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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 64, juillet-août 2009

Iran : Le régime des ayatollahs en crise

Mis en ligne le 3 juillet 2009 Convergences Monde

Si le régime iranien semble être venu à bout des manifestations monstres qui ont eu lieu pendant quelques jours à Téhéran et autres villes du pays, à l’annonce le vendredi 12 juin de la victoire électorale de Mahmoud Ahmadinejad (officiellement 19 millions de voix), là où une grande partie de la population attendait celle de Mir Hossein Moussavi (11 millions), preuve a été donnée, ou confirmée, que le régime doit sa stabilité d’abord aux énormes moyens répressifs qu’il utilise contre les classes populaires : forces régulières de la police et de l’armée, mais aussi forces supplétives levées dans la population.

L’intervention musclée des « officiels », « gardiens de la révolution » (quelque 120 000 membres d’une brigade spéciale de la division du renseignement, habillés de « chemises blanches » pour faire « civil », mais munis de bâtons, barres de fer, gaz lacrymogènes et armes à feu), épaulés par les « bassidji », une milice islamique « civile » (mais qui a aussi ses groupes armés) qui enrôlerait de gré ou de force près d’un million de personnes (dont beaucoup de jeunes), semble avoir eu raison de la contestation dans la rue, momentanément du moins car, le mercredi 24 juin, des centaines de personnes tentaient encore de se rassembler sur une place proche du Parlement à Téhéran. Et la contestation continue mais sous d’autres formes : tous les jours, il y a des manifestations dispersées dans les quartiers des villes, des mouvements de grèves ouvrières ont aussi été suivies dans les usines, en particulier dans plusieurs villes du Kurdistan…

La drôle de « démocratie » islamiste…

Face à cette dictature, les élections sont un trompe l’œil démocratique. Les candidats sont présélectionnés par et dans le sérail de la République islamique, après bénédiction du chef suprême Khamenei. Tous font allégeance aux « principes de la révolution islamiste ». Les opposants ont leur place en exil ou dans les prisons, sans oublier les dizaines de milliers qui ont été liquidés physiquement au fil des trente ans de ce régime. Partis, syndicats ou associations qui ne sont pas de stricte obédience islamique sont interdits et pourchassés. Pour les élections, le régime dépêche dans les villes de province et les campagnes des milliers de sbires chargés, cadeaux ou menaces à l’appui, d’inculquer le devoir civique aux populations. Sachant qu’il n’est pas obligatoire de voter mais que l’absence de tampon sur une carte est repérable, que le vote se pratique sans isoloir… il est quelque peu surréaliste de spéculer sur les éventuelles irrégularités des opérations de vote ! La solidarité et la caution apportées à Ahmadinejad par Chávez ou Lula n’y changent rien !

Quant à Moussavi en faveur duquel les manifestations ont semble-t-il éclaté, principal rival du président Ahmadinejad qui briguait sa réélection, il sort bel et bien du même tonneau. Le candidat à la « couleur verte » (celle de l’Islam), a été premier ministre du « guide suprême » de 1981 à 1988, sous Khomeini puis son successeur Khamenei. Les trois formaient une sainte Trinité responsable, entre autres, du massacre de milliers (certains disent même dizaines de milliers) de prisonniers politiques, dont certains déjà en prison depuis des années. Car, à la fin de la guerre Irak-Iran (déclenchée par Saddam Hussein, encouragé par l’impérialisme), le régime a eu peur qu’une fois disparu le prétexte de l’union nationale dans la guerre qui fit un million de morts, le peuple ne se retourne contre lui pour demander des comptes.

Aujourd’hui, Moussavi ferait partie d’un clan de « réformateurs », qui s’opposerait à des « ultraconservateurs » autour du président réélu. Aux côtés de Moussavi parmi ces « réformateurs », celui qui fut déjà président entre 1989 et 2005, Rafsandjani, sommité religieuse chiite et très grosse fortune du pays. On a les critères qu’on peut. Ce n’est pas d’hier que des factions existent, au sein d’un sérail panier de crabes – sans vouloir offenser Allah ! Mais la brutale confrontation de ces derniers jours, avec ses dizaines de morts et blessés graves, ses centaines d’arrestations, ses slogans conspuant explicitement le « guide suprême » et la dictature, marque certainement un tournant. Pas seulement dans la lutte des clans mais parce qu’à partir de cette première brèche, les classes populaires pourraient s’enhardir à contester et chercher à imposer leurs revendications et aspirations. Les femmes enlèvent leur voile lors des manifestations dispersées. C’est un réel tournant, peut-être encore plus significatif que le reste sur une détermination sans faille d’en finir avec le régime islamique.

La lutte des clans

Moussavi aurait-il une politique plus ouverte à l’Occident, c’est-à-dire aux intérêts de l’impérialisme américain, qu’Ahmadinedjad ? Sa campagne aurait-elle bénéficié d’une façon ou d’une autre des bons conseils et deniers occidentaux, comme les candidats « orange » de certains pays de l’Est dans le passé ? Les supputations vont bon train, alimentées par les interventions de Obama, Sarkozy et d’autres, pour protester – certes mollement – contre la répression des manifestations à Téhéran.

