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DOSSIER : Les Etats-Unis en guerre : contre l’Irak, contre les peuples, contre leur peuple

Turquie : des islamistes bon chic bon genre

Mis en ligne le 23 mars 2003 Convergences Monde

Le 5 novembre dernier, l’AKP (« Parti de la justice et du développement ») du leader islamiste Erdogan arrivait largement en tête, avec plus de 34% des voix. La loi électorale turque ayant été conçue pour écarter du pouvoir les petits partis (extrême gauche ou autonomistes kurdes), l’AKP a raflé une majorité absolue au Parlement (363 députés sur 550), suivi par le Parti républicain du peuple (CHP, classé au centre gauche) avec 19% des voix et 178 sièges. Les autres partis, à moins de 10%, n’ayant aucun siège, exit donc l’ex-coalition gouvernementale, composée des très réactionnaires Action nationaliste (MHP, ex-« Loups gris ») et Mère patrie (ANAP), et surtout du Parti de la gauche démocratique du premier ministre sortant Bulent Ecevit, qui a pris une veste spectaculaire avec 1,2 % des suffrages (136 députés et premier groupe parlementaire en 1999).

Le péril vert ?

En Occident la victoire de l’AKP fut d’abord jugée inquiétante. En pleine « croisade contre l’Axe du mal » de Bush, alors que l’Etat turc est depuis des décennies un partenaire militaire majeur des Etats-Unis dans la région, la création d’un régime islamiste n’allait-elle pas bouleverser la donne ? Bien sûr, l’armée était toujours là, garante des alliances occidentales, mais une répétition de la destitution du précédent gouvernement islamiste en 1997 ne risquait-elle pas d’entraîner une guerre civile ? Et de rappeler le précédent algérien.

Le spectre du « péril vert » s’est pourtant rapidement estompé devant toutes les marques de civilité d’Erdogan et de son gouvernement (auquel il ne pouvait officiellement participer au début, étant inéligible jusqu’à ce 11 mars, suite à une condamnation pour incitation à la haine religieuse [1]). Assurances de bonne conduite vis-à-vis du FMI ou de l’Otan, réaffirmation de leurs ambitions européennes : les gestes se sont multipliés. N’a-t-il pas proposé d’autoriser le débarquement de 62 000 soldats américains pour ouvrir depuis la Turquie un front nord contre l’Irak, alors que la population est massivement contre la guerre. Certes, le Parlement d’Ankara a refusé. Mais le gouvernement, désireux de ne pas déplaire à l’administration Bush - et d’empocher les milliards de dollars d’aide promis en échange - entend revenir à la charge.

Des généraux et des imams

Le choix de l’armée d’accepter de composer avec l’AKP, qui est de toute façon loin de lui ôter des mains le pouvoir réel, a évidemment aidé à cette transition sans changement.

Depuis la fondation de la république turque en effet, les militaires ont toujours été bien plus que de simples piliers de l’Etat. A plusieurs reprises, ils sont intervenus directement en confisquant le pouvoir aux civils, pour « rétablir l’ordre » avant de retourner se camoufler dans le décor parlementaire. Plus ou moins discrètement d’ailleurs : depuis le coup d’Etat militaire de 1980, la Constitution prévoit un Conseil national de sécurité, composé de cinq civils et de six hauts gradés, qui émet tous les mois des « avis » - parfois secrets, toujours prioritaires - sur la politique du gouvernement [2].

Cet Etat fort doit faire face, depuis longtemps, à une contestation importante, de partis d’extrême gauche, des pauvres, de travailleurs et surtout de mouvements indépendantistes, kurdes en particulier, tentant de secouer le joug de l’oppression turque. A partir de 1984, une guerre de quinze ans dans l’est du pays a détruit des centaines de villages, expulsé des centaines de milliers de personnes parties grossir le prolétariat des grandes villes, et lourdement pesé sur l’économie de toute la Turquie.

