Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 64, juillet-août 2009

Neuf mois de crise… et de grèves : marais syndical et pavés dans la mare

Mis en ligne le 3 juillet 2009 Convergences Politique

« Sous les pavés de mai 2009, la déprime sociale » titrait le journal Le Monde du 26 mai. Avec la crise sociale engendrée par la crise économique, certains pouvaient croire, dit l’article, que l’hiver, réchauffé par quelques séquestrations de directeurs, un patron accueilli par des quolibets et jets d’ ?uf, plusieurs grèves marquantes comme Toyota ou Continental et un mouvement dans les universités, déboucherait sur un nouveau mai 68. Mais non, explique le journaliste : « Les salariés qui recourent à la radicalité dans leurs actions ne veulent pas, à la différence de nombre de rebelles de Mai 68, “faire la révolution” (…) ils expriment leur désarroi ».

Les coups de blues ont tout de même pété sec à Sony, 3M, Caterpillar, Molex ou ailleurs. Sans parler de la grève générale aux Antilles. La colère est bien là. Même si elle n’a pas explosé ni été contagieuse au point de bousculer les bureaucraties syndicales, comme elle l’avait fait en 1968… avant que la direction de la CGT ne prenne le train en marche, le pied sur le frein. Si bien que les confédérations syndicales n’ont pas eu trop de mal, jusque-là, à jouer leur rôle de tampon social.

Contre-feux syndicaux

Après avoir donné le change par deux journées d’action, prudemment espacées de près de deux mois, les 29 janvier et 19 mars, les directions syndicales ont, dans la plus parfaite unité, orchestré un savant decrescendo : petit coup de cymbale d’un premier mai traditionnel, journée d’action égrenée à la carte le 26 mai, chacun sa petite note dans son coin ou sa branche, pour terminer en sourdine avec une manifestation désertée, et pour cause, le samedi 13 juin. Question de dire à ceux qui avaient manifesté nombreux en janvier et mars et à ceux des militants syndicaux qui, un peu partout, demandaient une suite : plus rien à voir, circulez !

Pourquoi Sarkozy se serait-il donc gêné, dans son show de Versailles, pour confirmer ses intentions de repousser encore l’âge de la retraite, d’accélérer les réductions d’effectifs dans la fonction publique ou de réorganiser les hôpitaux au nom de la diminution des dépense publiques « non indispensables », et de promettre de nouvelles subventions au patronat, alors qu’il ne se passe pas une semaine sans que soient annoncés des plans de licenciements ?

Des confédérations disponibles pour cogérer la crise…

Depuis le début de la crise, en septembre 2008, les confédérations syndicales se sont montrées avant tout soucieuses d’apparaître « responsables » et d’offrir leurs services au patronat et au gouvernement pour cogérer la crise et éviter ainsi les explosions sociales. Dès l’automne : soutien au plan de sauvetage des banques. Certes critique : Thibault ne le soutient « pas tout à fait ». Mailly comprend bien qu’il faut « sauver les banques malgré les erreurs qu’elles ont faites » mais trouve les 360 milliards un peu trop chers. La CFDT se « félicite » des« annonces du Président de la République en matière de garantie des prêts interbancaires et de recapitalisation des banques », même si elle juge plus positive la politique de Sarkozy au niveau européen qu’au plan national. Et l’année sociale se termine par la négociation, toujours en cours, avec le Medef sur les « mesures d’urgences » pour l’emploi : au programme, le chômage partiel, sur lequel les propositions du Medef paraissent déjà aux yeux de la CFDT comme « une bonne base » et la mobilité professionnelle.

Car ce n’est pas aux licenciements que les directions syndicales comptent s’attaquer. Même la CGT explique que leur interdiction n’est pas à son programme et certains de ses responsables font la chasse aux banderoles portant un tel slogan dans les manifestations. Ni au chômage partiel mais seulement aux conditions auxquelles les travailleurs devraient l’avaler. Il faudrait bien que les industries aient la liberté de s’adapter, expliquent les plans anti-crise élaborés par les économistes des confédérations, avec leurs propositions de subventions de l’Etat ou des régions aux patrons, conditionnées à des promesses d’efforts de sauvegarde d’emplois, avec leurs chapitres sur la formation, qui devrait aider les licenciés à se recycler, et autres balivernes du « syndicalisme de proposition ». Et les leaders confédéraux de saisir les multiples invitations de Sarkozy, pour l’éclairer de leurs propositions !

… négocier les reculs et émietter les luttes

Le secteur de l’automobile, ses constructeurs, équipementiers et sous-traitants, a connu bien des luttes cette année. Il était le premier touché par la crise. Et la crise y a servi de prétexte à imposer des restructurations, mesures anti-ouvrières et programmes d’économies d’une ampleur sans commune mesure avec la baisse des ventes, comme le montrent les heures supplémentaires et samedis travaillés imposés ce printemps dans plusieurs usines de production, après des coupes dans les effectifs et des licenciements massifs d’intérimaires. D’ailleurs, si Renault annonçait à l’automne 6 000 suppressions d’emplois, le groupe Peugeot ne faisait, lui, que prolonger un plan de suppression d’effectifs mis en route avant la crise.

