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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 11, septembre-octobre 2000

Mexique : La « société civile » face à l’offensive capitaliste

Mis en ligne le 1er octobre 2000 Convergences Monde

Il ne manquait pas grand chose au Mexique pour apparaître comme l’élève idéal des grandes puissances impérialistes. Jusqu’il y a peu, la seule chose (un peu) embêtante était la présence au pouvoir d’un parti tout puissant depuis 80 ans. Depuis le 2 juillet, date des élections présidentielles, la grande presse internationale et les gouvernements des grandes puissances ont pu se féliciter : ça y est, l’alternance a eu lieu. Le parti-Etat, le PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel) a laissé la place.

Une économie du Tiers-Monde face à l’impérialisme

Souvent cité comme exemple de bonne conduite économique par les experts du capitalisme mondial, FMI et Banque Mondiale en tête, le Mexique reste cependant économiquement très fragile. Selon les « classements » libéraux, le Mexique se situe dans les 15 premières puissances économiques mondiales. Mais le système mexicain reste totalement dépendant des États-Unis (88% des exportations du Mexique, 75% de ses importations). Même selon les critères de bonne santé néo-libéraux, le Mexique est instable, comme l’ont montré les deux énormes crises financières traversées depuis 20 ans (1982-83 et 1994) dont la population a largement fait les frais.

La situation sociale et la dépendance économique du Mexique, qui le placent clairement dans le rang des pays du Tiers-Monde, ont été encore aggravées par l‘ouverture de ses marchés. Les inégalités augmentent à grande vitesse, plongeant dans la misère des millions de personnes. Depuis le milieu des années 80, le nombre de mexicain/es vivant sous le seuil d’extrême pauvreté aurait ainsi doublé, représentant aujourd’hui plus d’une personne sur trois. L’industrie se développe, mais principalement sous la forme d’usines « maquiladoras » d’assemblage pour les États-Unis, avec une main-d’œuvre ouvrière condamnée à une faible qualification.... et à rester le meilleur marché possible. La création de l’ALENA, accord de libre échange entre Mexique, États-Unis et Canada, les récents accords économiques avec l’Europe risquent d’aggraver cette situation.

Les plus fragilisés sont bien sûr les premières victimes : enfants souffrant de mal-nutrition, femmes déjà confrontées à une société très patriarcale, indiens souffrant d’un fort racisme et de leur place de « vaincus » depuis cinq siècles... Les paysans ruinés rejoignent massivement les grandes villes, s’entassant dans les bidonvilles délaissés par le parti-Etat sauf lorsqu’il s’agissait d’y aller acheter des voix pour garder le pouvoir. Pourtant la société mexicaine conserve encore des secteurs publics respectables et un prolétariat urbain et rural ne renonçant pas à défendre des « acquis sociaux » dont certains datent de 1917... période de la révolution mexicaine.

La droite au pouvoir

Le PRD, Parti Révolutionnaire Démocratique, représentant la « gauche modérée », est le grand perdant des élections présidentielles. Il a bien sûr été victime de l’effet « vote utile » : beaucoup ont voté pour la candidat de droite, Vicente Fox, et pour le PAN, son parti, dans le seul but de battre le PRI. Mais surtout, le PRD a été incapable de porter un message de changement social, même relatif. Le PAN et le PRI, dans leur démagogie, se retrouvaient sur des propositions souvent bien plus à gauche que lui. Rien d’étonnant qu’une grande partie de la population se soit abstenue ou ait voté d’abord pour l’alternance.

Pourtant le nouveau président Fox représente clairement la bourgeoisie d’affaire mexicaine. Son parti, le PAN, est le lieu de convergence de cette bourgeoisie avec une droite « sociale » catholique très réactionnaire. Les premières annonces de réformes sont ainsi exemplaires des dangers multiples auxquels devra s’affronter le mouvement social mexicain. La privatisation de l’électricité et du pétrole sont considérées comme des priorités, avec par exemple la conséquence annoncée et assumée d’une augmentation des prix pour les petits consommateurs.

Quelques semaines après les élections, le gouvernement PAN de la région de Guanajuato interdisait l’avortement pour les femmes victimes de viol ou pour raisons médicales, le punissant de prison. Si cette réforme a finalement été bloquée et si Fox s’en est publiquement démarqué, elle est cependant un symbole clair de l’offensive que commencent les milieux les plus réactionnaires de la droite mexicaine.

Les ripostes de la « société civile »

Forces syndicales, associatives, et plus rarement politiques tentent de renforcer et structurer leurs réponses à ces attaques, commencées bien avant Fox. Depuis le tremblement de terre de 1985, qui à ébranlé la confiance en l’État, le concept de « société civile » est apparu, ensemble des différents réseaux de lutte et de solidarité. Il répond au poids du parti-Etat sur la politique (longtemps parti unique) et sur les syndicats directement dirigés par des cadres du PRI à travers la CTM (Centrale des Travailleurs Mexicains) et la CNC (Centrale Nationale Paysanne). Peu de syndicats dissidents réussissent à survivre (au sens parfois propre du terme, les « disparitions » politiques restant une pratique utilisée). Cependant, le syndicalisme était déjà en pleine évolution, comme l’a montré le récent mouvement enseignant. Celui-ci, débuté fin mai, a mis en évidence un syndicat « dissident », la Coordination Nationale des Travailleurs de l’Éducation (CNTE). Il a mené la lutte, et a même obligé le syndicat « officiel » à reprendre des revendications assez offensives de rattrapages salariaux. Ce n’est d’ailleurs pas un cas isolé : malgré leur appartenance générale au PRI, les directions des syndicats majoritaires doivent parfois lâcher du lest face à leurs bases.

