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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 62, mars-avril 2009

Guadeloupe et Martinique : l’heure de la révolte

Mis en ligne le 7 mars 2009 Convergences Monde

Guadeloupe et Martinique sont des « départements d’outre-mer », bien loin pour Sarkozy et ses amis patrons, jusqu’à ce que cette grève générale qui a éclaté le 20 janvier à la Guadeloupe et le 5 février à la Martinique ne leur pose un sérieux problème.

Les âpres négociations, entre le LKP, les autorités et le patronat local, achoppaient jusqu’au 26 février sur la revendication majeure : l’augmentation générale de 200 euros de tous les salaires inférieurs à 1,6 fois le Smic. Medef et gouvernement renâclaient, tentant d’échafauder de laborieux montages, moins pour ne pas payer (car ils en ont largement les moyens et devraient finir par le faire) que pour ne pas avoir l’air de céder sur une revendication qui n’est pas celle des seuls travailleurs antillais, ni des seuls réunionnais ou guyanais, mais bien de tous les travailleurs de France aussi. C’est bien pourquoi la solidarité de ces derniers s’est exprimée, par des discussions dans les entreprises depuis plusieurs semaines, par des manifestations de soutien. Pas au-delà à ce jour, même si l’idée d’une nécessaire révolte contre la vie chère est latente. Ce serait bien le moment pourtant, quand Sarkozy et sa clique sont à ce point en difficulté.

Il y a de l’embarras, voire de la panique à bord ! Parce que des travailleurs se sont mis en grève générale. Parce qu’ils ont « déboulé » en manifestations immenses, ont envahi à plusieurs reprises les rues de Pointe-à-Pitre, de Basse-Terre ou de Fort-de-France, mêlant salariés du public ou du privé, chômeurs, retraités, jeunes, étudiants, lycéens, mères de famille… Parce qu’ils se sont donné une organisation, centrale, soutenue par une solide mobilisation dans toutes les communes, entreprises, commerces, exploitations agricoles et établissements scolaires. Parce qu’ils mettent en avant des revendications de salaires et d’emploi qui, par-delà la surexploitation qui frappe ces îles où règne encore un genre de régime colonial, concernent tous les travailleurs confrontés à la crise.

Le collectif contre l’exploitation

En Guadeloupe, c’est le Lyanna Kont Pwofitasyion (LKP) ou Collectif contre l’exploitation  [1] qui a lancé l’appel à la grève de janvier, après l’avoir préparée dès décembre (la colère contre le prix des carburants ayant fait déborder le vase). Ce collectif regroupe une cinquantaine d’organisations : pratiquement tous les syndicats (Union générale des travailleurs de Guadeloupe, CGT Guadelou­péenne, Centrale des travailleurs unis, FO, CFDT, UNSA, FSU), des partis politiques (dont le Parti communiste guadeloupéen, Combat ouvrier [2], le Cercasol [3], l’UPLG) des unions professionnelles (transporteurs, pêcheurs, artisans) et des associations culturelles diverses (comme le groupe Akiyo, très populaire chez les jeunes).

Les revendications contenues dans la plate-forme du LKP reflètent cette diversité. Le collectif a élaboré une liste de 126 revendications comprenant notamment l’augmentation immédiate des salaires, d’au moins 200 euros pour tous les bas salaires, retraites et minima sociaux, l’embauche des travailleurs précaires, une baisse du prix des carburants (50 centimes) ainsi que des produits de première nécessité et des loyers.

Les syndicats de salariés fournissent les principaux militants du mouvement et sa direction. En premier lieu, l’UGTG (Union générale des travailleurs de Guadeloupe), héritier du mouvement indépendantiste des années 1950-1960, se réclame de la lutte des classes et de l’indépendance de la Guadeloupe. La popularité de ce syndicat arrivé en tête aux dernières élections prud’homales avec 51 % des voix, est liée avant tout à sa combativité. Elie Domota, son secrétaire général qui est également le leader et porte parole du LKP, est connu pour avoir dirigé plusieurs grèves. Il existe aussi la CGT guadeloupéenne dont le secrétaire général, Jean-Marie Nomertin, militant également de Combat ouvrier, a a dirigé la grande grève du secteur bananier en décembre 1997.