La première explosion de colère a été celle des ouvriers de Renault Sandouville (près du Havre), où la direction avait décidé de supprimer 1 000 emplois sur 3 700, sous forme de départs « volontaires » mais en décrétant tout de suite des semaines de chômage… à renouveler jusqu’à ce qu’elle ait son lot de départs prévus. On se souvient de l’accueil qu’ont réservé le 6 octobre à Sarkozy les ouvriers de Sandouville : un millier d’entre eux en colère, de l’usine mais aussi d’entreprises sous-traitantes, Faurécia, Plastic Omnium, Lear, ou venus de Renault Cléon, ont obligé, malgré de forts cordons de CRS, le président et le PDG du groupe à entrer en cachette et à renoncer à parader, comme prévu, dans les ateliers. Quatre jours plus tard, le 10 octobre, le rassemblement au Salon de l’automobile à Paris, prévu depuis longtemps par la CGT, échappait quelque peu à ses dirigeants, lorsque les ouvriers, sous l’impulsion notamment de militants syndicaux d’extrême gauche, ont forcé les portes, aux cris d’interdiction des licenciements et de 300 euros pour tous, laissant seuls dehors les grands orateurs, sur leur camionnette !

Les directions syndicales n’ont été sensibles à la colère que pour l’étouffer, en présentant comme « positives » les propositions de meilleure indemnisation du chômage partiel faites aux ouvriers de Sandouville en échange de séances de formation (tarte à la crème des syndicats), avant de se précipiter aux négociations patrons-syndicats sur le chômage partiel, ouvertes dans le cadre du « pacte automobile » proposé par le gouvernement en février.

Et, tandis que les licenciements d’intérimaires à la production, les renvois de prestataires de service dans les centres techniques (où ils constituaient souvent une part importante de l’effectif réel) allaient bon train et que se multipliaient les plans de licenciements ou fermetures d’usines chez les sous-traitants, équipementiers et fabricants de pneus, il n’a plus jamais été question pour les directions syndicales d’appeler tous les travailleurs du secteur automobile à faire grève, ou à manifester ensemble, pas même lorsque plusieurs usines à quelques jours d’intervalle et quelques dizaines de kilomètres se sont vu annoncer un nouveau plan de licenciement et se sont mises en grève. Ce fut le cas chez les sous-traitants automobile de la région Nord-Pas de Calais. Et, a fortiori, plus question non plus de réunir tous les secteurs touchés par la crise ou victimes de programmes d’austérité du gouvernement : hôpitaux, Poste et tous les autres du secteur privé.

Des travailleurs déterminés

Dans bien des luttes de ces derniers mois, tranchant avec le ronron syndical, des travailleurs et militants syndicaux d’entreprises ont su se faire entendre. Sans se laisser brider par les règles des négociations officielles. Le 12 mars, les salariés de l’usine Sony dans les Landes, vouée à la fermeture, séquestraient pour une nuit le PDG de Sony France. Le 26 mars, c’étaient ceux d’une usine du groupe pharmaceutique 3M dans le Loiret qui, menacés de 110 licenciements (sur 235 travailleurs du site), faisaient de même avec leur patron. Le 31 mars à Grenoble, plusieurs cadres de Caterpillar étaient retenus par les ouvriers de l’usine d’ノchirolles, menacés de 733 licenciements. Le 9 avril, c’étaient quatre cadres dirigeants de la fabrique d’adhésif Scapa, pour exiger un doublement des primes de licenciement (du coup obtenu), et le 21 avril les dirigeants de l’usine Molex, fabriquant de connectique automobile, contre la fermeture.

Hauts cris du patronat. Rodomontades d’un Sarkozy :«  On est dans un ノtat de droit, je ne laisserai pas faire…. » Et jérémiades des leaders syndicaux, qui soit comme Chérèque mettent « de tels débordements » sur le dos du « manque de dialogue social », soit comme Thibault compatissent avec ces ouvriers et syndicalistes qui n’ont pas d’autre moyen de se faire entendre, mais précisent néanmoins qu’il n’est « pas de leur intérêt d’avoir recours à des formes d’actions qui leur seraient préjudiciables » .

Ces réactions peuvent faire en partie reculer le patron. Elles ne peuvent suffire, aussi déterminées soient-elles, à changer radicalement le rapport de forces, tant que les travailleurs en sont à lutter seuls, entreprise par entreprise, faute de trouver l’appui d’autres travailleurs en lutte et faute d’une politique d’ensemble.

