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DOSSIER : G5 Sahel, les interminables guerres de la Françafrique

La Françafrique, c’est quoi ?

Mis en ligne le 15 février 2021 Convergences Monde

D’où viennent les régimes africains avec lesquels la France entretient des « liens privilégiés » ? C’est l’ancien empire colonial français d’Afrique sub-saharienne, découpé en quatorze pays, qui ont accédé à leur indépendance en 1960, parfois à quelques semaines d’intervalle.

Pour accorder ces indépendances, on a eu la version « soft » et la version « hard ».

La version hard, cela a été par exemple une répression sanglante de mouvements de libération. Comme au Cameroun dont le leader, qui était aussi le dirigeant de la CGT camerounaise, a été assassiné, la France mettant en place l’un de ses hommes, Ahidjo. Ce dernier a été remplacé en 1982 par le président toujours en place, Paul Biya, dont Le Floch Prigent, l’ancien PDG d’Elf qui a fini en prison depuis, condamné pour détournement d’argent public, déclarait que c’était Elf qui l’avait choisi.

La version soft, c’est l’exemple de la Côte d’Ivoire : Houphoüet-Boigny, leader africain complaisant, accepte toutes les conditions de la France en échange… de son arrivée à la présidence du nouveau pays. L’actuel président de la Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara, continue d’ailleurs de jouer le même rôle à merveille. Il a commencé comme gouverneur du FMI. Et la France l’a installé directement à la tête du pays à l’aide d’une intervention militaire en 2010…

Maintien au pouvoir de dirigeants corrompus

C’est ainsi qu’à la présence coloniale se substitua un système plus ou moins opaque de maintien d’une domination politique et économique de la France, maintenu par une succession d’interventions militaires avec massacres de population civile, assassinats d’opposants politiques par les services secrets français, et corruption de régimes au profit d’accords de coopération économique secrets…

Tel est le CV de l’impérialisme français en Afrique. Ces quelques exemples illustrent sa poursuite aujourd’hui.

Quant aux conditions de travail et de vie des populations africaines depuis les indépendances, elles ne se sont guère améliorées. L’Afrique reste le continent pauvre de la planète. L’espérance de vie moyenne en Afrique subsaharienne en 2017 était de soixante-et-un ans. Ce qui n’a pas empêché l’émergence de riches bourgeois et de quartiers d’affaires.

Contrôle sur les finances des États africains

La place de la France en Afrique, c’est d’abord et avant tout celle de ses intérêts économiques. Et parmi les cordons ombilicaux coloniaux qui depuis plus de soixante-ans ans maintenant n’ont toujours pas été coupés, il faut d’abord mentionner le système du franc CFA et de la zone franc [1].

Les francs CFA sont les monnaies en circulation dans quatorze pays africains. Il s’agit en fait de deux monnaies : le franc de la Coopération économique et monétaire en Afrique centrale et celui de la Communauté financière africaine en Afrique de l’Ouest. Ces monnaies sont l’héritage direct du « temps béni des colonies ». Créé en 1945, le système CFA signifiait alors franc des colonies françaises d’Afrique. Près de 80 ans plus tard, si l’acronyme CFA a juste changé de signification, l’ensemble de ses principes de fonctionnement sont toujours en place. La parité fixe avec l’euro permet aux investissements capitalistes d’être à l’abri des fluctuations monétaires. Les pays africains concernés sont tenus de déposer 50 % de leurs réserves de change sur un compte spécial détenu par… le Trésor français !

Les mécanismes et fonctionnements de cette monnaie ont le même objectif qu’à l’origine : assurer des investissements juteux de capitaux en Afrique pour les entreprises françaises et leur permettre de rapatrier leurs profits sans limite. Le système CFA est tellement anachronique que plusieurs manifestations ont eu lieu contre lui, et qu’il essuie même des critiques parmi les dirigeants africains amis de la France, au point que certains en demandent la fin. Macron lui-même, flanqué du fameux Alassane Ouattara, a donc annoncé une réforme du franc CFA dans les mois ou années à venir. Une manière de le réformer pour le faire survivre.

La « pompe à fric » et ses bénéficiaires

En guise d’avant-goût, un chiffre qui date de 2013 : Bolloré réalise 80 % de ses profits en Afrique selon le quotidien Les Échos en 2013. Sur Bolloré et Total, deux petits portraits vont suivre.

Énumérons ici quelques seconds couteaux, à la lame et l’appétit bien affutés.

