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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 23, septembre-octobre 2002 > DOSSIER : Syndicats / travailleurs : Un fossé grandissant

DOSSIER : Syndicats / travailleurs : Un fossé grandissant

Sitôt développés, sitôt intégrés

Mis en ligne le 5 octobre 2002 Convergences Monde

Dans le dernier tiers du XXe siècle, la classe ouvrière, en menant des luttes d’envergure dans un certain nombre de pays d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique, a construit des organisations syndicales de masses, comptant parfois plusieurs millions d’adhérents en un rien de temps. Ces syndicats ont joué en général un rôle de premier plan dans les changements politiques en profondeur qui s’y sont produits. Et pourtant nulle part la classe ouvrière, dont le poids fut décisif, n’a véritablement tiré profit de son intervention qui n’a abouti au mieux qu’à la mise en place d’organisations bureaucratisées et intégrées au système capitaliste.

Des luttes contre la dictature…

Ainsi, en Afrique du Sud, 1973 vit une première grande vague de grèves défier le régime de l’apartheid. Si ces grèves portaient sur les salaires (ceux des mineurs quadruplèrent entre 1972 et 1975) elles prenaient aussitôt un caractère politique, les syndicats noirs indépendants étant illégaux et tout mouvement étant du coup dirigé contre la dictature.

Les luttes se multiplièrent pour imposer la reconnaissance des syndicats noirs indépendants, et dès 1983, le patronat des mines lui-même, en toute illégalité, se résolut à organiser une rencontre avec les dirigeants du NUM, le syndicat noir des mines. 740000 travailleurs noirs étaient alors syndiqués. Le pays connut par la suite plusieurs vagues de grèves générales, notamment de 1984 à 1986. Le gouvernement de l’apartheid fut contraint de recourir à l’état d’urgence, mais la bourgeoisie n’en avait pas moins saisi qu’elle devrait faire des concessions. Le régime de l’apartheid était condamné.

De même en Corée du Sud et au Brésil, ce furent les luttes de la classe ouvrière, dans les années 1980, et la montée en puissance du mouvement syndical, sur des revendications tout à la fois économiques et politiques, qui mirent en difficulté l’armée au pouvoir, et la contraignirent à faire des concessions démocratiques, puis à passer la main à des gouvernements civils élus.

En Pologne enfin le coup décisif à la dictature fut porté en août 1980 par la grève et l’occupation des travailleurs du chantier naval de Gdansk. En deux semaines, la grève était devenue générale dans tout le pays, et les dirigeants de Gdansk, Lech Walesa en tête, étaient reconnus comme ceux de tous les travailleurs polonais. Le gouvernement dut capituler, renoncer à l’augmentation des prix alimentaires, promettre des augmentations de salaires, et reconnaître le droit des travailleurs à s’organiser dans des syndicats libres. Le syndicat Solidarité reçut alors l’adhésion de 10 millions de personnes.

…à l’abandon des intérêts des travailleurs

Mais la fraîcheur apparente de ce mouvement ouvrier était toute trompeuse. Ou plus exactement si les masses de prolétaires entraient dans l’arène politique et sociale pleines d’enthousiasme et de rêve d’une autre société, les dirigeants derrière lesquels elles le faisaient étaient des politiciens bien bourgeois.

Ainsi, en Pologne les dirigeants de Solidarité cherchaient au contraire un compromis entre les travailleurs, dont les revendications gonflaient au fur et à mesure qu’ils prenaient conscience de leurs forces, et l’Etat polonais, qu’ils ne souhaitaient absolument pas remettre en cause. Walesa, était lié à l’Eglise catholique, dont le chef polonais avait déclaré au début de la grève d’août : « Je considère que parfois il ne faut pas réclamer, exiger, revendiquer beaucoup, pourvu que l’ordre règne ». C’était un quasi feu vert à l’établissement de la dictature de Jaruzelski dans un premier temps. Et plus tard, quand le régime se réforma pour permettre la restauration du capitalisme, le gouvernement de Walesa devenu président de la république, ne ménagea pas les travailleurs.

En Afrique du Sud, les principaux dirigeants syndicaux firent le choix non de préparer une Afrique du Sud post-apartheid où les travailleurs auraient le contrôle du pouvoir et des richesses de la société, mais de devenir le prolongement politique de l’ANC dans la classe ouvrière. C’est sur cette base que se constitua le COSATU, la grande centrale syndicale unifiée.

Les dirigeants syndicaux reçurent leur récompense. Sur les 400 sièges du parlement national issu des premières élections multiraciales de l’histoire du pays, en 1994, 76 étaient occupés par des syndicalistes du COSATU, 80 par des membres du Parti communiste (SACP), tous élus sous une étiquette ANC. Mais le « Programme de Reconstruction et de Développement » du nouveau gouvernement Mandela, qui devait apporter aux pauvres des emplois, des maisons, l’électricité et l’eau potable, confié à la tutelle de l’ancien secrétaire général du COSATU, resta sur le papier. Et une loi interdisait dès 1995 les grèves dans les services dits « essentiels » et rendait illégale toute grève organisée contre des licenciements.

La société sud-africaine reste plus que jamais l’une des plus inégalitaires au monde. Mais la bureaucratie du COSATU a pu se lancer dans les affaires. Les milliards de dollars versés dans des caisses de retraite et de prévoyance par les 3,2 millions de syndiqués ont été utilisés par les organisations syndicales pour monter des fonds d’investissement. Le NUM, le syndicat des mineurs, a investi 1,5 milliard de francs… dans une holding du trust minier Anglo American. Son ancien secrétaire général, Cyril Ramaphosa, devenu millionnaire, résuma bien le singulier destin de ces chefs syndicalistes : « Voilà les syndicats qui se mettent aux affaires pour leur propre compte. (…) Je n’ai aucun scrupule moral à m’engager dans cette voie nouvelle, parce que j’y travaillerai avec des camarades et que nous nous conformerons à certains principes. Inutile de nous voiler la face : ce faisant, nous allons bien sûr nous enrichir. Mais en même temps, nous dirons que nos syndicats aussi doivent pouvoir s’enrichir. Bientôt le NUM nagera dans les millions . »

Cette histoire de la fin du vingtième siècle a donc vu des millions de travailleurs développer leur conscience de classe, et se battre à la fois pour leurs intérêts économiques, et pour conquérir des libertés politiques pour toute la société. Mais elle a démontré aussi que faute d’organisation ouvrière communiste révolutionnaire, les syndicats tendent de plus en plus vite à une intégration dans l’Etat, à un ralliement à la bourgeoisie et au bradage des intérêts des travailleurs. C’est ce qu’observait déjà Trotsky dès 1940, « Les syndicats à l’époque de la décadence impérialiste »…« ne peuvent pas rester plus longtemps politiquement neutres, c’est-à-dire se limiter à la défense des intérêts journaliers de la classe ouvrière. Ils ne peuvent pas être plus longtemps anarchistes, c’est-à-dire ignorer l’influence décisive de l’Etat sur la vie des peuples et des classes. Ils ne peuvent pas être plus longtemps réformistes, parce que les conditions objectives ne permettent plus de réformes sérieuses et durables. Les syndicats de notre époque peuvent ou bien servir comme instruments secondaires du capitalisme impérialiste, pour subordonner et discipliner les travailleurs et empêcher la révolution, ou bien au contraire devenir les instruments du mouvement révolutionnaire du prolétariat. »

Bernard RUDELLI

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