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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 90, novembre-décembre 2013

Soulèvement Populaire en Colombie

Mis en ligne le 16 novembre 2013 Convergences Monde

Pendant plus de trois semaines, entre le 19 août et la mi-septembre, un puissant mouvement populaire, le plus important depuis plus de trente ans, a secoué la Colombie. Parti d’une révolte paysanne, il a rapidement entraîné l’ensemble des travailleurs. Mineurs, ouvriers, enseignants, personnel médical, transporteurs sont entrés dans la lutte, par solidarité et sur leurs propres revendications. Face à ce déferlement, le gouvernement Santos a choisi la répression brutale.

C’est l’entrée en vigueur de traités de libre échange, signés en 2012 avec les États-Unis et l’Union européenne, qui a mis le feu aux poudres dans les campagnes. Les trusts agricoles américains et européens ont en effet inondé le marché colombien et durement attaqué la production locale en pratiquant un dumping effréné. On a ainsi observé 81 % d’augmentation des importations en provenance des USA, dont 2 000 % d’augmentation des importations de riz, produit alimentaire de base. La grève des paysans a débuté dans neuf régions, puis s’est étendue à une vingtaine et a pris la forme de barrages routiers et de manifestations en ville.

Ses effets se sont très rapidement fait sentir avec une pénurie généralisée.

50 000 militaires contre une grève « qui n’existe pas »

Une semaine après le début de la mobilisation, le 25 août, le président Juan Manuel Santos (Parti social d’union nationale) s’est ridiculisé et a renforcé la colère en déclarant à la télévision que « la grève n’existe pas », alors qu’il venait de survoler les affrontements en hélicoptère… Mais le soir du 29 août, le même Santos a convoqué un conseil des ministres en urgence dans la soirée et mobilisé 50 000 hommes de l’armée.

C’est que, ce 29 août, le mouvement a connu son point culminant avec de gigantesques manifestations auxquelles ont commencé à se joindre les autres catégories de travailleurs et les étudiants. 20 000 étudiants ont ainsi défilé à Bogota, en solidarité. Les enseignants et le personnel médical se sont mis en grève. Alors que des milliers de mineurs étaient déjà en grève pour des augmentations de salaires avant ce mouvement, comme ceux de la compagnie américaine Drummond qui emploie 5 000 travailleurs dans la seconde mine de charbon du pays, la lutte s’est étendue à tous les secteurs stratégiques, comme les ouvriers du pétrole et les transporteurs qui revendiquent une baisse du prix de l’essence.

La répression ordonnée par Santos a fait, selon les syndicats, 12 morts, 500 blessés et des centaines d’arrestations, dont celle de Huber Ballesteros Gomez, un dirigeant national de la CUT (Centrale Unitaire des Travailleurs), toujours emprisonné au moment où nous écrivons.

Le gouvernement a combiné répression avec petites concessions et ouverture de négociations. Face aux ouvriers, il est semble-t-il parvenu à négocier secteur par secteur et à endiguer les grèves. Face aux paysans, il a cédé sur le papier sur certains points et ouvert des négociations à la mi-septembre ; il a annoncé le gel pour deux ans de la « résolution 970 » qui leur interdit de conserver et de vendre des semences pour en laisser le monopole aux grandes entreprises nationales et surtout étrangères.

Mais des représentants paysans dénoncent depuis plusieurs semaines le fait que le gouvernement ne tient pas ses promesses et que rien de concret ne sort des négociations. Les manifestations et barrages de routes pourraient reprendre en novembre. À l’heure actuelle, des mobilisations de paysans, d’étudiants ou de travailleurs de la santé, certes ponctuelles, continuent à se dérouler.

Ce mouvement survient alors que la Colombie vient de connaître, ces dernières années, un taux de croissance de l’ordre de 8 % qui n’a profité pour l’essentiel qu’aux classes aisées : 20 % de la population détient 60 % des richesses, et les 20 % les plus pauvres… 3 %. Entre 40 % et 60 % de la population vit toujours en dessous du seuil de pauvreté officiel.

