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Amazon

Amazon ou pas, l’e-commerce c’est toujours la loi de la jungle capitaliste

Mis en ligne le 27 janvier 2021 Convergences Entreprises

(Photo : Grève à Sevrey le 17 mars 2020 pour imposer un protocole sanitaire et les moyens de le respecter. Source : CGT Amazon France Logistique)


Depuis presque un an, la crise sanitaire entraine la fermeture par intermittence de certaines boutiques et les ventes en ligne ont explosé. C’est l’accélération d’une tendance déjà bien établie – en 2019, elles avaient augmenté de 6 % [1] – et le débat sur la place du e-commerce par rapport au commerce physique, qui se mélange avec la discussion sur la survie des petites boutiques, s’en trouve d’autant relancé.

C’est Amazon qui a été propulsé, une nouvelle fois, sur le devant de la scène, comme unique responsable de la faillite de nombreux commerçants. En cause : sa part de marché dans l’e-commerce en France – 22,2 % en 2019 – et son ascension vertigineuse – la croissance annuelle de ses ventes tourne autour de 17,5 %. Mais il est loin d’être le seul à profiter de cette nouvelle forme de distribution des produits. Quels changements ces dernières années dans le secteur du commerce ? Y a-t-il un modèle Amazon ? Qui sont ses concurrents qui profitent de la « guerre contre Amazon » ?

« Tous perdants, sauf Amazon »

Ce n’est pas le cri d’un petit libraire en colère après les fermetures administratives au moment du deuxième confinement. C’est l’extrait d’un tweet de Michel-Édouard Leclerc [2], PDG des hypermarchés du même nom. Alors, petits et gros dans le même bateau contre Amazon ? Le simple fait que ce soit de Leclerc met la puce à l’oreille. Car c’est Édouard Leclerc, le père, qui a mis au tapis le petit commerce à partir des années cinquante. Jusque-là, les boutiques écoulaient « au détail » des marchandises achetées auprès d’un grossiste. Mais en 1949, Leclerc, lui-même grossiste, passe par-dessus ces détaillants en amenant les clients directement dans son entrepôt, supprimant un intermédiaire et cassant les prix. Il ne reste plus qu’à agrandir la surface et le supermarché voit le jour : Carrefour ouvre le premier en 1963, suivent Leclerc en 1964 et Auchan en 1967.

Les grands groupes capitalistes de la distribution [3] se sont donc élevés sur les ruines du petit commerce. Si les centres commerciaux se sont étendus pour devenir le lieu incontournable où faire ses courses, c’est aussi parce que certains nouveaux équipements ont été accessibles au plus grand nombre : c’est le cas du frigo ou de la voiture dans les années 1960. Avec le développement de ces nouveaux magasins, ce sont des dizaines de milliers de références qui deviennent littéralement à portée de main. Les centres commerciaux permettent souvent pour l’usager un gain de temps : fini l’épicerie d’un côté, le primeur de l’autre et le marchand de journaux ailleurs. Et surtout, pour les patrons des grandes surfaces, une grosse économie sur le temps de travail avec la généralisation du libre-service : plus de vendeur, son métier est divisé entre ceux qui approvisionnent les rayons et ceux (bien souvent celles) qui encaissent (que les caisses automatiques sont en train de supprimer).

Le développement du numérique et l’accès large à Internet pourraient permettre de continuer à réduire ce temps de travail. En l’état, c’est surtout un nouveau terrain de jeu pour ces grands groupes capitalistes de la distribution et un nouveau concurrent plus coriace – Amazon.

Le centre commercial regroupe tous les produits au même endroit et laisse chaque client – et surtout chaque cliente ! – se servir. Les travailleurs font les courses sur leur temps « libre » [4], les riches parasites ou exploiteurs emploient des domestiques. L’e-commerce supprime le passage en caisse et transforme la fréquentation jusque-là obligée des centres commerciaux en un travail exploité, perfectionnant au passage la division du travail. Chez Amazon, le « eacher » réceptionne les marchandises et les inventorie numériquement, le « stower » les dispose dans les rayons – comme les manutentionnaires de la grande distribution – tandis que le « picker » constitue les commandes en arpentant les allées avec son chariot, que le « packer » les emballe et que le livreur – bien souvent un facteur de la Poste – les apporte au client. « Picker », « packer » et livreur : les trois activités qui constituent les courses du samedi après-midi deviennent le contenu d’une activité professionnelle. C’est la marchandisation d’une activité domestique, son intégration à la sphère de production capitaliste qui est au cœur du e-commerce, et qui n’est pas le monopole absolu d’Amazon.

