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Archives > Des séries à voir et à discuter autour de soi

Babylon Berlin

Mis en ligne le 1er mai 2020 Culture

Babylon Berlin, Drame historique/Policier, 2017, Allemagne, en cours.

3 saisons, 16 épisodes de 45 minutes.

La série Babylon Berlin s’inspire d’éléments du Berlin de la République de Weimar, dix ans après l’écrasement de l’insurrection spartakiste qui a suivi la Première Guerre mondiale.

Dans la saison 1, la mieux réussie, deux intrigues sont menées de front : l’affrontement entre staliniens, « trotskistes », fascistes et aventuriers pour s’emparer d’un wagon d’or envoyé d’URSS, et la recherche d’un film pornographique compromettant par un policier traumatisé par la Première Guerre mondiale. Ces scénarios rocambolesques, s’ils nous tiennent en haleine, servent surtout de prétexte pour livrer un tableau éblouissant de Berlin à la veille de la grande crise. La misère sordide des taudis où s’entassent les prolétaires est décrite avec justesse, sans sombrer dans un misérabilisme facile, côtoie l’opulence et les fastes d’une folle vie nocturne sans équivalent en Europe. Les riches s’amusent et veulent oublier les ravages de la guerre et la colère populaire qui gronde.

L’épisode le plus impressionnant est la répression sanglante de la manifestation organisée par le KPD le 1er mai 1929. Le préfet social-démocrate Zorgiebel envoya des automitrailleuses et fit tirer sur la foule pour montrer à la bourgeoisie qu’il était capable de mater Berlin la Rouge. Le KPD suivait à l’époque la ligne « classe contre classe » imposée par Staline, politique catastrophique qui contribua à la victoire du nazisme. Le KPD fut en effet totalement isolé et ne tenta rien pour entraîner les ouvriers influencés par la social-démocratie, envoyant ainsi ses militants à l’abattoir. On voit d’ailleurs dans cet épisode un beau personnage de femme, médecin, qui appelle les ouvriers à venger leurs camarades, selon les consignes du parti. Une ligne « ultra gauche » qui n’empêcha pas l’URSS de collaborer avec le gouvernement allemand pour lui permettre de se réarmer en secret, en dépit des clauses du traité de Versailles. D’où l’envoi de ce mystérieux train qui transporte, outre l’or, des containers de phosgène, le gaz mortel utilisé pendant la guerre. L’intrigue force sans doute le trait en risquant de présenter l’URSS comme une « grande puissance », alors que le régime soviétique était en fait aux abois.

La saison 2, toujours aussi agréable à regarder, poursuit l’intrigue autour du train, pendant que certains hauts dignitaires de la république de Weimar, de l’armée et la grande bourgeoisie complotent et visent à rétablir le Kaiser. Pendant ce temps, les nazis commencent à mener leurs campagnes antisémites. La saison 3 se passe après le krach de 1929 et devrait être diffusée en français dans l’année.

Le Berlin, des stations de métro, d’un cabaret (tenant autant d’une boîte de nuit que d’un lupanar), et des spectacles de music hall est fabuleuse. Les images, splendides, s’inspirent de l’esthétique expressionniste. Les références à Fritz Lang et Murnau sont évidentes et nombreuses. La série ne vaut pas tant pour sa précision historique – elle comporte même un certain nombre de contre-vérités [1] – que par le climat délétère de la ville qu’elle réussit à nous faire ressentir. Les personnages, attachants et souvent complexes, donnent beaucoup de crédibilité à cette fresque somptueuse. On apprécie, en particulier, les « zooms » sur les conséquences de la guerre sur la population, la vie de la classe ouvrière allemande du quartier populaire de Wedding, les provocations policières, la pègre, le développement de l’extrême-droite en tant qu’État dans l’État. Comme le souligne l’un de ses réalisateurs, Henk Handloegten, Babylon Berlin entre en résonance avec la situation actuelle quand, « pour la première fois depuis la chute de la République de Weimar, nous nous retrouvons dans une situation comparable en Allemagne, avec une partie croissante de la population qui se positionne à l’extrême droite » [2].

Clive Winnick


[1Les trotskistes crient « Vive la IVe internationale ! », alors que celle-ci ne sera créée qu’en 1938. Et rien ne corrobore leur massacre à grande échelle dans Berlin par des agents du GPU en 1929. Les grandes purges et campagnes d’assassinats d’opposants à Staline ne seront déclenchées que dans les années trente.

[2Interview publiée dans Die Zeit, 29 septembre 2017.

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