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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 62, mars-avril 2009

Le coup de sang des cheminots de Saint-Lazare

Mis en ligne le 7 mars 2009 Convergences Entreprises

Chaque année, courant décembre, a lieu le changement de service pour les conducteurs de trains. Officiellement, les journées sont transformées en fonction des nouvelles lignes et des nouveaux horaires proposés aux voyageurs. Mais, concrètement, depuis plusieurs années, la direction en profite pour augmenter la «    robustesse » des journées – ce qui, dans son langage imagé, signifie augmenter les cadences et la productivité.

Pour faire passer la pilule, elle ne s’attaque pas à tous les dépôts en même temps et, au sein d’un même dépôt, elle ménage certaines équipes et s’acharne sur d’autres. Mais, sur la durée, personne n’est épargné. Si ça ne suffit pas pour diviser les dépôts, la direction passe au chantage : «   Attention, si vous n’acceptez pas de faire un tour de Cherbourg (6 heures de conduite et des journées d’amplitude proche de 11 heures), un autre dépôt s’en chargera…   » . Il faut savoir que les primes, qui représentent de 30 à 40 % du salaire, dépendent entre autres des kilomètres parcourus...

Addition trop salée

D’où la grève le 14 décembre, jour du changement de service, pour réclamer les emplois indispensables à l’arrivée de la nouvelle charge de travail. En trois ans, deux nouvelles lignes ont été ouvertes (dont Paris Saint-Lazare – Ermont et ses trains toutes les 15 minutes) tandis que 56 postes de conducteurs étaient supprimés. Faire plus avec moins, c’est le mot que les patrons de la SNCF, eux aussi, se sont passés depuis des années. Sachant à quel point cette politique leur tient à cœur – et au portefeuille –, de nombreux conducteurs voulaient réagir face à cette nouvelle attaque.

D’emblée l’intersyndicale CGT, FO, Sud et FGAAC a appelé les conducteurs soit à faire grève toute la journée soit à se limiter à une heure à la prise de service. Cette dernière idée a séduit car il semblait qu’elle coûtait moins cher, même si elle indiquait à la direction que les conducteurs n’étaient pas décidés et confiants au point de se donner les moyens de la faire plier. La plupart des camarades ont opté pour une formule « à la carte », alternant l’une ou l’autre des possibilités. Chaque matin, une assemblée générale a débattu, décidé de la poursuite ou non du mouvement. La grève d’une heure n’a pas permis que tous participent. Mais le taux de grévistes calculé par la direction s’est maintenu entre 30 % et 40 % – comparable aux journées d’actions réussies.

Le 22 décembre, la direction a annoncé qu’elle partait en vacances et ne recevrait pas les grévistes avant le 5 janvier. Des congés qui ne sont pas le lot des conducteurs qui, au mieux, n’ont droit qu’à une des deux fêtes de fin d’année (et passent parfois la Saint-Sylvestre dans des foyers vétustes !). Bref, une attitude de la direction peu propice à éteindre la colère !

C’est ce moment-là que la fédération CGT a choisi pour se retirer brusquement du conflit en signant un protocole : beaucoup de pages mais peu d’acquis. À noter que, parmi les syndicalistes qui appuyèrent ledit protocole, nombreux n’étaient pas ou plus en grève ! Qu’à cela ne tienne, des militants CGT et de nombreux syndiqués continuèrent la lutte. Les autres syndicats, dont Sud, le plus présent, appelèrent à la poursuite. Ce coup de Trafalgar n’a pas affaibli le mouvement et a permis à certains de se rendre compte de l’importance pour les grévistes de diriger leur propre grève.