25 octobre 2013, Georges RIVIERE


Une crise dans la classe politique

Le mouvement a suscité aussi une crise au sein de la classe politique. L’ancien président Uribe, partisan de la manière forte avec les FARC et accusé de graves crimes, en profite pour refaire surface et attaquer son rival. Alors que Uribe a pour base sociale les grands propriétaires et éleveurs qui entretiennent des armées privées de paramilitaires pour s’opposer aux paysans, Santos représente une fraction de la bourgeoisie plus « moderne » qui bénéficie notamment des investissements de l’impérialisme américain pour exploiter les ressources naturelles de la Colombie. Il aurait donc préféré régler « en douceur » le problème de la guérilla, qui reste un obstacle à ces investissements dans certaines parties du pays, alors que les propriétaires terriens ne veulent pas accepter la moindre réforme agraire. Mais, face au soulèvement populaire, Santos a recours comme son prédécesseur aux sinistres groupes paramilitaires, officiellement dissous, dont les chefs ont été condamnés pour leurs crimes et pour trafic de drogue, mais rapidement libérés pour la plupart.


Les FARC, la plus ancienne guérilla du monde

Cette explosion populaire se déroule aussi au moment où le gouvernement négocie à Cuba depuis des mois avec des représentants des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie.

La guérilla des FARC est née dans les années 1960, à la suite d’un coup d’État militaire et d’une sanglante guerre civile qui fit 100 000 à 300 000 morts. Cette guerre civile fut suivie d’une terrible répression contre le mouvement paysan qui avait réussi à s’emparer de régions entières, créant 16 républiques indépendantes, dont celle de Marquetalia. C’est l’attaque de cette dernière par l’armée qui suscita l’apparition de groupes armés de défense de paysans, donnant naissance aux FARC sous la direction de militants du Parti communiste colombien. Leur objectif principal était une réforme agraire.

Après vingt ans de combats, l’armée n’ayant pas réussi à éliminer la guérilla mais les dirigeants de celle-ci réalisant qu’ils avaient peu de chances de s’emparer militairement du pouvoir, des négociations furent engagées et un accord de paix conclu en 1984. Aux termes de celui-ci, les FARC constituaient l’Union patriotique, un parti légal. Mais le pouvoir et les groupes paramilitaires, financés par les grands propriétaires terriens et liés aux narcotrafiquants, se lancèrent alors dans une véritable extermination des cadres et militants de l’UP. Entre 1984 et 1994, des milliers d’entre eux furent assassinés, parmi lesquels 9 députés et plusieurs candidats aux élections. Cette répression frappa tous les contestataires, accusés à tort ou à raison d’appartenir aux FARC ou de sympathiser avec elles : syndicalistes, journalistes, politiciens. Selon Amnesty International, ce sont 12 000 syndicalistes qui ont été ainsi assassinés entre 1986 et 2012. Les FARC reprirent alors le chemin de la guérilla.

Le président Uribe, élu en 2002 et réélu en 2006, a engagé contre les FARC un combat d’une violence sans précédent, avec l’appui de conseillers militaires nord-américains. Cette guerre a entraîné, selon la Croix Rouge, le déplacement forcé de trois millions de paysans. Elle parvint semble-t-il à affaiblir considérablement les FARC, notamment en tuant un certain nombre de leurs chefs historiques, sans les détruire. Mais, en 2008, les liens entre les politiciens, les barons de la drogue et les paramilitaires étaient mis en lumière par un scandale qui aboutissait à l’arrestation de 29 parlementaires et à la dissolution officielle des paramilitaires, qui ne fut jamais effective.

En août 2010, Juan Manuel Santos succédait à Uribe et se déclarait partisan d’une politique de dialogue avec les FARC. Des pourparlers étaient engagés et se poursuivent à La Havane, mais n’ont pour le moment abouti à aucun résultat. À la faveur des mouvements paysans et ouvriers, la Marche patriotique, liée à la branche légale du PC colombien, a fait un retour en force sur la scène publique et annonce de nouvelles manifestations. Il est difficile d’apprécier l’influence du PC, dont les dirigeants et cadres vivent dans une semi-clandestinité sous la menace permanente d’assassinat. Ce qui est certain, c’est que le mouvement ouvrier et paysan colombien ne manque pas de militants courageux et ne se limite pas à quelques milliers de guérilleros perdus dans la jungle.

G.R.

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