Ainsi Caterpillar, qui a pourtant défrayé la chronique par la détermination des grévistes, s’est terminée par un jeté d’éponge. Invités le dimanche 19 avril, après un mois de lutte, pour négocier avec leur patron sous l’égide d’un représentant du ministère de l’Economie et de responsables des fédérations CGT et FO de la métallurgie, les élus du CE avaient été désavoués le lendemain par les grévistes : l’accord qu’ils avaient signé, sous prétexte qu’il ramenait le nombre de licenciés de 733 à 600, était rejeté par l’assemblée générale. Et les élus syndicaux d’expliquer alors qu’au ministère ils s’étaient fait « piéger ». Peut-être. Mais aussi par des dirigeants fédéraux qui avaient participé au guet-apens.

Le bras de force a encore duré un mois, malgré les menaces de la direction contre une vingtaine de grévistes mis à pied, une nouvelle tentative infructueuse de faire adopter par référendum le protocole d’accord pour 600 licenciements en échange d’une aggravation des horaires de travail (davantage de flexibilité et 15 samedis travaillés), puis le chantage de revenir aux 733 licenciements initialement décidés… Jusqu’à ce que la direction finisse par obtenir, contre l’avis des grévistes, la signature de trois des syndicats, FO, CFDT et CFTC !

La lutte aussi… pour organiser et diriger démocratiquement les luttes

Si les ouvriers de Continental, eux, ont obtenu, après deux mois et demi de lutte, des indemnités de licenciement substantielles (la garantie du maintien du salaire jusqu’à fin 2011, et une indemnité de licenciement de 50 000 à laquelle s’additionnent 0,6 mois de salaire par année d’ancienneté), ce n’est pas qu’ils étaient plus nombreux ou combatifs. C’est qu’ils ont su en grande partie garder la maîtrise de leur grève, prendre des décisions en assemblées générales, se donner une direction de la lutte où tous les militants de la grève avaient leur place, c’est-à-dire les moyens de résister à des retournements syndicaux. Certes ils étaient échaudés par le coup réussi, un an et demi plus tôt, par la CFTC, majoritaire dans l’usine, de leur laisser croire à l’engagement patronal de garantir le maintien de l’usine à condition de passer à 40 heures de travail par semaine sans augmentation de salaire. Quand, le 11 mars 2009, la direction a annoncé la fermeture de l’usine, non seulement la colère a éclaté, mais les syndicalistes signataires de l’accord sur les 40 heures n’ont pu qu’aller se rhabiller, laissant la place aux militants les plus décidés. Et il faut souligner le rôle joué par des militants cégétistes proches de l’extrême gauche (en l’occurrence du courant Lutte ouvrière), présents dans l’entreprise et qui ont pu faire bénéficier d’acquis précieux du mouvement ouvrier combatif.

Les grévistes de Continental ont su sortir de l’usine pour partager leur colère, au siège parisien de la société bien sûr, mais aussi à la préfecture, au tribunal, à l’usine Continental de Sarreguemines en Moselle, où des centaines de travailleurs se sont mis en grève pour les accueillir, et même à Hanovre manifester avec leurs collègues allemands de Continental, eux aussi menacés de licenciement. Ils sont allés à plusieurs reprises vers d’autres travailleurs en lutte, essentiellement des sous-traitants de l’automobile, Lear, Automotive, Sodimatex… C’est aussi ce qui a fait la force de leur mouvement.

Aller vers une lutte d’ensemble

Certes, les travailleurs de Continental n’ont fait qu’obtenir des indemnités de départ qui les mettent pour un temps à l’abri et permettent aux plus anciens de faire la jointure avec l’âge de la retraite. Ils n’ont pas empêché les licenciements. Ils n’en avaient pas la force à eux tout seuls.

Mais, dans la période actuelle, où les vagues de licenciements se succèdent semaine après semaine dans le secteur de l’automobile, mais aussi dans la chimie, avec Rhodia, ou l’électronique, avec Altis ou Freescale, les grévistes de Continental ou de Caterpillar pourraient et devraient ne pas rester isolés. Ils pourraient alors ne pas seulement exiger de meilleures indemnités de départ, ce qui est aujourd’hui la revendication que mettent en avant les travailleurs licenciés, mais se battre pour mettre un coup d’arrêt aux licenciements, les interdire de fait par la lutte collective. Même chose, d’ailleurs, en ce qui concerne les luttes en cours, relativement nombreuses, pour des augmentations de salaire. Car il n’y a pas de raison que les travailleurs paient la crise. S’il y a moins de travail, on le partage entre tous, sans diminution de salaire. Si les prix augmentent, les salaires doivent suivre et rattraper le retard accumulé. Patrons et actionnaires ont largement de quoi payer.

Olivier BELIN

Mots-clés : |

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article