  • La Compagnie fruitière de Marseille, premier producteur européen de fruits et légumes. Elle a un chiffre d’affaires de 740 millions d’euros. Vous pouvez profiter du « goût de la vie », le slogan de sa publicité, en savourant les tomates cerises, le maïs ou les ananas du Sénégal ou de Côte d’Ivoire. Au Cameroun, c’est le label des Plantations du Haut-Penja qui organise la culture de bananes. Pour assurer la tranquillité de ses exploitations, elle loue une partie des terres à des cadres de l’armée. Paul Biya, l’actuel président du Cameroun, est réputé pour en être un des discrets actionnaires [2]. D’ailleurs, pour ne pas s’embarrasser de subtilités, c’est le président français de la PHP (Plantations du Haut-Penja) qui est devenu il y a peu le numéro un du Medef camerounais. Quant à l’exploitation de la banane, elle se fait dans le cadre de complexes agro-industriels regroupant jusqu’à 5000 ouvriers agricoles, dont un certain nombre se sont mis en grève récemment contre le licenciement de certains d’entre eux. Avec toujours de beaux labels Bio qui garantissent la traçabilité des profits… Pardon !… des produits !
  • Orange possède le monopole des réseaux téléphoniques dans de nombreux pays. Ce qui lui permet de rendre quelques services bien appréciés en échange de contrats juteux. Le groupe avait décidé de la coupure des télécommunications dans le nord du Cameroun, sur demande du régime, pour soutenir la guerre de Biya contre des groupes rebelles.
  • Quatre groupes bancaires français, la BNP-Paribas, la Société générale, le Crédit agricole/LCL et le groupe Banque populaire Caisse d’épargne, gèrent au moins dix-huit fonds d’investissement spécialisés dans la spéculation sur les matières premières. Ils ont fait partie des responsables de la spéculation ahurissante sur les denrées alimentaires en 2008, qui a conduit aux émeutes de la faim, au Sénégal, en Côte d’Ivoire et au Cameroun notamment, alors que les populations ne pouvaient plus se nourrir.
  • La souveraineté énergétique du nucléaire français dont nos nationalistes de gauche comme de droite aiment tant nous vanter les mérites est un grand bluff. Car aucune centrale nucléaire ne tournerait sans l’uranium exploité au Niger par Areva, dont le chiffre d’affaires est supérieur au PIB du pays. Mais pour ces gens-là, les ressources du Niger sont censées appartenir effectivement à la France. L’actionnaire principal d’Areva est… l’État français ! Une manière d’entremêler les réseaux politiques et les intérêts économiques jusqu’au plus haut sommet de l’État.

Reste l’exploitation du bois par le groupe Rougier de la famille du même nom, qui pratique la déforestation et ne respecte aucune norme de production.

Reste l’extraction de l’or ou des minerais précieux, ou encore celle des énergies fossiles.

Restent aussi des filiales du groupe Lafarge en Afrique de l’Ouest.

Allez, un mot quand même sur le groupe Castel, dont la famille fait partie du « top 10 » des fortunes françaises, et qui exerce un quasi-monopole en Afrique sur le marché de la bière, des boissons gazeuses et de l’industrie sucrière. Cette « entreprise familiale » comme elle aime à se décrire, réalise 80 % de son chiffre d’affaires en Afrique.

Vous voyez, le tableau pourrait encore s’allonger indéfiniment ! Quand on accumule les données, ce sont des millions d’euros de transactions commerciales et des milliards d’euros d’investissements en capitaux.

Et si la France n’est plus nécessairement le premier partenaire de bien des pays africains, où la concurrence fait rage, cela n’inquiète pas ses capitalistes : « Depuis 2000, la croissance fait grossir chaque année le gâteau africain, commente M. Étienne Giros, ancien directeur Afrique du groupe Bolloré, aussi, même si la place de la France régresse en termes de parts de marché, les échanges commerciaux et les IDE entre notre pays et les États africains suivent, en valeur absolue, une courbe ascendante continue. »

Le gâteau à se partager est donc de plus en plus gros

De quoi faire saliver les babines capitalistes des Bolloré, Total, Orange, EDF, Société générale, groupes Accor, Vinci, Air Liquide, Compagnie fruitière ou encore celles de la famille Mulliez qui implante ses magasins Auchan dès qu’elle le peut. Tous ces « investisseurs » siègent au conseil d’administration du Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN). Un repaire de brigands capitalistes qui se targue de grouper en son sein des entreprises qui représentent 80 % de l’activité économique française en Afrique.

L’impérialisme français n’est pas mort, loin de là. Il continue de faire sa loi sur toute une partie du continent africain. Et les problèmes de l’Afrique ne sont pas liés à son prétendu « retard économique », comme on l’entend souvent. Au contraire, c’est précisément parce que l’Afrique est au cœur du système capitaliste d’exploitation des ressources et de la main-d’œuvre qu’il s’agit d’un continent pauvre et dévasté par les guerres.


[1Voir à ce propos notre article plus détaillé, du 23 janvier 2011 : Vers la fin du franc CFA ? Mais certainement pas de la « françafrique » !

On lira avec intérêt sur ce sujet le livre L’arme invisible de la Françafrique. Une histoire du Franc CFA, Fanny Pigeaud et Ndongo Samba Sylla (paru en 2018).

[2Indiqué par Fanny Pigeaud dans Au Cameroun de Paul Biya, Karthala, 2011.

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