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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 119, mai 2018 > DOSSIER : Mai 1968 dans le monde (I - En France et en Europe)

DOSSIER : Mai 1968 dans le monde (I - En France et en Europe)

Mai 68 en France

Mis en ligne le 8 mai 2018 Convergences Politique

En France, le Mai 68 étudiant, en fait, a commencé deux mois auparavant, fin mars. C’était à Nanterre, dans un tout nouveau campus universitaire. Ce campus assez sinistre avait été construit quatre ans auparavant au sein d’un no man’s land, à côté d’un bidonville d’ouvriers algériens. Mais l’agitation de départ était bien plus politique que la seule bataille, souvent retenue par la petite histoire de 1968, pour que les étudiantes de la cité universitaire puissent recevoir leurs copains dans les bâtiments réservés aux filles. Même si elle illustre aussi une révolte contre la pesanteur morale de l’époque.

Ce qui a marqué les années 1960 et la révolte de 1968, c’est surtout qu’une partie des étudiants, organisés dans ce qu’on appelait à l’époque les « groupuscules » d’extrême gauche (trotskystes, anarchistes ou maoïstes), s’étaient éveillés à la politique avec les protestations contre la guerre d’Algérie, puis contre la guerre américaine au Vietnam. Le 20 mars 1968, lors d’une manifestation contre cette guerre, six manifestants avaient été arrêtés, suite à quelques pavés lancés contre les vitrines du siège de l’American Express, place de l’Opéra à Paris. Le 22 mars, pour protester, les étudiants organisaient un meeting à Nanterre et occupaient la tour administrative de l’université.

Les prémisses ouvrières

Contrairement à la légende, aussi, Mai 68 en France n’avait pas pour seule origine la contestation étudiante, qui aurait été « l’Étincelle » ayant entraîné la grève générale ouvrière. Les braises ouvrières (et quelles braises !), prêtes à s’enflammer, avaient précédé l’effervescence étudiante parisienne.

Depuis plusieurs années déjà, depuis la grève des mineurs de l’hiver 1963, bravant un ordre de réquisition décrété par de Gaulle. En 1967, la France avait connu une intense agitation sociale. En février, à Bordeaux, les ouvriers des ateliers de Dassault occupèrent l’usine. Même chose dans les usines textiles de Rhodiaceta de Besançon puis de Vénissieux dans la banlieue de Lyon. À chaque fois, les défilés ouvriers (auxquels se joignirent souvent les étudiants) s’affrontèrent à la police. Les jeunes ouvriers étaient aux premiers rangs, des cailloux plein les poches pour riposter aux grenades lacrymogènes.

Et il n’y eut pas que les ouvriers. En Normandie et en Bretagne, les petits paysans entrèrent en rébellion. En octobre 1967, 20 000 paysans défilaient dans les rues de Quimper. Des dizaines de blessés chez les manifestants comme chez les policiers. Même chose au Mans, à 300 kilomètres de là, où 6 000 paysans attaquèrent la préfecture. Puis les ouvriers de la région prirent le relais. Et, là aussi, les étudiants se joignirent bien souvent aux ouvriers et aux paysans. Tant et si bien que le préfet de la région de l’époque fit un rapport au ministre de l’Intérieur en expliquant que, selon lui, il s’agissait de la « répétition du Grand soir ».

En janvier 1968, à Caen, dans une grosse usine de camions (la Saviem, un sous-traitant de Renault), les ouvriers se mirent en grève pour l’augmentation de leurs salaires et la grève s’étendit aux autres usines de la ville. Des affrontements suivirent entre la police et les ouvriers, auxquels se joignirent les étudiants. Cela dura tout le mois de janvier. Une sorte de répétition générale du Mai 68 dans toute la France. Et ce furent les jeunes ouvriers de province qui donnèrent le coup d’envoi.

Mai 68 : des barricades étudiantes à la grève générale

La solidarité entre étudiants et ouvriers n’était donc pas une nouveauté. C’est dans ce climat de profond mécontentement ouvrier que la révolte étudiante a pu jouer le rôle de déclencheur.

Le 2 mai, les autorités universitaires fermaient la faculté de Nanterre, dont les étudiants partirent rejoindre ceux de la Sorbonne occupée à son tour à la suite d’un grand meeting dans la cour, le vendredi 3 mai. Le gouvernement y envoya la police pour les expulser et fit arrêter plus de 500 personnes. En riposte, 2 000 jeunes envahirent les rues du Quartier latin et affrontèrent la police, avec le slogan « Libérez nos camarades ! ». Puis les lycéens se joignirent aux manifestations. Mêmes affrontements de rue le 6 mai. La contestation étudiante s’amplifia avec ce qu’on a appelé « la nuit des barricades » des 10 et 11 mai dans un Quartier latin quadrillé par la police. Au petit matin, 400 arrestations. La population s’indignait de la répression. Chez les ouvriers, on saluait les étudiants qui avaient eu le culot et le courage de tenir tête aux forces de l’ordre.

