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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 62, mars-avril 2009

Chine : 250 millions de chômeurs en 2009 ?

Mis en ligne le 7 mars 2009 Convergences Monde

Il n’a fallu que quelques semaines pour que la Chine subisse de plein fouet les contrecoups de la crise économique mondiale. Les industries exportatrices situées dans les régions côtières et les zones d’activités économiques créées pour les entreprises étrangères et leurs sous-traitants notamment autour de Canton, dans le delta de la Rivière des Perles, et de Shanghai, ont été les premières touchées par la récession. Ce sont des milliers d’usines qui ont d’ores et déjà mis la clé sous la porte et, désormais, la vague de fermetures, de licenciements et de réductions drastiques de salaires allant de 20 à 30 % touche aussi les zones intérieures où se situent les industries plus traditionnelles, encore souvent contrôlées par l’État.

Pour contrer les conséquences de la crise mondiale les autorités chinoises comptaient sur la consommation de la nouvelle « classe moyenne », estimée à 100 millions de personnes sur un total de 1,3 milliard d’habitants, afin de maintenir l’activité économique à un niveau acceptable. Malheureusement, cette classe a vu ces derniers mois son pouvoir d’achat fondre comme neige au soleil ayant placé une partie de ses capitaux dans les diverses bourses de Chine continentale et de Hong Kong, qui ont chuté de 65 % à la fin de l’année 2008 comparé au sommet atteint en octobre 2007, et dans l’immobilier dont les prix ont commencé à s’effondrer.

Mais les principales victimes de la crise ce sont, en Chine comme ailleurs, les travailleurs. Selon les autorités chinoises, leur situation n’est en rien catastrophique puisqu’officiellement le taux de chômage n’atteint que... 4,2 %. Mais c’est un taux qui n’a pas grand chose à voir avec la réalité. D’abord, ce taux ne concerne que le seul « chômage urbain », c’est-à-dire les travailleurs des villes. De plus, il ne tient compte que des travailleurs résidant légalement en ville et ayant perdu leur emploi après un travail régulier d’au moins six mois. Ne sont donc pas décomptés ceux à la recherche d’un premier emploi, ceux qui ont travaillé moins de six mois, les précaires, les temps partiels, et d’autres catégories inventées pour l’occasion par les autorités, comme ceux « en attente d’emplois », « sans poste des entreprises publiques », les « réaffectés », les « oisifs de la société », les « sans-emploi fixes » etc., et les « illégaux », c’est-à-dire ceux qui travaillent clandestinement sans être en possession d’un « hukou », un permis de résidence, ou qui ont des vrais/faux papiers, souvent fournis par les employeurs avec la complicité de fonctionnaires véreux. Zhang Chewai, chercheur à l’Académie des sciences sociales de Pékin estime dans The China Economic Weekly que le taux de chômage urbain serait en réalité de 9,4 %, plus du double du chiffre officiel.

Les oubliés des statistiques

Et encore ne s’agit-il là que de la partie visible de l’iceberg.

Selon des chiffres rendus publics en août 2008 par le ministère chinois de l’Agriculture, il y avait, en 2007, 226 millions de travailleurs migrants, essentiellement des paysans ne trouvant plus à s’employer dans les campagnes. Beaucoup d’entre eux, démunis de permis de résidence, n’apparaissent pas dans les statistiques. Or, d’après certains chercheurs, ils constitueraient pourtant le tiers d’une population urbaine qui, avec 585 millions d’habitants, représente désormais 44 % du peuple chinois.

Et ce sont ces migrants des villes, d’ailleurs souvent des femmes, qui ont été les premiers touchés par les licenciements. Au cours des trois derniers mois de 2008, entre 30 et 40 millions d’entre eux auraient perdu leurs emplois. Et cela a des conséquences directes dans les campagnes puisque l’argent qu’ils envoient chez eux représente, selon les régions, de 60 % à 90 % du revenu des familles paysannes, revenu qui est en moyenne le tiers de celui des citadins. De plus, l’ONG « China Labor Watch » indique que de 10 à 20 millions de ces migrants sont des enfants de moins de 16 ans qui travaillent illégalement, là aussi grâce à de faux papiers.

Au cours des prochaines années, la situation ne risque pas de s’améliorer. You Jun, directeur de l’Institut de recherche scientifique sur le travail auprès du ministère des Ressources humaines et de la Protection sociale, explique qu’au cours du 11e plan quinquennal (2006-2010) 24 millions de personnes devraient chaque année arriver en ville sur le marché du travail alors que les offres d’emplois ne dépasseraient pas 12 millions si le taux de croissance se maintenait à 8 % ou 9 % par an. Or ce taux a chuté à 6,8 % au dernier trimestre 2008 et l’année 2009 ne s’annonce guère meilleure.

C’est ce qui incitait Tian Chengping, ancien ministre du Travail et de la Protection sociale, à déclarer au quotidien cantonais Nan Fang que « l’on pourrait franchir cette année la barre des 50 millions de chômeurs en ville et de 200 millions en zone rurale » . Rapporté à un nombre de travailleurs estimé à 800 millions, cela représenterait un taux de chômage un peu supérieur à 30 %, chiffre courant dans les pays dits « émergents ».

Combativité

Au cours des dernières années, les travailleurs migrants ont montré une combativité certaine. En 2006, dernière année pour laquelle les autorités ont publié des statistiques, 87 000 manifestations et « violences collectives » les avaient opposés à l’armée, à la police ou aux milices patronales.

Plus près de nous, le Bulletin des droits de l’homme en Chine rapporte qu’en janvier 2009 des milliers d’ouvriers ont débrayé et ont manifesté dans les provinces d’Anhui, de Shanxi, de Shandong, de Canton, de Mongolie intérieure, du Hubei, du Jiangsu, du Sichuan, du Shaanxi, du Guangxi et du Hainan pour protester contre le non-paiement des salaires, bloquant les routes et les ponts, envahissant même un campus universitaire et s’affrontant souvent avec la police. De ce point de vue, la classe ouvrière chinoise est loin d’être passive.

Malheureusement, jusqu’à présent, vu leurs modes de vie et de travail, les travailleurs migrants − qui ne manquent ni de courage, ni de combativité − n’ont pas réussi à unifier leurs actions et à les coordonner avec celles des travailleurs sédentaires des villes, voire même à tisser des liens durables avec eux. Ce serait pourtant là le seul moyen de peser plus dans un rapport de forces qui leur est souvent défavorable.

Quant à l’intelligentsia contestataire elle les ignore superbement. Les rédacteurs de la « Charte 08 » [1] ne leur consacrent pas une seule ligne mais, par contre, encensent la libéralisation économique du régime et réclament « le transfert de la propriété de l’État vers le secteur privé d’une manière honnête, concurrentielle, et ordonnée » . De ce côté là la classe ouvrière chinoise n’a pas grand-chose à attendre.

28 février 2009

Léo STERN


[1Publiée en décembre 2008 et déjà signée par plus de 5 000 intellectuels − dont certains ont été emprisonnés − la Charte 08 prend exemple sur la « Charte 77  » rédigée par Vaclav Havel et les dissidents de Tchécoslovaquie en 1977. Elle approuve le retour de la Chine dans le giron du capitalisme mondial mais demande que le processus s’accompagne d’une amélioration des droits démocratiques.

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