Un changement de tête en Iran pourrait rendre plus facile à l’impérialisme américain une normalisation de ses relations avec le régime iranien. Déjà sous Bush, et pour sortir du bourbier irakien, les responsables américains ont, ouvertement ou en catimini, cherché à s’appuyer sur l’autre puissance qui compte dans la région. Mais pour ce faire, la diplomatie américaine peut probablement compter sur Ahmadinejad aussi bien que sur Moussavi – sauf évidemment si le premier, pour se sortir d’une situation qui s’est sérieusement tendue à l’occasion de ces élections, cherchait à faire davantage encore assaut de démagogie anti-américaine. Pour le moment, curieusement, c’est la Grande-Bretagne davantage que les États-Unis qui semble la cible des attaques (une façon de ménager ceux-ci tout en trouvant un bouc-émissaire commode puisque c’est, avant les États-Unis, l’impérialisme britannique qui a historiquement fait main basse sur l’Iran et son pétrole. D’ailleurs, dernière nouvelle : le gouvernement britannique aurait bloqué un compte bancaire concernant 1,4 milliard de dollars au nom de Mojtaba Khamenei, fils du « guide suprême ». On peut se demander si ce n’est pas là la raison pour laquelle une manifestation des supporters du régime a été organisée devant l’ambassade de Grande Bretagne à Téhéran.

Il n’y a pas qu’une voie, ou qu’un homme, par lesquels les impérialismes américain et britannique pourraient renouer avec le régime iranien – Sarkozy leur filant le train. La prétendue menace nucléaire iranienne n’étant qu’un prétexte qui serait vite levé s’il le fallait… C’est en 1960, à l’ère du Shah soutenu par les États-Unis (et avec l’aide de l’industrie nucléaire française), que l’Iran a commencé à développer une industrie nucléaire.

Vert turban et turban vert

En matière de politique « économique » et sociale, c’est blanc bonnet et bonnet blanc aussi entre Ahmadinejad et Moussavi. Certes, le tandem Moussavi-Rafsandjani a prôné une politique plus ouverte aux investisseurs étrangers. Accélèrerait-il encore les privatisations, voire la dépendance à l’égard des banques et trusts occidentaux ? Le profil de Rafsanjani, le plus riche entrepreneur du pays, à la fortune présumée de plus d’un milliard de dollars US, le laisse penser. Mais voilà des années déjà que des privatisations sont en marche, voilà des années que le chômage et la misère augmentent qui, ajoutés à l’oppression politique que subissent toutes les couches de la société, à commencer par les femmes, a tourné au cocktail qui demandait peu pour exploser. Les élections en ont été l’occasion.

L’Iran est en crise économique endémique depuis 35 ans et le choc pétrolier. Aggravée par la révolution, le départ de capitaux – énorme – en 1978, l’embargo contre l’Iran, la guerre contre l’Irak… Mais au fil de ces dernières années, la pauvreté des masses et le taux de chômage se sont encore aggravés. Ce pays est devenu citadin à 70 %. Beaucoup de jeunes dans les villes et bidonvilles : 60 % de la population a moins de 30 ans. Les discussions de tous les jours tournent autour des conditions de vie, du chômage (officiel de 11 %, réel de 30 % au moins), des prix et de l’inflation (qui a dépassé la barre des 20 %), des salaires (minables et souvent non payés), des loyers.

Les manifestations se sont accompagnées de mouvements de grève ou débrayages dans certains secteurs, comme à l’usine automobile « Iran Khodro ». Un syndicat des transports en commun de Téhéran et sa banlieue (Vahed) qui s’est illustré par une lutte importante en 2005, a pris position le 18 juin contre la répression des manifestations. Car, malgré tout, les mouvements de grève n’ont presque jamais cessé en Iran. La plupart pour des salaires non payés ou d’autres revendications salariales. En 1997, réapparaissent des actions d’ouvriers du pétrole, autrefois puissants, soumises à une vigoureuse répression. La mobilisation a connu un nouveau point fort en 2005, avec la création du syndicat des transports publics cité ci-dessus, né d’initiatives de travailleurs et de cercles intellectuels. Malgré les menaces et agressions de troupes de choc des « conseils ouvriers islamistes ». Cette année 2009, le 1er mai à Téhéran a été marqué par le rassemblement d’environ 2 000 personnes : matraques et gaz lacrymogènes étaient évidemment au rendez-vous, 150 personnes arrêtées. Et des manifestations ont eu lieu dans d’autres villes.

La mobilisation va-t-elle continuer, s’amplifier, sous de multiples formes et pas seulement ces manifestations « pacifiques » auxquelles seules les forces de répression sont préparées ? Mais pour qu’une mobilisation populaire massive et profonde, comme celle que le pays a connue il y a 30 ans contre la dictature exécrée du Shah, ne soit pas à nouveau escamotée et détournée par des politiciens illusionnistes, il faudrait que le mouvement ouvrier trouve la force et les moyens de se renforcer, si ce n’est de renaître, et d’offrir une politique à toute la société.

26 juin 2009

Michelle VERDIER

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