L’opinion populaire se rangeait du côté des étudiants. Du coup, les syndicats enseignants et ouvriers (CGT, CFDT, FO) se sentirent obligés, aux côtés de l’UNEF (le principal syndicat étudiant), d’appeler à une manifestation de protestation contre la répression pour le lundi 13 mai. À la surprise générale, une foule immense envahit les rues de Paris (environ 500 000 personnes). Grandes manifestations également dans les différentes villes du pays. Parmi les slogans les plus repris : « Dix ans, ça suffit ! » (de Gaulle était au pouvoir depuis 1958). Pour le syndicat CGT, qui s’était désolidarisé jusque-là des « gauchistes », ce devait être une journée de grève symbolique mettant un terme aux « affrontements », un simple baroud d’honneur. L’histoire ouvrière en a décidé autrement.

Les grèves se généralisent en quelques jours

Le lendemain, mardi 14 mai, les ouvriers de Sud-Aviation, près de Nantes, se mirent en grève et occupèrent l’usine, à l’initiative d’un militant trotskyste (de l’Organisation communiste internationaliste, dirigée par Pierre Lambert) en constituant un comité de grève malgré l’opposition des militants de la CGT. La grève s’étendit rapidement aux usines de Renault Cléon puis, de proche en proche, à partir de la base, à tout le pays. Cette grève devenue générale (7 à 10 millions de grévistes), allait durer un mois.

La politique du Parti communiste et du syndicat CGT

Le Parti communiste français, qui faisait encore plus de 20 % des voix aux élections (22,5 % aux législatives de 1967) et contrôlait, par le biais d’une CGT très largement majoritaire, l’ensemble du mouvement ouvrier organisé, s’était vu totalement débordé lors de la contestation étudiante. Il faut dire qu’il n’avait pas cessé de dénoncer les étudiants « gauchistes », les traitant « d’enfants de la bourgeoisie », de « fils à papa » . Le 3 mai encore, dans un article de l’Humanité intitulé « De faux révolutionnaires à démasquer », le futur secrétaire général du PCF, Georges Marchais, alors secrétaire à l’organisation, qualifiait le leader étudiant de Nanterre Cohn Bendit d’« anarchiste allemand », en même temps que l’hebdomadaire d’extrême droite Minute éructait : « Ce Cohn-Bendit, parce qu’il est juif et allemand, se prend pour un nouveau Karl Marx ». Ce qui fit émerger le slogan des manifestants étudiants durant tout le mois de mai : « Nous sommes tous des juifs allemands »  !

Mais voyant les grèves se généraliser au lendemain du 13 mai, le Parti communiste et la CGT ont eu très peur d’être également débordés par les ouvriers du rang. Et, quand la grève est partie malgré elle, la CGT, sans jamais appeler à la grève générale, a choisi d’accompagner le mouvement pour mieux le contrôler.

Les militants CGT accompagnèrent donc le mouvement d’occupations des usines, mais à leur façon : il s’agissait de faire régner l’ordre dans l’usine, de « préserver l’outil de travail », de préserver la discipline, d’être « responsables », comme ils disaient. Dans bon nombre de grandes usines (comme à Renault Billancourt, près de Paris, 35 000 ouvriers), ils incitèrent les ouvriers à faire grève chez eux, pour se contenter de venir prendre les consignes syndicales aux assemblées générales, les délégués CGT se chargeant eux-mêmes de l’occupation, à leur manière. À leur manière, c’est-à-dire en faisant la chasse aux contestataires et en empêchant les étudiants venus se joindre aux ouvriers d’entrer au contact avec les grévistes. Résultat : dans bien des secteurs, les jeunes ouvriers et employés contestataires désertèrent leur entreprise pour se joindre aux manifestations étudiantes et entrer en contact avec les groupes d’extrême gauche.

