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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 86, mars-avril 2013 > DOSSIER : Guerre au Mali

DOSSIER : Guerre au Mali

Un modèle de démocratie ?

Mis en ligne le 18 mars 2013 Convergences Monde

52 ans après avoir quitté le pays sur l’injonction de Modibo Keita, le premier Président du Mali indépendant, l’armée française est donc de retour. Hollande souligne bien entendu qu’il est intervenu à la demande du gouvernement malien, pour défendre l’unité du pays et les valeurs démocratiques, n’hésitant pas à parler d’on ne sait quel « donnant-donnant », comparant « l’aide » actuelle fournie à cette ancienne colonie à celle apportée jadis à la France par les « tirailleurs sénégalais » (tous les Africains enrôlés de force sur les champs de bataille européens pendant la Seconde Guerre Mondiale).

Mais quel est donc ce chef malien qui fait appel aux troupes de l’ex-colonisateur ? Dioncounda Traore, président par intérim en exercice, ne doit sa place (son autorité étant quasi nulle) qu’à la France et à la Cédéao (Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest), dont le président est Alassane Ouattara, lui-même installé il y a quelques années à Abidjan avec l’appui des troupes françaises.

De l’indépendance à la dictature

En un demi-siècle d’indépendance officielle, l’État français n’a de fait cessé d’intervenir au Mali. C’est d’ailleurs contraint et forcé qu’il avait accepté l’indépendance des colonies d’Afrique noire en avril 1960, en pleine guerre d’Algérie, pour ne pas prendre le risque d’un front supplémentaire.

Le premier Président malien, Modibo Keita, n’était ni révolutionnaire ni socialiste. Il avait été secrétaire d’État dans le gouvernement français en 1957-1958. Mais, au pouvoir, en nationaliste panafricain, il avait manifesté la volonté de construire une économie indépendante et, pour ce faire, de nationaliser la plupart des anciennes entreprises coloniales, ce qui lui valut l’hostilité de la France. En 1968, il était renversé par le coup d’État d’un militaire ami de la France, Moussa Traore, et interné dans un camp où il devait mourir en 1977, empoisonné selon certaines rumeurs.

Traore mettait alors en place une dictature et un régime de parti unique, l’Union Démocratique du Peuple Malien, et se faisait légitimer en 1974 par un référendum qualifié par ses opposants de « farce électorale » (99,71 % de oui). Pendant près de dix-sept ans, sa politique alterna entre la répression féroce et l’ouverture de façade. À diverses reprises, il fit tirer sur des manifestations d’opposants, notamment d’étudiants qui constituaient le fer de la lance de la contestation, faisant des centaines de victimes, puis intégra quelques figures de l’opposition dans son gouvernement pour donner le change. Ce régime sanglant ne dérangeait nullement Paris : recevant Traore à l’Élysée en 1972, Pompidou se félicitait de ses « choix francophones et francophiles » ; un traité de coopération économique était signé l’année suivante avec l’ancienne puissance coloniale. C’en était fini de la politique dite « socialiste » de Keita, ce dont Giscard d’Estaing, venu à Bamako en 1977, félicitait Traore…

La répression fut néanmoins impuissante à endiguer la colère de la population. Les manifestations et les partis d’opposition se multiplièrent débouchant sur la création de l’Alliance pour la démocratie au Mali à l’automne 1990, regroupant divers partis et organisations dont l’Union nationale des travailleurs du Mali. Les manifestations culminèrent au début de l’année 1991, réunissant des dizaines de milliers de personnes dans les rues de Bamako malgré la répression. Dès lors, le régime de Traore était condamné. Un groupe de militaires dirigés par le lieutenant-colonel Amadou Toumani Touré prenait les devants en renversant la dictature. Fait assez inhabituel, Touré surnommé ATT, rendait le pouvoir aux civils et retournait dans sa caserne avant d’en ressortir pour se faire élire président en 2002. Mais n’oublions pas qu’en ces années 1990 de révoltes populaires contre les plans de restructuration du FMI et l’effondrement du cours des matières premières, l’impérialisme français faisait pression sur les régimes pour qu’ils donnent le change par un vernis de démocratie.

Le règne d’ATT : démocratie de façade et corruption généralisée

Le Mali devait alors connaître une vingtaine d’années de démocratie relative, les divers partis bénéficiant, comme la presse, d’une certaine tolérance. Mais ATT, sur le plan économique, accentuait la politique de privatisations de son prédécesseur, ouvrant largement l’économie aux différentes puissances impérialistes. Populaire à ses débuts, le nouveau régime fut peu à peu rongé par la corruption. « Pour être magistrat, il fallait payer trois millions de francs CFA, pour être recruté par la police, il fallait payer un à deux millions, pour entrer dans l’armée il fallait payer ou, pour les filles, il fallait se soumettre au droit de cuissage » [1]. Un dégoût généralisé de la population s’installa, au point que moins de 20 % des électeurs participaient aux scrutins. Cette corruption allait jusqu’à acheter les chefs rebelles du Nord, Islamistes d’AQMI compris, à l’aide de toutes sortes de prébendes et sinécures qui donnaient l’impression à une partie de la population que les Touareg étaient favorisés à ses dépens. Ce pouvoir vermoulu s’accommodait fort bien du trafic de la drogue dans le Nord. Neuf généraux, dont le parrain aurait été ATT en personne, étaient impliqués dans le narco trafic, en complicité avec des groupes djihadistes. [2]

Ce régime était néanmoins vanté comme un des plus démocratiques d’Afrique et soutenu par la France et les États Unis qui lui fournissaient une aide et des instructeurs militaires, en fermant les yeux sur des trafics qu’ils ne pouvaient ignorer… [3]

C’est dans ce contexte, exacerbé par les défaites de l’armée malienne face aux indépendantistes touareg et aux islamistes, qu’a eu lieu, le 22 mars 2012, le coup d’État des bérets verts du capitaine Amadou Sanogo. Celui-ci fut aussitôt soutenu par diverses forces politiques, dont le parti de gauche SADI (Solidarité Africaine pour la Démocratie et l’Indépendance) [4] qui misaient sur lui pour mettre fin à la corruption et rétablir l’ordre au Nord. Mais les puissances impérialistes, en particulier la France, ont estimé que ce gradé inconnu ne ferait pas un partenaire fiable et se sont empressées, via la Cédéao, de le renvoyer dans sa caserne pour le remplacer par Dioncounda Traore, ex-président de l’Assemblée nationale sous ATT. La France mettait en place l’homme… qui allait l’appeler au secours !

Aujourd’hui, promesse est faite que des élections auraient lieu en juillet prochain. D’où le regain d’agitation dans les milieux politiciens et au-delà. Mais les partis ou clans maliens qui ont applaudi en chœur à l’intervention française n’en restent pas moins concurrents et divisés, en particulier entre partisans et opposants à Sanogo. Des élections qui légitimeraient un président avant que la situation engendrée par la guerre ne se dégrade trop (pour peu qu’on puisse le fabriquer en si peu de temps), feraient probablement l’affaire de la France. À condition que les querelles électorales n’enveniment pas davantage la situation.

Georges RIVIERE


[1Afrique en lutte. 25 juin 2012.

[2Selon le journal malien La dépêche.

[3Toujours selon La dépêche divers rapports des services secrets à ce sujet seraient parvenus à la Maison blanche.

[4En France, le PCF a apporté son soutien au SADI.

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