Pour mater les mouvements d’opposition, l’Etat turc a usé de tous les moyens de la répression. Sans hésiter à ajouter à ces moyens l’arme de la propagande religieuse, encouragé en cela par les tutelles impérialistes, notamment américaine. En 1982, les auteurs du putsch militaire ont précisé dans l’article 14 de la nouvelle Constitution que « l’enseignement religieux [était] assuré sous le contrôle de l’Etat », et l’ont rendu obligatoire dans les écoles publiques. La direction des affaires religieuses, financée par le budget de l’Etat, gérant 500 lycées religieux privés, a construit des milliers de mosquées avec l’argent public. Ainsi, au cours des années 80 et 90, le parti islamiste Refah a pu prendre son essor.

L’islamisme de gouvernement

Au point qu’après quinze ans de cette politique, la diversion islamiste a fini par poser un problème aux militaires. Début 1997, Erbakan, le leader du Refah, était élu Premier ministre. Quelques jours plus tard le Conseil national de sécurité émettait dix-huit recommandations visant « à éradiquer la réaction islamiste ». Erbakan osa soumettre ces recommandations au vote du Parlement. L’armée se livra alors à un « coup d’Etat virtuel » : vingt nouvelles recommandations destituèrent Erbakan et interdirent son parti.

Reconstitué sous le nom de Fazilet, puis scindé entre les intégristes du Parti de la pureté et les modérés de l’AKP, les élections de novembre dernier ont donc amené le retour de l’islamisme derrière Erdogan. Un retour surveillé de près : l’AKP lui-même aurait manqué de se faire interdire quelques semaines avant le scrutin. Mais les militaires reçoivent eux aussi leurs « avis ». Et Washington se serait opposé à la manœuvre. Preuve que les Etats-Unis savaient à quoi s’en tenir sur le prétendu danger islamiste.

Le soutien populaire à l’AKP est pourtant sans doute réel, alimenté par le désespoir d’une population qui a vu ses conditions de vie s’effondrer ces dernières années. En février 2001, la Turquie a connu une grave crise financière. L’inflation a connu des taux de 80% annuels, et la livre turque s’est dévaluée depuis de 50% par rapport au dollar. Vingt-sept mille entreprises ont fait faillite, jetant à la rue un million et demi de travailleurs. Aujourd’hui, 40% des 65 millions de Turcs vivent avec 1,5 $ par jour. C’est sur cette misère que se sont développés les succès électoraux d’un islamisme promettant de redresser l’économie, avec une clientèle gagnée dans les quartiers pauvres par l’organisation des soupes populaires ou l’enregistrement des demandes d’emploi.

Dans ce contexte de brutale aggravation de la situation sociale, l’option AKP n’était donc sûrement pas la pire pour les régents militaires de la Turquie et leurs patrons américains. Erdogan, héros des pauvres mais multimillionnaire, n’est pas moins un représentant des intérêts de la bourgeoisie turque - et de l’impérialisme - que les leaders usés qu’il a remplacés et dont il reprend pratiquement entièrement la politique tant intérieure qu’extérieure, y compris l’alliance avec les Etats-Unis.

Benoît MARCHAND


[1En fait pour avoir cité le poème suivant : « Nos minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques et les mosquées nos casernes… » !

[2L’armée contrôle aussi le système judiciaire, et jusqu’aux universités (nominations, programmes, censure). Elle est par ailleurs l’une des plus grosses puissances économiques du pays. Pour n’évoquer que ses activités légales, elle est à la tête d’une holding, l’OYAK, qui emploie 30 000 personnes dans une trentaine d’entreprises de tous secteurs : cimenterie, automobile (avec OYAK-Renault), chimie, agroalimentaire, immobilier, banque, assurances (avec AXA)… jusqu’aux supermarchés et au tourisme. Une autre holding, TSKGV (20 000 emplois directs), se consacre à l’industrie d’armement.

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