La grève, arme des travailleurs

La grève, votée dans de nombreuses entreprises lors d’assemblées générales suivies de piquets le 20 janvier, s’est étendue, touchant tous les secteurs du public et du privé : EDF, Pôle Emploi, éducation, hôtellerie, bâtiment, communaux, personnel de Radio France Outre-mer… et jusqu’aux avocats. Des groupes de grévistes se sont déplacés vers d’autres entreprises pour propager la grève et entraîner de nouveaux travailleurs. C’étaient les « grèves marchan­tes » ! Si certains établissements reprenaient le travail un jour, c’était pour se remettre à nouveau en grève plus tard. Les grévistes ont aussi obligé les centres commerciaux pratiquant des prix prohibitifs à fermer. Ce sont ces grèves qui ont donné sa force au mouvement et lui ont permis de tenir et de se renforcer. À leur 33e jour, elles se poursuivent, même si ce n’est pas toujours à 100 %, parce que les pressions sont dures dans les petites entreprises, mais aussi et surtout parce que les grévistes ont fait le choix, ici ou là, de lâcher du lest pour alléger les difficultés pour les classes populaires.

Depuis le début du conflit, à la demande du LKP, les négociations ont été retransmises sur les radios et à la télévision, et l’habitude a été prise que d’imposants cortèges accompagnent les négociateurs à leurs réunions. C’était encore le cas dans la dernière phase de négociations où, matin et soir, un millier de personnes accompagnaient les porte-parole du LKP de la Mutualité de Pointe-à-Pitre où il siège, jusqu’au lieu des négociations.

La peur de la contagion 

Une première phase de discussions menées par Yves Jégo, secrétaire d’État à l’Outre-mer, n’a pas abouti. Jégo, arrivé en Guadeloupe déclarant qu’il comptait s’y installer le temps qu’il faudrait, était précipitamment rappelé à Paris le 8 février. Il se serait un peu trop avancé au goût de Sarkozy, en évoquant une exonération totale de charges pour les entreprises sur les salaires jusqu’à 1,6 fois le SMIC, soit une économie de 108 millions d’euros censée permettre au patronat d’augmenter les bas salaires. Il s’agissait certes d’un cadeau de l’État aux patrons, offert sur le dos des contribuables mais, à ce stade, patronat et gouvernement ont craint que les 200 euros accordés, quelles qu’en soient les modalités, n’aient de sérieux effets de contagion. Fillon affirma donc que l’État ne comptait pas se substituer aux « partenaires so­ciaux ». C’est bien la contamination qui effraie les patrons et politiciens à leur service, de Sarkozy à Martine Aubry (qui a eu cette belle déclaration au Parisien  : « Je crains que le sentiment de ras-le-bol des Gua­deloupéens et des Martiniquais se diffuse ici, il faut tout faire pour que cela n’arrive pas » ). Les élus locaux de gauche n’ont d’ailleurs cessé de jouer les pompiers, avec la roublardise qui sied à ces professionnels de la politique, en appelant à un « assouplissement de la grève » et à une remise en route de l’économie.

Dans une deuxième phase, le gouvernement a changé de tactique et a misé sur le pourrissement du conflit et l’intensification de la répression contre les grévistes. Il a envoyé des renforts de gendarmes et de CRS, qui se sont illustrés par des arrestations brutales, à caractère ouvertement raciste, visant des militants syndicaux traités de « sales nègres », notamment de l’UGTG et de la CTU. Le secrétaire général de cette dernière, Alex Lollia (également militant du Cercasol, lié au NPA), a été le plus gravement touché. Ensuite, quand les barrages se sont érigés un peu partout, tenus par des grévistes du LKP et des jeunes des quartiers pauvres, gendarmes et CRS n’ont pas craint d’exhiber voire utiliser leurs armes (par chance, presque uniquement des balles perdues). Cette escalade répressive, voulue par Sarkozy et son gouvernement, a crée un climat qui est la cause de la mort de Jacques Bino, militant syndical de la CGTG, tué lorsqu’il rentrait chez lui par une arme puissante qui n’exclut pas qu’il puisse s’agir d’un règlement de compte ciblé. Si des barrages ont été dégagés et des supermarchés rouverts sous la protection de la police, la grève a tenu bon, la population ne s’est pas laissé impressionner : « Jou Nou kè Métè a Jouno Péké Vwé Jou ! » … Le jour où nous nous mettrons à genoux n’est pas près de voir le jour !

La contagion a pris en Martinique où la grève est générale depuis le 5 février, dirigée par un collectif contre la vie chère composé de 12 organisations qui revendiquent une augmentation des salaires de plus de 300 euros, la baisse des prix des produits de première nécessité, l’embauche des précaires. Là encore, la situation s’est durcie avec l’envoi sur place de contingents de gendarmes et CRS, qui n’ont fait qu’exciter des jeunes déjà en révolte.

Des appels à la grève ont été lancés à la Réunion et en Guyane. Tout va maintenant évidemment dépendre de la façon dont les premières victoires acquises par les travailleurs guadeloupéens – à savoir 200 € jusqu’à 1,4 fois le Smic, 6 % d’augmentation entre 1,4 fois et 1,6 six fois le Smic, 3 % au-delà – vont être reçues par les travailleurs dans les autres DOM-TOM et aussi bien entendu en France.

