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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 23, septembre-octobre 2002 > DOSSIER : Syndicats / travailleurs : Un fossé grandissant

DOSSIER : Syndicats / travailleurs : Un fossé grandissant

Les hauts et les bas de la syndicalisation

Mis en ligne le 5 octobre 2002 Convergences Politique

Depuis 1945, la baisse du nombre de syndiqués est lourde : de plus de 5 millions en 1945 à 2 millions aujourd’hui, alors que le nombre de salariés est passé de 11 à 20 millions. En pourcentage, elle est donc plus marquante encore : plus de 40 % des salariés étaient syndiqués en 1945, environ 10 % aujourd’hui [1].

Cette évolution ne s’est pas faite d’une manière uniforme. Après un premier recul après 1947 qui a porté le nombre de syndiqués en 1958 à 2 500 000 (20 % des salariés), le mouvement syndical français a connu une nouvelle période de « bonne santé »… relative. Pendant les années 1960 et la première moitié des années 1970, les syndiqués formaient un quart des salariés environ. Or, durant cette période, le nombre de salariés s’est accru de façon notable. Ce qui signifie que les syndicats parvenaient à développer leur influence dans les nouvelles entreprises, gagnaient de nouveaux salariés. En 1975 ils regroupaient environ 4 millions de membres.

Les années noires…

Depuis la fin des années 1970, et surtout au cours des années 1980, les effectifs syndicaux ont baissé de façon notable, atteignant les 2 millions en 1990. La CGT, de loin la plus importante, a évidemment été la plus atteinte, perdant plus de la moitié de ses effectifs sur la période 1978-1993. Mais les autres confédérations ont aussi connu une perte d’audience : la CFDT a perdu 35 %, FO au moins 23 % [2].

CGT CFDT FO Total (tous syndicats confondus)
Syndiqués en 1978 1 570 000 728 000 482 000 3 854 000
Syndiqués en 1993 639 000 473 000 370 000 2 121 000
Perte entre 1978 et 1993 59% 35% 23% 45%

Mais là ne s’arrête pas l’affaiblissement du syndicalisme. Le nombre d’entreprises où aucun syndicat n’est présent a nettement augmenté. Ainsi aux élections de CE (qui concernent les entreprises de droit privé de plus de 50 salariés) les listes de non-syndiqués représentaient 15 % des candidats aux élections aux CE en 1980, 30% en 1995. En 1995, la moitié des CE sont gérés par des non-syndiqués (il convient de dire cependant qu’il s’agit généralement des entreprises comptant le plus petit nombre de salariés).

Le recul de l’implantation des syndicats a été la plus franche dans les secteurs où ils étaient déjà faibles. Ainsi, dans le commerce, de 9,6 % en 1973, le taux de syndicalisation est tombé à 1,9 % en 1990.

Dans le secteur public, les syndicats ont ainsi un peu mieux résisté à l’érosion, bien qu’aux PTT, les effectifs de la CGT soient passé de 91 000 en 1978 à 45 000 en 1987. Néanmoins les syndiqués y étaient encore de 29 % en 1990, dont 11 % pour la CGT.

Des causes objectives ?

Pourquoi cet affaiblissement général ?

Il y a évidemment la fermeture de beaucoup d’entreprises industrielles, dans la sidérurgie, les mines, mais aussi bien d’autres secteurs suite à la crise des années 1970. Dans ces secteurs touchés par la crise des sections syndicales ont tout simplement disparu. D’autres ont été sérieusement affaiblies.

Par ailleurs, les grandes concentrations industrielles se sont réduites. Des activités ont été filialisées, confiées à la sous-traitance. Le nombre de ceux travaillant pour des entreprises de moins de 50 salariés a augmenté. Aujourd’hui ils représentent la moitié de la population active. Et ceux qui travaillent dans des entreprises de plus de 500 salariés ne sont plus que 12 %. Or la base des syndicats d’industrie étaient évidemment dans les grandes usines.

Enfin et surtout ces années ont été marquées par le développement du chômage. La crainte de perdre son emploi fait largement hésiter avant de s’investir dans un syndicat. Elles ont aussi engendré par une plus grande précarité de l’emploi, le développement massif des CDD, de l’intérim, de la précarité sous toutes ses formes (plus de 5 millions de chômeurs et 4 millions de précaires en 1998). Ce sont des salariés « volatiles » qu’il est difficile de syndiquer et qui n’en voient pas la nécessité. Ajoutons que bien peu de syndicats et de syndicalistes ont fait un effort dans cette direction…

Pourtant le prolétariat n’a pas disparu, loin de là. Au contraire. Il y a depuis 30 ans, nettement plus de salariés (ne serait-ce que du fait de la généralisation du travail des femmes). Il y a certes moins d’ouvriers dans la population active. D’après les statistiques officielles, l’industrie emploie 4 millions de personnes aujourd’hui, soit 1,5 millions de moins qu’en 1970. Mais les employés, les travailleurs des services sont aussi pour la plupart des prolétaires. Et ils sont 5 millions de plus qu’en 1970. Il faut donc chercher ailleurs les causes réelles de l’affaiblissement des syndicats.

Rien d’inévitable

Face à la dispersion des travailleurs ou à l’éclatement du personnel d’un même site en multiples entités juridiques, aucune des grandes confédérations n’a proposé ni même essayé d’imaginer une forme d’organisation qui permettrait aux salariés de se regrouper et d’unifier leurs forces. Pourtant, si les mots ont un sens, c’est bien là leur rôle premier. Pourquoi créer confédérations, fédérations et même syndicats sinon pour permettre aux salariés de faire front et de s’organiser ensemble pour défendre leurs intérêts communs ?

