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SNCF, du nouveau à Paris Saint-Lazare : Camping Paradise

15 décembre 2020 Article Entreprises

La formation pour devenir conducteur de train est réputée difficile. Un an, loin des familles, à bûcher chaque jour afin d’obtenir le précieux sésame : la licence de conduite. L’un des critères d’évaluation à l’examen final est le « savoir-être » des chers élèves. Alors attention à ceux qui feraient des vagues ou se lanceraient dans la revendication de leurs droits. Une manière de museler et de soumettre les futurs conducteurs avant leur intégration dans un milieu réputé combatif.

Une nouvelle catégorie de conducteurs errants ?

C’est dans ce contexte que la direction de la traction de Saint-Lazare a décidé cette année de supprimer le troisième passage à l’examen (pourtant inscrit dans la réglementation) et d’affecter les nouveaux conducteurs, non pas sur le site où ils ont été formés, mais au bon vouloir des soi-disant besoins de l’entreprise. Formés à Paris, voilà que les chers élèves se voient félicités en étant mutés à la gare de triage d’Achères, à 30 km de là, difficilement accessible en transports, particulièrement pour les services qui débutent à l’aube ou s’achèvent tard le soir. Mais la direction a la solution : même si la majorité des élèves a déménagé comme convenu avec leur famille près de Saint-Lazare, ils n’ont qu’à déménager à nouveau près du triage ! Déjà corvéables à merci, les voilà maintenant conducteurs errants au gré de l’entreprise.

Grande est la surprise pour la direction lorsque quatre de ces jeunes conducteurs décident ensemble, à la fin de leur formation, de faire valoir leurs droits. Leurs revendications sont simples : respect de leur affectation et maintien du troisième passage à l’examen dans de bonnes conditions. Si du côté syndical la timidité est d’abord de mise, la solidarité des collègues pousse, elle, les jeunes conducteurs à l’action. Et puis le climat est déjà très tendu dans le secteur de la conduite et l’étincelle se fait attendre. De quoi faire monter la mayonnaise et montrer que la combativité, notamment des jeunes, n’a pas disparu. La décision est prise. À partir du lundi 30 novembre, les quatre jeunes conducteurs camperont jour et nuit devant les bureaux de la direction jusqu’à obtenir satisfaction.

Camper sur des positions, la force d’une expression !

Arrivée prévue à 5 heures dans les couloirs du quatrième étage, afin d’installer le nouveau campement : matelas gonflables, sacs de couchage, plaids et oreillers. Un intérieur minimaliste qui ne tardera pas à s’enrichir : appareils à raclette, sapin de Noël, guirlandes lumineuses, enceintes musicales, tracts et affiches. Une réunion avec la direction est prévue ce jour-là. Au début, la direction n’y croit pas, du moins le temps d’une journée. Elle envoie alors, pour déloger le campement, un « responsable du patrimoine » de la gare devenue pour moitié un centre commercial : il faudrait « libérer l’accès aux extincteurs ». Nos campeurs s’exécutent en étalant leur attirail sur une dizaine de mètres. Ça commence à chuchoter dans ces couloirs du quatrième étage. Et à sympathiser avec les nouveaux occupants. Cafés, gâteaux et confiseries commencent à s’échanger sous les yeux ébahis des directeurs et des RH (ressources dites humaines). C’est qu’ils sont sympathiques ces jeunes gens, toujours prêts à rendre service aux femmes de ménage, aux déménageurs, au serrurier et à toutes les petites mains qui font en sorte que le bâtiment tienne la route. Ils proposent même leurs services à la direction, non sans ironie : « Votre serrure est cassée, nous surveillons votre porte ! », « Madame la RH, votre rendez-vous est arrivé ! », « Monsieur le directeur est parti de l’autre côté ! » Cela dit, les campeurs ne sont pas toujours du meilleur apparat, à moitié en pyjama, la barbe hirsute et les cheveux en pagaille. Ça commence sérieusement à énerver la direction.

Un confinement qui irradie !

Et puis il y a le défilé des collègues de tous les services (vendeurs, agents d’accueil, agents d’escale, conducteurs) qui soutiennent les campeurs en leur apportant un peu de compagnie, en cédant le casse-croûte qu’ils avaient préparé pour le diner, en apportant le petit-déj (des viennoiseries au kilo) et surtout de la bonne humeur à ce moyen d’action propice à la plaisanterie. Même les salariés de la cantine s’y mettent en donnant rendez-vous aux campeurs à 11 heures afin de récupérer les restes du matin. Mais ce qui agace le plus les chefs, ce sont les discussions animées avec les collègues devant leurs bureaux. De quoi prendre la température de la gare et se sentir fort ensemble face aux manœuvres de l’entreprise. Côté hiérarchie, jour après jour, les portes de la direction claquent de plus en plus fort, les salutations tournent de plus en plus aux invectives. Ça se tend et ça motive d’autant plus les jeunes nommés.

Face à cette situation, les collègues commencent à s’organiser. Les conducteurs en poste dont une des tâches est de former les élèves à la conduite en les prenant avec eux dans leur cabine, décident de faire la grève du monitorat jusqu’à l’obtention des revendications. L’ensemble des formations « conduite » de Saint-Lazare sont stoppées net, ne pouvant plus bénéficier de ces stages pratiques. La grève du monitorat avait déjà permis, il y a deux ans, de faire valoir un certain nombre de revendications. L’affaire se corse. De plus en plus de collègues débarquent entre deux trains, à la pause déjeuner ou même après leur service, assurant ainsi une permanence au quatrième étage. Grâce à l’action des moniteurs, des discussions s’engagent chaque jour avec la direction durant plusieurs heures. Les délégués syndicaux, parfois reçus malheureusement sans les concernés, s’épuisent eux aussi à la tâche. On est loin des débuts timides, maintenant que tout le monde est entré dans la bataille. D’autres collègues commencent eux aussi à arriver avec leurs problèmes. L’idée qu’ils rejoignent les « campeurs » dans la lutte passe par tous les esprits.

Ténacité et solidarité l’ont emporté

Au cinquième jour, la direction déclare les hostilités. Après avoir menacé de déloger les campeurs par la force, idée vite écartée en raison du potentiel explosif d’une telle démarche, la direction délivre à chacun son lot de sanctions. À l’exception de l’un d’eux, à qui l’on propose l’affectation espérée, dans le but de diviser. Il refuse, solidaire jusqu’au bout. Un bon campeur en milieu hostile sait bien qu’il doit sa survie à ses compagnons. Après des négociations de plus de six heures entre syndicat, patronat, collègues et campeurs, la direction craque. Pas sur tout, mais assez largement quand même. Dans moins de deux ans, ils seront tous nommés à Saint-Lazare et d’ici là des aménagements sont prévus pour assurer leur journée de service. « On vous fait gagner dix ans », grince des dents la direction. Le quatrième campeur obtient son troisième passage à l’examen ainsi qu’une vingtaine de jours de formation.

Petite victoire certes, mais qui donne de l’espoir aux collègues. La nouvelle de cette réussite se propage le soir même sur les différents réseaux. La participation de chacun a compté et renforce la conscience du groupe. On se prépare pour la prochaine étape. Un collègue lance l’appel aux conducteurs : « Si quatre campeurs font plier la direction, imaginez ce que l’on peut réussir à 900 ! »

Correspondants

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