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2011-2021 : Que reste-t-il du Printemps arabe ?

Égypte dix ans après : La dictature du maréchal n’empêche pas la contestation

Mis en ligne le 18 janvier 2021 Convergences Monde

En septembre dernier, des dizaines de manifestations ont eu lieu dans plusieurs zones rurales et villes pauvres d’Égypte. Quelques centaines de personnes sont descendues dans la rue pour dénoncer une campagne de démolition de logements illégaux et les conditions de vie insoutenables d’un nombre croissant d’Égyptiens. L’augmentation des prix du métro (qui ont triplé), de l’électricité (+26 %), du gaz, de l’eau, des chemins de fer, la réduction du poids du pain subventionné (-15 %), ainsi que la crise sanitaire, ont touché les plus pauvres, parmi lesquels beaucoup de paysans.

En septembre 2019, une série de manifestations avaient déjà eu lieu, au Caire et à Alexandrie notamment, avec pour mot d’ordre principal la démission du maréchal Al-Sissi. Elles faisaient suite à des vidéos publiées en ligne par Mohammed Ali, un homme d’affaires égyptien aujourd’hui exilé en Espagne, qui avait travaillé avec Al-Sissi pendant plusieurs années. Il y dénonçait la corruption qui sévit dans l’armée et les deals immobiliers juteux. Quelques figures de la révolution de 2011 s’y étaient jointes, aux côtés d’une nouvelle génération manifestement trop jeune pour avoir vécu le soulèvement de 2011. Les Frères musulmans, dissous et traqués par le pouvoir depuis 2013, avaient également essayé de surfer sur cette vague, mais sans grand succès. L’État égyptien a réagi violemment : les forces de l’ordre ont tiré à balles réelles et ont arrêté 4 300 personnes de façon arbitraire, la plus grande vague d’arrestations depuis celle qui avait suivi le coup d’État militaire de 2013.

Étant donné la répression de toute contestation politique par la dictature militaire depuis 2013, ces manifestations, malgré leur faiblesse numérique en comparaison avec celles de la révolution de 2011, donnent un thermomètre de la colère sociale en Égypte.

Al-Sissi, la contre-révolution au pouvoir

Car depuis le coup d’État de l’armée qui a mis Al-Sissi au pouvoir, une répression féroce s’abat sur toute voix dissidente. Des dizaines d’ONG et d’associations ont été interdites et leurs militants emprisonnés, parfois jugés pas un tribunal anti-terroriste. Environ 60 000 personnes sont actuellement détenues en Égypte pour délit d’opinion. Al Sissi assume ainsi son statut de leader de la contre-révolution, sous l’œil bienveillant des puissances occidentales, qui ont finalement trouvé en lui leur bon élève pour « stabiliser » le pays.

L’Égypte est le deuxième bénéficiaire de l’aide financière américaine après Israël, avec 1,3 milliard de dollars qui vont chaque année aux dépenses militaires du régime. Trump (comme son prédécesseur Obama), quatre années durant, a affiché son soutien moral et politique à celui qu’il nomme son « dictateur préféré ». Macron n’en fait pas moins, qui vient de décorer le mois dernier Al-Sissi de la légion d’honneur, espérant ainsi que la France reprenne sa place de première vendeuse d’armes et de technologies de surveillance pour la police et l’armée égyptienne.

Le maréchal a donc le champ libre pour consolider sa dictature. Il commence par éliminer la concurrence au sein même de l’armée et place ses proches à des postes clés. En 2017-2018, il limoge le chef de l’état-major, le ministre de la Défense, les directeurs des renseignements généraux et militaires ainsi que deux cents officiers supérieurs du renseignement. En 2019, plusieurs amendements à la Constitution lui permettent de rester au pouvoir jusqu’en 2030 et de soumettre le pouvoir judiciaire au contrôle de l’exécutif. Par ailleurs, cette révision constitutionnelle institutionnalise le rôle politique de l’armée, chargée d’« imposer le plus grand intérêt national » et d’éliminer toute « menace à la Constitution » ou « à la démocratie », bref libre d’arrêter et emprisonner à sa guise.

Parallèlement, l’armée égyptienne renforce sa position de premier acteur économique du pays. Elle dirige des entreprises, produit des biens et gère des méga-projets d’infrastructures comme la construction d’un deuxième canal de Suez et d’une nouvelle capitale administrative. Voilà des décennies qu’elle s’est engagée dans tous les secteurs de l’activité économique, officiellement pour réduire le budget de la Défense. C’est surtout une façon pour elle de générer des capitaux en utilisant le pouvoir concentré de l’État, et d’assurer l’allégeance d’officiers supérieurs (en poste ou retraités) qui profitent de nouveaux revenus : de la gestion de cafés et de restaurants au développement de projets immobiliers. Un business d’autant plus juteux que l’armée ne paie aucune taxe sur aucune de ses activités, ni de droit de douane sur les marchandises qu’elle importe. Elle peut également décréter des zones entières « d’importance capitale pour la défense nationale » et en faire ainsi sa réserve économique exclusive, comme c’est le cas pour le canal de Suez ou la péninsule du Sinaï.

Pas sans réactions puisqu’en décembre dernier, des centaines de travailleurs d’une des plus grandes usines de textile du pays, Misr Spinning and weaving dans la ville de Kafr al-Dawar, ont organisé un sit-in au sein de l’entreprise pour protester contre la nouvelle de la liquidation et de la démolition de l’entreprise, au profit d’un projet de l’armée pour la construction d’un complexe de logement. Quinze travailleurs ont été licenciés et d’autres ont été arrêtés à leur domicile.

Les réactions ouvrières sous la dictature

Depuis 2014, les conditions pour le mouvement ouvrier se sont grandement détériorées : les manifestations sont interdites et les grèves illégales, à moins qu’elles ne soient approuvées par la centrale syndicale de l’État, aussi docile vis-à-vis de Sissi qu’elle le fut vis-à-vis de Moubarak. Les autorités procèdent à une répression systématique et à des arrestations, parfois même en amont des mobilisations, pour « mise en danger de la paix sociale ». Toute tentative d’organisation autonome des travailleurs, notamment au travers des nouveaux syndicats indépendants qui avaient commencé à surgir à la veille de 2011, est pourchassée.

Cela ne suffit pas à empêcher la contestation. En 2016, une centaine de dockers de la ville d’Assouan réclamaient la parité des salaires avec leurs collègues du canal de Suez. Plus de 16 000 travailleurs de la Petro-trade Company ont fait vingt-cinq jours de grève pour leur salaire. Les 2 300 employés de la Nasr Coke Company au Caire ont fait grève six jours pour dénoncer la corruption de leur direction, réclamer la publication des comptes d’entreprise et exiger le paiement de parts de bénéfices.

Tout récemment, en décembre 2020, des centaines de travailleurs de la Delta Fertilizer Company à Talkha organisaient un sit-in quotidien au siège de l’entreprise, à la suite de la décision de transférer l’usine dans une autre ville, à Suez. Sur les 2 500 travailleurs, six cents seulement garderaient leur emploi. Le bras de fer continue à ce jour alors que onze travailleurs viennent d’être arrêtés cette semaine à leur domicile et deux cents autres placés sur la liste des personnes recherchées par les services de sécurité.

Le pouvoir a multiplié ses attaques contre les travailleurs ces derniers mois pour leur faire payer la crise économique et sanitaire, pendant qu’il faisait cadeau de trois milliards d’euros au patronat du tourisme… contre onze millions seulement pour la santé. Malgré la répression, les réactions resurgissent.

M.R. et B.L.

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