L’exemple du marché du livre, cible d’Amazon à ses débuts en 1995, est éloquent. En France, au milieu des années 90, les petits libraires représentaient un tiers des ventes. Ils ne pesaient plus que 27,5 % en 2004, bien avant le boom du e-commerce en France [5]. Autrement dit, les petites librairies doivent d’abord leur disparition progressive aux supermarchés du livre – Fnac, Cultura, Gibert – et aux rayons culturels des grandes surfaces, qui pèsent aujourd’hui pour la moitié du marché [6]. De son côté, l’e-commerce représente aujourd’hui 20 % du marché et a vu ses ventes doubler depuis 2008 : pas seulement Amazon, mais aussi fnac.com. La plupart des librairies, petites ou grandes, ont un point de vente numérique sur la marketplace d’Amazon [7].

Cocorico contre Amazon

Les petits commerçants ne sont pas seulement aux prises avec la plateforme américaine mais victimes d’un processus de concentration capitaliste dans le secteur du commerce, de la distribution et de la logistique. Amazon n’est pas le seul grand groupe qui tente de profiter de cette restructuration. La dénonciation du géant américain, au nom des intérêts du petit commerce, profite à ses concurrents français, non moins exploiteurs. En novembre 2020, alors que leurs patrons se répandaient dans les matinales pour obtenir la réouverture des magasins, les ventes en ligne des grandes enseignes triplaient quasiment par rapport à novembre 2019 [8].

Dans ce contexte, que valent les appels « de gauche » à lutter contre Amazon ? Une tribune du 16 novembre signée, entre autres, par Philippe Martinez ou des élus PCF et FI en appelle à « une taxe exceptionnelle sur le chiffre d’affaires d’Amazon » [9] et si elle évoque au passage les « autres profiteurs de la crise », il n’y a qu’Amazon qui a l’honneur d’être cité. Le lendemain, une autre pétition, signée entre autres par Anne Hidalgo et François Ruffin, exigeait un « Noël sans Amazon » mais avec des lois pour endiguer le développement de l’entreprise. En ne chargeant que la firme américaine, les responsables de gauche à l’initiative de ces appels occultent le rôle et la place des grands groupes français au nom de la défense du « petit commerce physique ». Ainsi, pas un mot, dans ces appels, sur Cdiscount, numéro deux du commerce en ligne [10] en France et filiale du groupe français Casino.

Destructions d’emploi ou partage du temps de travail ?

D’après des économistes de différents bords politiques, l’entreprise Amazon détruit deux emplois chaque fois qu’elle en crée un. Ce chiffre est repris dans un rapport de l’ancien secrétaire d’État au numérique de Macron, Mounir Mahjoubi [11], au titre évocateur : « Amazon, vers l’infini et Pôle emploi ». Humour de macroniste, d’un ex-ministre qui ne fait pas preuve du même mordant pour dénoncer les 3000 suppressions de postes de Carrefour en 2019 ni sur les 1500 annoncées par Auchan il y a quelques mois.

Ce chiffre de deux pour un exprime le fait que le même travail de distribution des produits, voire un travail plus important, peut être réalisé par moins de travailleurs, autrement dit dans un temps plus court. La productivité du travail augmente [12], ce que les patrons traduisent par l’augmentation du chômage d’un côté et l’intensification du travail de l’autre.

La division du travail en différentes tâches (eacher, stower, picker, packer, livreur), qui caractérise les entrepôts logistiques du e-commerce dès leur apparition il y a plus de vingt ans, précède l’automatisation qui progresse depuis peu. Jusque-là, le travail des pickers était manuel et piloté par un « scan » (voir encadré). L’entrepôt Amazon de Brétigny-sur-Orge (Essonne), ouvert en 2017, est doté d’un système de robots qui déplacent les étagères d’une zone de stockage jusqu’à un poste de travail où le picker, maintenant immobile, n’a plus qu’à prélever les objets pour constituer la commande. En janvier 2019, un système analogue a été mis en place dans l’entrepôt Cdiscount de Réau (Seine-Maritime). Les gains de productivité sont déjà là – le taux d’exploitation est multiplié par trois ou quatre à en croire les patrons [13]. Finis les longs trajets dans les entrepôts, mais la station debout avec répétition des gestes n’est pas bien meilleure pour la santé. D’autant que l’automatisation permet un contrôle encore plus étroit sur l’intensité du travail. Le scan ne pouvait qu’indiquer le temps restant tandis que l’étagère mobile impose littéralement le geste à faire. Et sa vitesse est l’affaire du patron !

Cette apparition des robots dans les entrepôts s’accompagne paradoxalement d’un allongement de la journée de travail. Les patrons ne souffrent pas de temps mort pour amortir leurs machines. Et Amazon s’y connait en la matière : en 2019, les heures supplémentaires ont déjà cru de 58 % [14].