La grève des électriciens, très déterminée, avait, elle, empêché la privatisation de leur secteur en 1999. Plus récemment, ce sont les employés d’AéroMexico qui fin mai, lançait un mouvement auquel l’Etat répondait par un ordre de réquisition de la compagnie.

L’arme de la répression

A quelques mois des élections, le PRI avait durci le ton. Espérant profiter d’un « vote de la peur », il avait accentué la répression. La grève étudiante de 10 mois à la UNAM en avait été la première victime. Cette grève avait démarré en avril 1999 dans la plus grosse université d’Amérique Latine, face à la crainte d’une privatisation progressive de l’enseignement supérieur et à la décision gouvernementale d’augmenter les frais d’entrée. Ceci revenait à les faire passer d’une quasi-gratuité (principe gravé dans la constitution), à des montants impayables pour toute une partie de la jeunesse.

Face à l’occupation du campus, à la détermination des grévistes, à leur structuration démocratique, le pouvoir a décidé d’utiliser la force. Le 6 février 2000, une « police spéciale », la PFP, prenait le campus, arrêtant plus de 700 étudiant/es. Beaucoup de ces étudiants et étudiantes sont resté/es plusieurs semaines en prison, plusieurs mois pour les derniers et dernières, libéré/es mi-juin sous caution. Des charges pouvant aller jusqu’à celle de terrorisme ont été déposées. Plusieurs étudiant/es sont encore en instance de jugement.

Malgré cela la lutte étudiante ne fut pas une défaite : les frais d’inscriptions attendront encore, et la « société civile » a su réagir, avec une immense manifestation trois jours après la perte du campus. Mais l’utilisation de cette police spéciale, la PFP (Police Fédérale Préventive), est significative. Créée récemment, elle est formée de militaires et de membres spéciaux de la police, et entraînée pour des taches « d’anti-terrorisme », c’est à dire de terrorisme d’État, notamment au Chiapas face aux zapatistes. Notons que notre chère police française participe à cette formation... et que Fox a annoncé qu’il la conserverait telle quelle.

EZLN et FZLN

Face aux résultats des élections, les zapatistes sont restés jusqu’alors silencieux bien que leur porte-parole Marcos ait dénoncé les dangers représentés par Fox. L’insurrection zapatiste avait été déclenchée le premier janvier 1994, jour de l’application des accords ALENA dans la région du Chiapas. Celle-ci est très riche en ressources naturelles (pétrole, bois précieux, uranium, hydroélectricité), mais pillée aux dépens des populations indiennes. Ces dernières se sont ralliées à un petit groupe de guérilleros. Depuis l’EZLN et ses communautés indiennes « bases d’appui » subissent un siège permanent de l’armée mexicaine lancée dans une « guerre de basse intensité », comme l’ont défini les stratèges états-uniens.

Si Fox a prétendu pouvoir régler ces problèmes « en un quart d’heure », il est clair qu’il ne s’attaquera pas aux vrais problèmes : il représente justement ceux pour qui les montagnes du Chiapas sont avant tout un superbe réservoir de ressources à piller.

L’EZLN et les organisations civiles qui, comme le FZLN (Front Zapatiste de Libération Nationale), lui sont liées, participent activement aux tentatives de rapprochement des luttes au sein de la « société civile » : les électriciens, comme les étudiants, ont par exemple eu des contacts de solidarité avec eux pendant leurs mouvements.

Car il manque aujourd’hui une organisation capable de faire converger les revendications des différentes luttes sociales, d’élaborer une alternative politique crédible, d’avancer les mots d’ordres radicaux nécessaires. Les quelques partis ou groupes révolutionnaires sont peu nombreux et peu convaincants. Si le Front Zapatiste, fondé à l’appel de l’EZLN, se voulait l’organisation capable de faire aboutir un projet démocratique et anti-libéral pour le Mexique, s’il a fait ses preuves en terme de solidarité avec les populations zapatistes, il n’a cependant pas réussi à populariser des mots d’ordre plus larges, y compris dans des luttes phares où il avait du poids, comme la grève de la UNAM. Certains espèrent cependant que son prochain congrès, prévu début 2001, pourrait marquer des avancées sur ces points.

Les masses populaires devront désormais s’affronter à une droite traversée de contradictions, mais dopée par sa victoire. Il est probable qu’elle ne fasse pas longtemps illusion. Face aux problèmes sociaux, le pouvoir mexicain avait l’habitude de tournants populistes, avec quelques avancées sociales. Dans le cadre actuel d’ouverture économique, et de contrôle des États-Unis, cela ne paraît plus possible. La lutte des classes devrait en être exacerbée, et les résultats de cette confrontation directe inévitable seront lourds de conséquences bien au-delà des frontières mexicaines.

10 septembre 2000, José ROSTIER

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