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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 64, juillet-août 2009

Mayotte : au mépris des peuples

Mis en ligne le 3 juillet 2009 Convergences Monde

« C’est un rêve porté par plusieurs générations » a déclaré Sarkozy après la victoire du Oui, le 26 mars 2009, au référendum sur la départementalisation de Mayotte, tout fiérot que 95 % des votants se soient prononcés pour que l’île passe du statut de collectivité d’outre-mer à celui de « département français ». Ce qu’elle deviendra en 2011.

En fait la situation actuelle de la population mahoraise et l’histoire de l’archipel des Comores sous tutelle française depuis des générations tiennent davantage du cauchemar que du rêve. Mais quels sont les intérêts de l’impérialisme français à faire de cette île de l’archipel des Comores, à l’autre bout du monde dans l’Océan Indien, le 101e département français ?

Les Comores, facette de la Françafrique

Ce n’est pas tant sa production de parfum (ylang-ylang) qui attire l’impérialisme français à Mayotte que des raisons géopolitiques : l’agrandissement de la zone maritime française, le maintien des installations d’écoute satellitaire, le contrôle d’un passage maritime de première importance : l’archipel des Comores avec ses quatre îles (la Grande Comore ou Ngazidja , Mohéli ou Moili , Anjouan ou Ndzouani et Mayotte ou Maoré ), est situé entre Madagascar et l’Afrique de l’Est, dans le Canal du Mozambique, qui est une des routes du pétrole et une base stratégique dans l’Océan Indien.

En récupérant Mayotte en 1841, la France avait fait fuir les familles féodales et esclavagistes qui s’exilaient à Anjouan et à la Grande Comore. En 1892, tout l’archipel des Comores devenait colonie française, administrée à partir de la forteresse de Dzaoudzi à Mayotte. Puis, à partir des années 1950, la France a joué la division pour mieux régner, accordant le pouvoir aux notables tantôt d’une île, tantôt d’une autre. En 1974, les Comores votaient pour l’indépendance à 95 % sur l’ensemble de l’archipel. Mais sur l’île de Mayotte le vote contre l’emportait par 63,8 %. Et la France décidait de la détacher de l’archipel pour la garder dans son giron, malgré les condamnations répétées de l’ONU.

Et l’impérialisme français a continué son jeu dans les trois autres îles. Depuis leur indépendance, elles ont connu une succession de coups d’État, fomentés par feu le mercenaire Bob Denard et d’autres barbouzes, hommes de main de la Françafrique pour qui les Comores furent une base pour contourner le boycott du régime de l’apartheid en Afrique du Sud puis pour diverses interventions sur le continent. Denard a fini par être condamné par la justice française pour l’assassinat d’un président comorien en 1989 et tentative de putsch aux Comores en 1995… après « coups » ! Mais la politique française s’est poursuivie dans ces Comores déchirées par des mouvements séparatistes et entraînées dans une spirale de misère. Ainsi, en 2008, la France protégeait encore Bacar, l’ex-dictateur d’Anjouan, en refusant de l’extrader… jusqu’à ce qu’elle l’expulse (et le protège) au Bénin !

Département au rabais

La population de Mayotte, tout au moins celle qui était appelée à voter (pas les Comoriens venus des autres îles, qui représentent un tiers de la population mais sans droits), a quelques raisons aujourd’hui de préférer, tant qu’à faire, au statut de « collectivité d’outre-mer » celui de département. D’un côté, les notables, politiciens mahorais liés aux petits patrons ou planteurs de l’île, récupèrent des postes de gestion. À l’autre bout de l’échelle sociale, la population la moins favorisée peut espérer bénéficier des minima sociaux et protections sociales valables en France. Mais elle pourra attendre longtemps… À l’heure actuelle, seuls les adultes handicapés et les personnes âgées perçoivent une allocation, inférieure à celle en vigueur dans les DOM. Pour les autres mesures, elles ne seraient introduites qu’à partir de 2011 (et même 2012 pour le RSA) et de façon progressive et étalée sur 20 ou 25 ans.