Une brèche importante a été ouverte. Même si tous les problèmes sont loin d’être réglés, notamment face à la résistance affirmée du Medef local et selon toute probabilité d’une partie du patronat. Même s’il reste encore au-delà des trois années, 2009, 2010, 2011, d’engagement de l’Etat et des collectivités territoriales à payer une partie importante de ces 200 €, il reste à imposer aux patrons de prendre le relais pour maintenir les salaires. Même si en ce qui concerne le paiement des heures de grèves, les discussions, et surtout le combat, continuent.

Oui la lutte paye, et les travailleurs guadeloupéens par leur ténacité, avec la solidarité manifestée de la quasi-totalité de la population de l’île viennent de le montrer avec éclat. C’est un formidable encouragement pour tous ceux qui ici œuvrent eux aussi à mobiliser les travailleurs pour un mouvement, tous ensemble et jusqu’à satisfaction.

28 février 2009

Thierry FLAMAND


À l’origine : pétrole et combustion sociale !

Il existe, dans les quatre « Départements d’outre-mer » de l’État français, une réglementation spécifique. Les prix des carburants y sont fixés par les préfets, selon un calcul opaque qui garantit de juteuses marges bénéficiaires aux compagnies pétrolières. En Guadeloupe, en Martinique et en Guyane, l’approvisionnement est assuré par la Sara (Société anonyme de la raffinerie des Antilles), un cartel dans lequel le groupe Total (qui vient de déclarer 14 milliards d’euros de bénéfices en 2008) est majoritaire. Des actions de protestation ont eu lieu contre le prix des carburants, nettement plus élevé qu’en métropole depuis 5 ans alors qu’il était largement inférieur auparavant.

Ces mouvements ont commencé à la Réunion, le 6 novembre 2008. Les transporteurs routiers, taxis, ambulanciers ont dressé des barrages pour bénéficier d’une baisse de 20 centimes par litre. Après 5 jours, un accord était trouvé sur une baisse de 10 centimes pour les automobilistes et 20 centimes pour les professionnels.

Une quinzaine de jours plus tard, c’était au tour de la Guyane d’entrer en action pour réclamer une réduction du prix du carburant de 50 centimes par litre (le prix du litre de super sans plomb 95 y était de 1,77 euro, contre environ 1,15 euro en métropole… et continuait à grimper, malgré la baisse du prix du baril au niveau mondial).

Cette fois, la population n’a pas seulement exprimé sa sympathie, elle est massivement descendue dans la rue, à l’appel des syndicats et d’associations de consommateurs et a participé aux barrages aux côtés des transporteurs. Il y a eu aussi quel­ques affrontements entre jeunes et CRS à Cayenne. Après deux semaines de luttes, le gouvernement a dû céder sur la baisse de 50 centimes.

En Guadeloupe, 31 organisations se sont à leur tour regroupées pour exiger une baisse des produits pétroliers, pendant que la même initiative avait lieu à la Martinique, à l’appel de la CGTM. Les petits patrons prirent les devants et déclenchèrent l’action. Ils obtinrent, après trois jours de barrages, une baisse de 30 centimes, en partie prise en charge par le conseil général, c’est-à-dire les contribuables, ce qui a provoqué une grande indignation. Les 31 organisations décidèrent de ne pas en rester là et d’appeler à une journée de mobilisation le 16 décembre, pour réclamer une nouvelle baisse des carburants, tout en mettant également en avant le problème de la vie chère et des bas salaires. Car il n’y a pas que l’essence qui coûte cher. Les prix dans les magasins, y compris ceux de l’alimentation et des produits de première nécessité, sont exorbitants alors qu’en Guadeloupe 32 000 personnes touchent le RMI et 13 % vivent sous le seuil de pauvreté. Le 16 décembre, 5 000 manifestants ont défilé à Pointe-à-Pitre. Fortes de ce succès, les organisations à l’origine de la manifestation, rejointes par d’autres, décidèrent de continuer la mobilisation et d’appeler à une grève générale reconductible à partir du 20 janvier. Celle-ci fut précédée par une série de meetings dans les quartiers populaires et de discussions avec distributions de tracts devant les entreprises.

T.F.


[1Traduit aussi par « collectif contre l’exploitation outrancière », ou « collectif contre la surexploitation ».

[2Combat ouvrier est un groupe révolutionnaire trotskyste, « organisation sœur » de Lutte ouvrière. Sur les sites de CO, et de LO, on peut trouver bien des informations sur ce mouvement.

[3Ou « Cercle d’Action Solidaire », organisation liée au NPA d’Olivier Besancenot.

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