises, parmi lesquelles :

  • Carrefour (34 000 m2 de surface commerciale, et son immense centre commercial, loué à 180 boutiques et services)
  • Brioche dorée
  • Cafétéria Casino
  • Décathlon
  • Foto first
  • Location de voitures, Ada, Holiday by car, Jumbo car, Rent a car
  • Michelin
  • Renault, Seat, Toyota
  • Yves Rocher

La famille Bernard Hayot est classée 136e fortune de France, avec 300 millions d’euros en 2007. Le salaire moyen des employés : 1 267 euros. Le salaire des 17 cadres blancs ou békés : 4 647 euros.

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