27 mai : les « accords de Grenelle »

Pour la CGT comme pour le gouvernement, il s’agissait de mettre rapidement un terme à la grève générale. Les négociations entre syndicats, patronat et gouvernement furent menées rondement au ministère du Travail (rue de Grenelle à Paris d’où le nom des accords qui en sortirent) et conclues le dimanche 26 mai, à peine 12 jour après le début des grèves. Le salaire minimum, jusque-là très bas, était augmenté de 35 %, à 519 F par mois donc encore loin des 600 F demandés depuis des années par les syndicats ; les autres salaires étaient augmentés d’environ 10 % (à une époque ou l’inflation tournait autour de 8 % par an) ; surtout s’y ajoutait, comme cadeau aux appareils syndicaux, la création de « la section syndicale d’entreprise », qui donnait à chaque syndicat, sans élections professionnelles, des locaux et des heures.

Le secrétaire général de la CGT de l’époque, George Séguy, crut que l’affaire était pliée, déclarant à la presse, un petit sourire au coin des lèvres : « Aux travailleurs de décider […] mais si la décision consiste à apprécier le résultat de façon positive, à moins qu’on estime pouvoir aller plus loin, la reprise du travail ne saurait tarder ». Dès le lundi 27, il alla présenter les résultats de cette négociation dans la plus grosse usine du pays, où la CGT semblait régner en maître, l’usine de Renault-Billancourt, devant plus de 10 000 ouvriers réunis en assemblée générale. Mal lui en a pris, il a été hué par des milliers d’ouvriers. Du coup, la CGT ne donna pas immédiatement de consigne de reprise du travail et incita les ouvriers à négocier entreprise par entreprise les conditions de la reprise. Un tour de passe-passe qui consistait à proposer aux mécontents de marchander des broutilles supplémentaires dans chaque secteur isolément, sans le bénéfice de la grève générale.

Les grèves allaient se poursuivre pendant plus de trois semaines, les usines en grève finissant par reprendre les unes après les autres. Non sans peine, car il fallut toutes les combines des appareils syndicaux pour faire fléchir les grévistes, comme à la RATP où les syndicalistes faisaient voter la reprise dépôt par dépôt de bus en prétendant que les autres avaient déjà repris. Non sans colère chez les ouvriers. À Renault-Flins, le 7 juin, les CRS étaient appelés pour déloger les piquets de grève et firent, le 10 juin, un mort parmi les étudiants venus soutenir les ouvriers. À Peugeot-Sochaux, la grève et l’occupation avaient repris le lundi 10 juin, malgré les consignes de reprise du travail données par les syndicats. Appelés pour vider les grévistes, gendarmes mobiles et CRS firent deux morts parmi les ouvriers, dont un tué par balle, lors des affrontements. Et la grève dura jusqu’au 20 juin.

La gauche frétille

Pendant tout le mois de mai, dans la rue, les manifestations s’étaient poursuivies. Notamment le 24 mai où 50 000 manifestants défilaient à Paris suite à la décision du gouvernement d’expulser le leader étudiant Cohn-Bendit en Allemagne, la manifestation se terminant par de violents affrontements avec la police et quelques barricades.

Pendant ce temps, la gauche politicienne montrait le bout de son nez, avec la présence d’un ancien premier ministre, Pierre Mendès-France, à un grand meeting tenu au stade Charléty le lundi 27 mai, jour même où Séguy venait de se faire siffler à Billancourt. Mais c’est Mitterrand, que le PCF avait déjà adoubé en soutenant sa candidature à l’élection présidentielle de 1965, qui volait à Mendès la politesse en se déclarant, le 28 mai, prêt à constituer un « gouvernement provisoire de transition et de gestion ».

De Gaulle s’en va… et revient

Du côté du gouvernement, le rejet par la base des accords de Grenelle avait provoqué un moment de panique. Le 29 mai, de Gaulle annula le conseil des ministres et s’envola secrètement pour Baden-Baden en Allemagne, pour demander conseil au général Massu, histoire de vérifier que l’armée française était prête à sévir en cas de besoin : à l’époque, l’Allemagne restait occupée par les armées « alliées » de la Deuxième Guerre mondiale et Massu – qui s’était illustré pendant la guerre d’Algérie en justifiant le recours systématique à la torture durant la Bataille d’Alger, qu’il mena à la tête des parachutistes français en 1957 – était à la tête des forces d’occupation françaises.

Rassuré, il revint en France le 30 mai. Avec, en poche, l’arme fatale, celle qui ne peut qu’envoûter les leaders de la gauche et des syndicats : il annonce la dissolution de l’Assemblée nationale et de nouvelles élections législatives. Dans la foulée, tout ce que le pays compte de bourgeois et petits-bourgeois réactionnaires se rassemble dans une manifestation monstre (300 000 personnes dit-on) sur les Champs-Elysées, en soutien au gouvernement.