Bien plus, face à la remise en cause des acquis et aux attaques tous azimuts, du gel des salaires aux licenciements et fermetures d’entreprises, qui n’ont fait que croître au fil des trois dernières décennies, les directions syndicales n’ont jamais proposé à la classe ouvrière la riposte nécessaire. Toujours une bonne raison. Quand la gauche était au pouvoir, il ne fallait pas trop la gêner. Et lorsque c’était la droite le rapport des forces était défavorable. Au mieux, les syndicats ont mené des combats isolés, sans vouloir généraliser et donner une perspective d’ensemble. Il n’y a donc pas à s’étonner si l’ensemble des travailleurs leur a peu à peu tourné le dos.

Même dans le discours, les deux principales centrales, CGT et CFDT ont abandonné la référence à la lutte des classes pour passer au syndicalisme « de proposition ». En se refusant de mener les tâches de la défense des intérêts des travailleurs les syndicats ont ainsi contribué à démobiliser une classe ouvrière qui croit de moins en moins en elle-même et en ses organisations. Mais par là ils contribuaient aussi à scier la branche sur laquelle ils se sont établis.

Les transformations de la vie syndicale

Jusqu’ici. Car au fil du temps la nature des organisations syndicales a changé sous plusieurs aspects. Ainsi l’affaiblissement de l’effectif des syndicats ne s’est pas accompagné d’un affaiblissement des appareils des confédérations et des fédérations mais au contraire d’une multiplication du nombre de personnes travaillant à ces niveaux. La CFDT compterait 10 000 militants, soit près d’un syndiqué sur 50, consacrant l’essentiel de leur temps à l’activité syndicale, dans leur entreprise ou dans les structures du syndicat. 3000 d’entre eux travailleraient pour la confédération, les unions régionales ou professionnelles.

Accaparés par de nombreuses réunions, du syndicat, du comité d’entreprise, avec les représentants du patron, même les militants qui demeurent au sein de l’entreprise et ne sont pas aspirés dans les rouages des fédérations et unions voient leurs relations avec les travailleurs se réduire souvent à la période électorale. D’après une étude de 1999, si 64 % des salariés des entreprises privées de plus de 20 salariés sont couverts par un délégué syndical, seuls 34 % en sont informés. Et sur ces derniers, 60 % seulement a un contact réel avec des militants syndicaux.

Faut-il dans ces conditions s’étonner de l’appauvrissement, unanimement constaté partout, de la vie syndicale quotidienne. Les tournées des syndicalistes dans les entreprises sont devenues de plus en plus rares, et souvent inexistantes. Les réunions de syndiqués ne regroupent souvent que ceux qui possèdent des heures de délégation, c’est-à-dire le cercle le plus étroit des syndicalistes. A la CFDT, les « adhérents de base », sans mandats ni heures de délégation, ne représenteraient que 4 adhérents sur 10.

Le regain de ces dernières années

Certes, les dix dernières années semblent marquer un certain regain de la présence syndicale. Il semblerait que les syndicats aient un peu élargi leur présence, en particulier dans des entreprises liées à des groupes. Les listes de non-syndiqués reculent aux élections de CE. Le nombre d’accords d’entreprise signés avec un ou des syndicats a augmenté, en particulier du fait des lois Aubry qui les ont pratiquement imposés, mais pas seulement. Près de 31 000 accords ont été signés en 1999, à comparer aux 13 328 accords signés en 1998 et aux 6479 accords en 1990.

Après le net recul des années 1980, les principales confédérations ont affirmé vouloir reconquérir du terrain perdu, développer leur implantation, faire face aux enjeux de la précarité, etc… Seraient-elles en train de gagner leur pari ? Peut-être. Encore faut-il savoir ce qu’elles recherchent vraiment. Développer l’organisation des travailleurs, multiplier les sections syndicales vivantes ou gagner pour elles-mêmes une certaine surface de présence leur permettant de prétendre à une certaine représentativité devant le patronat et le gouvernement ?

Depuis belle lurette la représentativité qu’elles ont pu acquérir leur a surtout servi à se tailler une place à la table des négociations avec le patronat. C’est ainsi d’ailleurs qu’une partie au moins de ce dernier, ainsi qu’une partie de l’établissement politique, ont contribué à étendre cette représentativité par la possibilité du « mandatement » qui permet à un syndicat de négocier au nom des travailleurs d’une entreprise sans avoir le moindre adhérent dans celle-ci.

Cette recrudescence de la présence syndicale apparaît ainsi lié au développement d’un syndicalisme de collaboration de classes. Syndicalisme dont la CFDT se revendique ouvertement mais dont elle est loin d’être le seul représentant. Syndicalisme qui loin de combler le fossé grandissant entre les travailleurs et les syndicats ne peut qu’aboutir à l’élargir toujours davantage.

Michel CHARVET


[1La plupart des chiffres cités dans cet article sont issus de « Syndicats et syndiqués en France depuis 1945 », D.Labbé, L’Harmattan, 1996. Ce ne sont évidemment que des estimations, qui semblent pourtant raisonnables.

[2Les chiffres concernant FO sont les plus sujets à caution. On peut se demander si FO n’a pas connu une baisse réelle plus élevée.

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