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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 11, septembre-octobre 2000

Allègre est viré, mais rien n’est réglé

Mis en ligne le 1er octobre 2000 Convergences Politique

La démission d’Allègre en mars dernier a décidément le goût de l’inachevé. Oh bien sûr personne n’a boudé son plaisir : un individu capable d’asséner autant de mensonges avec un tel aplomb sur l’absentéisme des profs ou l’immobilisme supposé de l’école ne pouvait que s’attirer à la longue un mépris assez unanime. Et le fait d’avoir réussi à virer un ministre par des grèves et des manifestations est toujours en soi une petite victoire. Mais rien n’est réglé : toutes les réformes promises continuent à être méthodiquement appliquées et le piège fabriqué par Allègre (mes réformes ou l’immobilisme) continue à fonctionner avec une certaine efficacité.

Un projet libéral pour l’école

En trois ans le ministre a bombardé le mammouth de ses différentes « chartes » sur l’école primaire, le collège, le lycée, le lycée professionnel… Un chantier ininterrompu où se dégagent au final un certain nombre d’orientations tout à fait caractéristiques : l’appel à des intervenants extérieurs (sous contrat privé) dans le primaire, l’implication plus grande des milieux patronaux dans les LP, la définition de « postes à profil » (pour les enseignants) sous l’autorité -renforcée- des chefs d’établissement dans les collèges et les lycées ; la valorisation du « contrat », de « l’autonomie » et des « projets d’établissement » au détriment d’un cadre national jugé trop rigide ; la valorisation des « savoir faire » et des « compétences » au détriment de « savoirs disciplinaires » reconnus par des diplômes et sanctionnés par des examens jugés trop lourds à mettre en œuvre, et qui a son pendant sur le marché du travail avec la référence de plus en plus insistante à « l’employabilité » des salariés au détriment des qualifications reconnues par les conventions collectives ; la réduction tout simplement des horaires et des programmes pour l’ensembles des élèves au profit de quelques activités de soutien pour quelques uns seulement, d’activités pédagogiques mal définies, ou de stages en entreprises… ce qui permet de faire face à un double problème : le manque de personnels, et le manque d’ambition et de moyens pour donner effectivement une « culture commune » à un public qui reste très diversifié et qui est certainement plus difficile que par le passé.

Ainsi aux jeunes des cités on proposera un parcours diversifié sur le rap (en bricolant éventuellement un « atelier d’écriture »), aux autres l’étude méthodique des textes de Molière ou de Balzac… ce que certains enseignants ne sont pas loin d’accepter en se disant qu’il vaut mieux un peu de souplesse que s’acharner inutilement avec un public « pas vraiment fait pour ça », ou en expliquant qu’il n’est pas forcément juste de valoriser exclusivement la « culture des gens instruits », oubliant au passage qu’il est bien plus facile de s’intéresser au rap lorsqu’on possède déjà un certain bagage littéraire que de faire seul le chemin en sens inverse, ce qui revient à sanctionner et à renforcer les barrières culturelles qui sont aussi des barrières sociales…

En fait Allègre a quand même réussi à déstabiliser durablement une partie du milieu enseignant en mettant le doigt où ça fait mal, car de fait le courant ne passe pas toujours très bien avec les élèves issus des milieux populaires, l’incompréhension est réelle et dans les deux sens. Mais la grande duperie d’Allègre a été de faire passer en contrebande un projet libéral destiné à légitimer une école à plusieurs vitesses et à privatiser en partie le fonctionnement de l’école publique, tout en jouant sur des thèmes à priori plus généreux comme la prise en compte des individus et de leur diversité, de leurs aptitudes et de leurs goûts, au nom bien sûr d’une « égalité des chances » qui tiendrait compte désormais bien mieux que par le passé de réalités prétendument incontournables et surtout… indépassables.

Clarifier quelques problèmes

La mobilisation des parents a été un des éléments remarquables des luttes de ces dernières années, notamment en Seine-Saint-Denis, dans le Gard ou dans le Val-de-Marne. Elle traduit une inquiétude et surtout une attente très forte (trop forte peut être) de la population vis-à-vis de l’école, en particulier dans les milieux populaires, d’où la nécessité de s’expliquer davantage encore si on veut éviter quelques déconvenues.

Ainsi par exemple la création de plusieurs milliers de poste en Seine-Saint-Denis n’a pas amélioré sensiblement la situation. Incontestablement le fait qu’Allègre n’ait cédé que partiellement est un élément de la situation, et il faudrait bien plus de moyens encore pour transformer des collèges de 800-900 élèves en petites structures de 400-500 élèves maximum dans lesquelles la présence des adultes serait bien plus efficace. Mais cela ne changera pas le fond, le fait que la violence par exemple est bien souvent apportée de l’extérieur, par les « grands frères » parfois, qui galèrent même avec… des diplômes [1]. La persistance du chômage, l’absence de débouché et de perspective, continuera à plomber inévitablement tous les plans de rénovation de l’école, même accompagnés de moyens supplémentaires, et l’école ne résoudra pas ses problèmes à partir d’elle même, mais à partir du moment où les enseignants et les parents d’élèves commenceront à prendre le problème social à bras le corps dans son ensemble, en faisant de la politique, et de la politique comme les révolutionnaires peuvent le proposer. C’est encore plus vrai aujourd’hui, et il est encore plus nécessaire de le défendre ouvertement.