Si l’e-commerce et le développement de la robotique permettent de réduire le temps de travail total nécessaire à ces activités de commerce, distribution et logistique, c’est l’organisation sociale capitaliste qui en fait une calamité pour les travailleurs du secteur, exposés aux cadences infernales et aux heures supplémentaires obligatoires pour survivre pendant qu’enfle la masse des chômeurs. Ces avancées technologiques, entre les mains des travailleurs eux-mêmes, pourraient signifier la possibilité de partager le travail restant entre tous, sans perte de salaire ni cadences infernales. Cela commence par imposer l’interdiction des licenciements et de la suppression des postes de ceux dont les tâches vont être, pour tout ou partie, effectuées par des robots, en réduisant la durée de leur journée de travail et en les formant sur de nouvelles qualifications.

Contre Jeff Bezos et tous les patrons de la distribution, la force des travailleurs

Sur le terrain de l’emploi, Amazon répond qu’il crée des postes dans des zones sinistrées par le chômage. Ce n’est pourtant pas un entrepôt qui résout le problème du chômage de masse dans un bassin d’emploi. L’entreprise, comme ses concurrents, fonctionne comme une grande pompe qui aspire et relâche en permanence des milliers de travailleurs. Ne serait-ce que lors des pics d’activité de fin d’année où les patrons font appel à des intérimaires. Mais ce n’est pas qu’une histoire de saison. Chez Amazon, le taux de rotation des ouvriers est de 20 %, celui des cadres de 35 %. La moitié des travailleurs en CDI fin 2016 a quitté l’entreprise dans les deux années suivantes [15].

Pour trouver la main-d’œuvre nombreuse, corvéable et flexible dont elle a besoin pour assurer ses profits et satisfaire son appétit capitaliste, l’entreprise ne choisit pas ses implantations au hasard. Et quoi de mieux, pour maintenir un rapport de force favorable, que des régions où les industries sont d’ores et déjà venues, puis reparties, après avoir essoré la main-d’œuvre locale. C’est ce que traduit le tableau suivant où l’on compare le taux de chômage dans les nouvelles régions d’implantation d’Amazon avec le taux national.

Commune d’implantation / Agglomération Saran / Orléans Sevrey / Chalon-sur-Saône Boves / Amiens
Année d’implantation 2007 2012 2017
Taux de chômage dans l’agglomération 6,9 % 13,4 % 17,7 %
Taux de chômage en France métropolitaine 7,9 % 9,1 % 9,9 %
Taux de chômage au sens du recensement dans la zone considérée l’année d’implantation. Source : Insee

Chalon-sur-Saône avait ainsi subi en 2006 la fermeture de l’usine Kodak. Amiens était passé par la fermeture de Goodyear en 2014. Et le bassin minier dont fait partie Lauwin-Planque, où un entrepôt a ouvert en 2013, ne s’est jamais réellement relevé de la fermeture des fosses. Aux dernières nouvelles, Amazon voudrait racheter une partie du site Ford de Blanquefort fermé à l’été 2019 [16]. Le groupe ne passe à table que lorsque d’autres ont déjà exploité la force de travail avant de la jeter sur le carreau. Ainsi va l’accumulation du capital.

Il en va de même, au passage, des salaires dont la faiblesse sert d’argument « anti-Amazon » avec une teinte de gauche. Comme si le smic qui y a cours était bien différent de celui des agents de rayon des grandes librairies ou des vendeurs des magasins de vêtements ! Amazon paye ses salariés au prix où la lutte des classes l’a laissé. Et dans cette lutte, le meilleur appui de la classe ouvrière est du côté de ces nouvelles concentrations que sont les entrepôts logistiques, d’Amazon et des autres, qui comptent plusieurs centaines de travailleurs au coude à coude, plusieurs milliers durant les pics d’activité. Depuis 2013, les salariés d’Amazon en Allemagne et en Pologne n’hésitent plus à se mettre en grève lors de ces pics, au moment où les patrons sont les plus vulnérables. C’est vers ce genre d’initiatives que nos regards se tournent !

Bastien Thomas et Mathilda Nallot


[3Carrefour est propriété de Bernard Arnault et de Ginette Moulin, également propriétaire des Galeries Lafayette. Quant aux magasins Auchan, ils font partie des nombreux bien de la famille Mulliez.

[4Qui ne l’est plus tant que ça du coup !

[7Sur Amazon.fr, on trouve des produits vendus directement par Amazon mais aussi des produits vendus par d’autres marchands qui utilisent son réseau. Cette marketplace représente la moitié des achats effectués sur son site, le groupe y prélève une commission sur chaque transaction. Quand, en décembre, Amazon a lancé une formation gratuite pour aider les commerçants à vendre sur Internet, c’était une manière de les mettre à la portée de ses dents.

[108,1 % du marché en 2019.

[11Il donne une fourchette entre 1,9 et 2,2 emplois détruits par emploi créé par Amazon dans son rapport Amazon, vers l’infini et Pôle emploi.

[12Dans son rapport, Mahjoubi l’estime même à 600 000 euros par an pour 35 heures hebdomadaires chez Amazon contre 275 000 dans le commerce traditionnel.

[14Source : Progexa.

[15Progexa

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