Mais pas de quoi impressionner la population salariée. Les grèves se poursuivirent, en dépit des consignes de reprise secteur par secteur de la CGT. Mais toute la gauche, Parti communiste en tête, acceptèrent le jeu électoral. C’était cette fameuse « issue politique » qu’on nous a resservie depuis maintes fois à la fin de grandes grèves, sur le thème de « la gauche va gagner, ce sera tellement mieux après ».

Cela fit partie des pressions pour convaincre ceux des militants syndicaux réticents qu’il était grand temps d’en finir avec la grève et de ramener les ouvriers à la raison. Même si nombre d’étudiants et de salariés grévistes préférèrent afficher et scander « Élections, piège à cons ! ». Piège « à cons » en effet : les partis de gauche réformistes (PC et PS), qui espéraient gagner ces élections, se retrouvèrent en minorité, et les gaullistes recueillirent une écrasante majorité des sièges dans une Assemblée « bleu horizon ».

L’extrême gauche en France avant et après Mai 1968

Une partie de la jeunesse s’était politisée et radicalisée pendant la guerre d’Algérie (qui prit fin en 1962 avec l’indépendance de l’Algérie), se détachant du Parti socialiste comme du Parti communiste stalinien. Les groupes trotskystes commencèrent à recruter. Une partie avait constitué une dissidence au sein de l’Union des étudiants communistes en formant les JCR (Jeunesses communistes révolutionnaires, qui devinrent la Ligue communiste, puis la Ligue communiste révolutionnaire, après 1968) ; une autre (le courant lambertiste) s’était implanté dans le syndicat FO (qui avait une aile anarcho-syndicaliste) ; et le courant Voix ouvrière (qui devint Lutte ouvrière après 1968) s’était implanté dans différentes grandes usines du pays où ils éditaient des bulletins d’entreprise à parution régulière.

(Dessin paru dans Voix Ouvrière du 15 mai 1968)

Mais cette extrême gauche, qui jouait un rôle important dans le mouvement étudiant, restait par contre très peu implantée dans la classe ouvrière : le PCF, par l’intermédiaire la CGT qu’il contrôlait, avait un quasi-monopole politique, et ses militants n’hésitaient pas à faire le coup de poing contre les « gauchistes » à l’entrée des usines, ou à les exclure des syndicats, lorsqu’ils ne les dénonçaient pas aux patrons. Mais aussi cette absence d’implantation était aussi le résultat de l’absence de volonté de la plupart des groupes d’extrême gauche de surmonter ces obstacles pour gagner du poids et des militants au sein de la classe ouvrière.

Mai 68 a en partie changé les choses. Même si l’appareil du PC et de la CGT finit par réussir à neutraliser la grève générale, l’extrême gauche acquit une toute nouvelle audience non seulement auprès des étudiants, mais auprès de l’ensemble des travailleurs. Les militants révolutionnaires sortirent de leur marginalité et certains purent s’implanter durablement au sein de la classe ouvrière dans les années qui suivirent. De fait, les différents groupes d’extrême gauche, qui regroupaient à peine une centaine de militants chacun avant Mai 68, grandirent d’un facteur dix après, pour regrouper chacun entre 1 000 et 2 000 militants selon les moments.

Remarquons au passage que, aujourd’hui encore, alors que le PC n’est plus que l’ombre de lui-même, ce sont en grande partie les courants sociaux-démocrates qui ont occupé la place vacante, même si c’est plus par leur contrôle des divers appareils syndicaux que par une présence militante comme l’était celle du PC à l’époque. Et l’extrême gauche a encore bien du chemin à faire pour se donner les moyens de contrer le poids des bureaucraties syndicales et d’être en mesure de jouer un rôle déterminant dans les luttes de la classe ouvrière.

Les bilans

À l’issue du mouvement de mai-juin 1968, le gouvernement et la droite avaient donc gagné les élections. Même si de Gaulle dut démissionner en 1969, après avoir été désavoué dans un référendum qu’il avait provoqué, la droite en reprit pour 13 ans de pouvoir sans partage.

Il reste que Mai 68 avait transformé toute l’atmosphère politique et sociale. À partir des années 1970, les grèves ouvrières, en particulier sur les salaires (on était en période de croissance et encore de plein emploi), se multiplièrent. Certaines d’entre elles furent dirigées par des militants révolutionnaires qui s’imposèrent face aux appareils syndicaux au moyen de « comités de grève » constitués de façon démocratique.

Cet acquis demeure en partie, avec cette idée que, dans une période de mécontentement général, une grève peut bousculer tous les freins syndicaux, devenir contagieuse, se transformer en grève générale. Ainsi que cette idée que les travailleurs en lutte doivent s’organiser eux-mêmes.

Huguette CHEVIREAU

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