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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 64, juillet-août 2009

Quelques livres : Comment le peuple juif fut inventé

Mis en ligne le 3 juillet 2009 Convergences Culture

Shlomo Sand

Comment le peuple juif fut inventé

Fayard, 446 pages, 23 €


Professeur d’histoire à l’université de Tel Aviv, Shlomo Sand s’attache à démonter les mythes que les historiographies religieuses (juive et chrétienne) d’abord, sioniste ensuite, ont empilés au cours des âges pour affirmer l’existence d’un peuple juif unique, dispersé à travers le monde, et qui a finalement retrouvé en Israël la « Terre promise » dont il aurait été chassé il y a vingt siècles par les Romains. Cette « mythohistoire », pour reprendre une de ses expressions, a finalement servi de justification « théorique » à l’établissement d’un État ethnico-religieux en Palestine, dont le qualificatif d’État « juif » aboutit non seulement à justifier l’oppression des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza mais aussi la mise à l’écart comme citoyens de seconde zone d’un tiers de la population israélienne, minorité arabe en tête.

Sand souligne d’abord que considérer la Bible comme un livre d’histoire fiable (même en « laïcisant » les interventions divines ramenées au rang de simples phénomènes naturels) est on ne peut plus aléatoire. Par exemple, mis à part l’Ancien Testament, aucun autre texte de l’Antiquité ne parle de l’errance de 600 000 Hébreux dans le désert suite à la sortie d’Égypte, n’évoque « l’immense royaume de Salomon » qui se serait étendu de l’Euphrate aux frontières de l’Égypte ou le « temple gigantesque » que ce dernier aurait fait construire mais dont on n’a jamais retrouvé aucune trace archéologique. Pour ce qui est des habitants de Judée, qui auraient été contraints à quitter la Palestine en l’an 70, après la destruction du second Temple, c’est là encore une affirmation qui ne s’appuie sur aucune preuve sérieuse et documentée.

Cependant, si l’on écarte l’idée d’un exil massif, comment expliquer la présence de populations juives fort nombreuses autour de la Méditerranée en Afrique et en Europe du Nord aux premiers siècles de notre ère ?

Pour Sand c’est là le résultat de conversions massives, non seulement d’individus mais aussi de peuples entiers. On oublie souvent que le judaïsme fut longtemps une religion très prosélyte qui convertissait à tour de bras. C’est ainsi que l’on estime que plus de 5 % des citoyens de l’Empire romain se réclamaient du judaïsme au début de l’ère chrétienne, que c’était également le cas d’une partie des tribus qui peuplaient l’Éthiopie (les ancêtres des actuels Falashas, les « juifs noirs »), mais aussi la Péninsule arabique (notamment l’actuel Yémen), voire d’un bon nombre de Berbères d’Afrique du Nord avant l’invasion musulmane. En Europe les Khazars, un peuple d’origine turque dont le royaume s’étendait de la Mer Caspienne à la Crimée, embrassèrent le judaïsme bien avant l’arrivée des peuples slaves dans cette région.

Ce prosélytisme juif fut stoppé net puis interdit sous peine de mort par ses concurrents monothéistes : le christianisme, qui triomphe en Europe à partir du ive siècle, puis l’Islam qui fait de même en Asie et en Afrique trois siècles plus tard.

On pourrait dire aujourd’hui des deux grands rameaux du judaïsme, les Ashkénazes (juifs d’Europe centrale et orientale) et les Séfarades (juifs d’Espagne et d’Afrique du Nord), que les premiers descendent probablement de Khazars et les seconds de Berbères judaïsés. Il est donc probable que les ancêtres des uns et des autres n’ont jamais foulé le sol de Palestine.

Cette diversité d’origines, à la fois raciales, ethniques et culturelles, rend d’autant plus risibles les tentatives entreprises en Israël par des biologistes pour isoler un gène « juif » qui serait commun à la fois aux Falashas, aux Ashkénazes, aux Séfarades et à eux seuls.

Mais une question se pose alors : s’ils n’ont pas été expulsés par les Romains, que sont devenus les habitants de la Judée antique ? Selon toute vraisemblance leurs descendants les plus directs sont aujourd’hui... la population palestinienne dont les ancêtres, principalement des fellahs, furent massivement convertis à l’Islam au viie siècle. Une hypothèse que défendaient d’ailleurs à la fin des années 1920 des « sionistes-socialistes » comme le créateur de l’État d’Israël, David Ben Gourion, et son second président, Isaac Ben Zvi, mais qui a été mise depuis sous le boisseau pour d’évidentes raisons politiques.

À la fin de son livre, Shlomo Sand trace les grandes lignes de ce que pourrait être la coexistence entre la communauté juive d’Israël et ses voisins arabes, insistant sur le fait qu’un premier pas dans cette voie serait la reconnaissance que tous les citoyens israéliens, juifs ou non juifs, doivent jouir des mêmes droits au sein d’un État démocratique et laïc.

Un ouvrage décapant qui va à l’encontre de nombre d’idées reçues.

J.L.

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