C’est la raison pour laquelle, au passage, les enseignants n’ont pas intérêt non plus à céder à une certaine pression qui ne vient pas seulement du ministère, mais aussi des élèves et des parents d’élèves eux-mêmes, lorsque ces derniers expliquent qu’il serait plus utile en cours de français d’apprendre à écrire un CV sur un ordinateur plutôt que d’étudier de la littérature. Plus utile pour s’adapter à un marché du travail, c’est sans doute vrai, mais les jeunes l’apprendront bien assez tôt. Par contre pour apprendre à critiquer cette société, à démonter les rouages de l’exploitation, à mettre à nu les mensonges qui la justifient, il y a toujours besoin de littérature, et cela devrait être l’ambition de l’école… et des profs.

Il faut aussi s’expliquer sur « l’égalité des chances ». Elle est illusoire dans une société divisée en classes, et c’est une mystification destinée à accréditer entre autre l’idée que les riches seraient riches parce qu’ils auraient bien travaillé à l’école, et que les pauvres n’auraient à s’en prendre qu’à eux-mêmes. Ce discours en fait n’est rien d’autre qu’une tentative destinée à légitimer les hiérarchies sociales. Il y a ainsi bien des mythes qui ont la vie dure, comme celui de « l’école républicaine » prétendument « intégratrice » ou « instrument de promotion sociale ». Or la société est avant tout divisée en classes sociales, entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas les moyens de production. Cela ne s’apprend pas, c’est une question d’héritage. Et dans cette société, l’école ne peut être alors qu’un instrument de tri, d’exclusion et de sélection de la force de travail en fonction des besoins du Capital.

Combattre cette tendance est certes possible et souhaitable dès aujourd’hui, et faire aussi de l’école un lieu de culture est bien sûr une ambition partagée par les révolutionnaires. Mais à condition de l’asseoir sur un projet cohérent d’émancipation sociale qui passe par une critique radicale de toute la société.

Quelles perspectives dans l’immédiat ?

Allègre n’a pratiquement rien lâché et Lang maintient le cap de sa politique. Le bilan revendicatif des grèves du printemps est quasiment nul. La seule nouveauté intervenue depuis le remaniement ministériel a été la signature par la plupart des syndicats (dont la FSU) d’un protocole de résorption de la précarité dans les trois fonctions publiques. Le chiffre de 80 000 titularisations a été avancé sans que cela soit un engagement de la part du gouvernement, un chiffre bien faible lorsqu’on sait qu’il y a actuellement 3,4 millions de titulaires, 960 000 non-titulaires et plus de 300 000 « contrats aidés » (CES, CEC, emplois-jeunes, contrats de ville), ces derniers n’étant d’ailleurs pas concernés par ledit protocole.

Les problèmes d’effectifs restent en l’état, et compte tenu de la situation, ils prendront inévitablement une tournure de plus en plus explosive. La question de la RTT n’a toujours pas été vraiment abordée, celle des retraites non plus. La question des salaires a longtemps été tabou, elle ne le restera peut être pas longtemps dans le contexte actuel… Bref les luttes sont encore à venir.

La grève générale de l’éducation nationale ne se décrétera pas dans les assemblées générales à coup de slogans, on le sait bien. Mais viser à construire un tel mouvement, à l’élargir aussi à d’autres salariés, est non seulement nécessaire mais aussi possible dans la mesure où la démission d’Allègre et la poursuite de sa politique ont justement montré que les décisions n’étaient pas prises par un ministre seul mais par tout un gouvernement, Jospin en tête.

Pour cela il faudra apprendre à se passer éventuellement des syndicats s’ils traînent les pieds. Ces derniers (notamment le SNES) ont pu paraître un peu plus combatifs ces derniers temps dans la mesure où Allègre ne leur laissait pas trop le choix. Lang au contraire a décidé de renouer avec une certaine pratique du « dialogue social » qui intègre les syndicats, un bon prétexte pour eux de renouer aussi avec les journées d’action rituelles sans lendemain. Le rôle de l’extrême gauche sera donc déterminant pour construire à tous les niveaux de véritables coordinations qui ne se contenteront pas de pousser un peu en avant les syndicats, mais qui joueront pleinement leur rôle de direction alternative.

14 septembre 2000, Raoul GLABER


[128 % d’une classe d’âge sortait de l’école sans diplôme en 1977, et seulement 13 % aujourd’hui. Mais le taux de chômage des jeunes de moins de 25 ans est toujours proche de 25 %…

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