Coup de colère généralisé

La mobilisation s’est donc maintenue à la rentrée de janvier malgré les appels de la direction à « la raison [qui] devait l’emporter   » . À chacun sa raison, nous poursuivions la grève ! Nous avons même appelé à être le plus nombreux possible en grève 24 heures le lundi 12 janvier afin de marquer le coup. Journée réussie avec plus de 40 % de grévistes, sans compter ceux qui faisaient une heure. Nous avons décidé d’interpeller tous ensemble la direction. Le directeur de région a dû nous recevoir, et bien imprudemment a plastronné que «   la boite à septièmes est fermée   »  [1]. Ce à quoi l’un de nous lui a répondu : « Attention à ce que la boite à claques ne s’ouvre pas » . Prémonitoire car, le mardi 13 janvier, tout basculait. L’agression, la veille, d’un collègue de Paris a entraîné l’ensemble des cheminots, déjà bien « chauffés » par l’attitude de la direction, à poser spontanément le sac. Sans autre forme de préavis ! Chaque train qui arrivait à la gare apportait un nouveau conducteur gréviste. Jusqu’à la paralysie totale ! Toutes les voies se trouvèrent occupées par des rames… sans aucun conducteur. Tant et si bien que des trains encore en ligne ne pouvaient pas rentrer à quai. Les collègues de l’exploitation (agents d’accueil, de départs et quelques commerciaux), dont certains avaient déjà rejoint la grève la veille, s’y rallièrent en masse en réaction à l’agression, car eux aussi subissent les augmentations de productivité et exigent des embauches. La direction décida alors de fermer la gare par mesure de sécurité.

Pour tous, sédentaires ou roulants, il ne faisait pas de doute que l’agression de notre collègue avait été encouragée par les propos tenus par la direction de la SNCF dans les médias. Le directeur du Transilien (TER parisien) s’était permis de dire que nous travaillions moins d’un jour sur deux et l’un de ses compères prétendait que nous gagnions plus en faisant grève qu’en travaillant !

Nous sommes allés tous ensemble interpeller le directeur de région. Roublard mais faiblard, face aux roulants et sédentaires qui lui ont dit ses quatre vérités ! Finalement, il a fini par lâcher sept « septièmes » de plus que le précédent accord, à ajouter aux treize septièmes obtenus au début du mouvement, ce qui représente près de six conducteurs en plus. Sans compter par ailleurs 84 « mises en stage » de nouveaux conducteurs. Ce qui était impossible la veille, a été obtenu en quelques heures d’une mobilisation singulièrement élargie.

Tous ensemble, plus que jamais

Les événements ont rendu évidente la solidarité qui existait entre tous les secteurs de la gare, sur la question des cadences et la nécessité des embauches. Une première leçon que nous ne sommes pas prêts d’oublier.

Des mouvements locaux se sont multipliés ces derniers temps à la SNCF : pendant le conflit de Saint-Lazare, certains cheminots de Gare du Nord à Paris ont débrayé durant dix jours sur des problèmes d’effectifs. À Nice, les conducteurs ont fait grève deux mois durant (cette fois avec des militants de la CGT au cœur du conflit) contre les changements de service avant d’obtenir autant de « septièmes » qu’à Saint-Lazare, et 24 « mises en stage » de nouveaux conducteurs (après n’en avoir obtenu aucune depuis 10 ans). Ces mouvements sont loin d’être catégoriels puisqu’ils portent dans le fond soit sur l’emploi, soit sur les salaires. Vu la politique de la direction, ils ne peuvent que se multiplier à l’avenir. À nous de proposer leur convergence.

Paolo LISSEY


Très chers usagers

Depuis des années, dans ses notes internes ou ses journaux, la direction nous habitue à utiliser le vocable de «  client  » à la place d’ «  usager  ». Dès qu’il y a grève pourtant, voilà les hauts cadres de la SNCF qui pleurent dans les médias sur le tort causé à leurs chers... usagers ! Lors du dernier conflit à la Gare du Nord, la direction a même fait distribuer des tracts mensongers en gare, pour dresser ceux-ci contre les cheminots.


Le bon, la brute et le truand

Sarkozy est monté personnellement au créneau après la fermeture de la Gare Saint-Lazare. Pas pour s’indigner de l’agression d’un agent de conduite, mais contre la solidarité affichée par l’ensemble de ses camarades de travail. Ses reproches se sont focalisés contre Sud-Rail, et il a présenté en contrepoint la CGT comme un syndicat «   responsable » . Mais des syndiqués de tous les syndicats et de nombreux non syndiqués se sont retrouvés dans la lutte. Et pour cause : par ses attaques, le gouvernement ne s’en est pas tant pris à un syndicat en particulier qu’à tous les travailleurs combatifs. Et il parle de continuer à restreindre le droit de grève en durcissant le service minimum. Pourtant, ce qu’a montré la lutte à Saint-Lazare, c’est que tout l’arsenal anti-grève déjà déployé ne peut empêcher un coup de colère des travailleurs.


[1Jargon de la profession : un septième, c’est la création d’une journée dans la semaine en gros. Donc l’engagement de la direction de créer des postes. Trois septièmes correspondent plus ou moins à un conducteur en plus.

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