Par ailleurs les régimes despotiques que la France elle-même entretient dans les trois autres îles, n’ont rien d’enviable. Au contraire, la misère et les régimes honnis qui y sévissent amènent les populations à fuir vers Mayotte où le produit intérieur brut (PIB) est 9 fois supérieur. Ces Comoriens qui gagnent Mayotte y sont la principale main-d’œuvre, bon marché. En 2008, selon le rapport d’un sénateur UMP, Henri Torre, le travail clandestin est « généralisé dans les secteurs de l’agriculture et de la pêche, du BTP, des taxis, et des emplois à domicile, où il implique fréquemment des fonctionnaires de l’État ou des élus » . On compte à Mayotte (chiffres de 2007) 186 000 habitants recensés et sans doute plus de 50 000 clandestins, à la fois surexploités et montrés comme des boucs émissaires par les dirigeants métropolitains et mahorais.

La sinistre farce de l’« immigration clandestine »

Pour voir leur famille ou pour fuir la misère, femmes, hommes et enfants franchissent en kwassa kwassa (des canoës de pêche) les 80 kilomètres de mer qui séparent Anjouan de Mayotte [1]. Avec l’introduction du visa Balladur-Pasqua en janvier 1995 qui a mis fin à la libre circulation entre les îles de l’archipel, tous les Comoriens arrivés à Mayotte sont devenus des clandestins.

La politique de « gestion des flux migratoires » mise en place en 2005 par Nicolas Sarkozy (alors ministre de l’Intérieur) s’est traduite par des expulsions massives : quelque 13 000 en 2008. Des milliers de personnes, femmes avec leurs bébés, sont entassées dans le centre de rétention de Pamandzi et ne peuvent même pas prétendre à des soins d’urgence comme sur le reste du territoire français (depuis la mise en place de la Sécurité sociale à Mayotte en 2005). Sans compter les arrestations arbitraires, l’absence de respect des procédures légales, le renvoi d’enfants mineurs qu’on sépare de leurs parents ; et le préfet qui fait appel à la délation… En une dizaine d’années, des frères, des cousins, des tantes sont devenus des « clandestins », des étrangers.

Et si le 101e département devenait cauchemar pour Sarkozy ?

Mai et juin 2009 à Mayotte ont été marqués par des conflits sociaux. Les salariés des stations Total ont fait grève à la mi-mai, paralysé pendant une semaine une partie des activités de l’île et obtenu 130 euros d’augmentation de salaire. À la mi-mai également, des instituteurs ont fait deux jours de grève pour demander l’alignement des salaires de ceux qui sont recrutés localement (avec un « bac +2 ») sur les professeurs des écoles titulaires, tandis que, de leur côté, les employés locaux du Conseil général demandaient l’alignement de leurs salaires sur ceux des métropolitains (les employés d’administration d’origine métropolitaine ont un salaire majoré de 40 %). Début juin, c’est l’hôpital de Mamoudzou (la principale ville) qui était en grève contre un plan de suppression d’emplois et obligeait le directeur à reculer. Le 15 juin, les employés d’une chaîne de magasins (Bourbon distribution) entamaient leur troisième semaine de grève pour l’augmentation des bas salaires et un treizième mois… Après le succès de la grève des 13 et 14 mai, les syndicats enseignants appellent à manifester dès la rentrée scolaire (fin août) contre «   un système en pleine faillite » , les «   inégalités statutaires au sein même de l’école   », le «   ras-le-bol d’être considéré comme des fonctionnaires de seconde zone que l’on peut sous-payer   » .

Et si, à peine leur île proclamée DOM, les Mahorais se prenaient pour des Guadeloupéens ? C’est le gouvernement français qui commencerait à faire de mauvais rêves !

16 juin 2009

Elise MOUTIERS


Des sources d’information intéressantes :

  •  Le Monde diplomatique de juin 2009
  •  Site de RESF – Réseau éducation sans frontières
  •  « Comores Mayotte : une histoire néocoloniale » de Pierre Caminade (Agone)
  • Deux films documentaires :

—  Un aller simple pour Maore , d’Agnès Fouilleux

—  Kwassa Kwassa Creuse de Patrick Watkins


[1Pour éviter les radars et les vedettes de la gendarmerie, ces embarcations surchargées prennent de plus en plus de risques : entre 5 000 et 6 000 Comoriens ou Malgaches seraient morts dans ces traversées, depuis 1995.

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