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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 119, mai 2018 > DOSSIER : Mai 1968 dans le monde (I - En France et en Europe)

DOSSIER : Mai 1968 dans le monde (I - En France et en Europe)

Italie 1968/69

Du « mai rampant » à l’« automne chaud »

Mis en ligne le 8 mai 2018 Convergences Monde

Si, contrairement à la France, il n’y a pas eu de grève générale en Italie, le pays a connu une vague de luttes étudiantes et ouvrières qui a continué bien après 1968. Ce « mai rampant », comme on l’a appelé, s’est poursuivi jusqu’à « l’automne chaud » de l’année suivante et ne s’est terminé réellement qu’en 1977.

Dans l’après-guerre, ce qu’on nomma le « miracle économique » italien avait transformé le pays d’une société en grande partie agricole en un pays industriel moderne. Avec comme résultat, à la fin des années 1960, une immigration de masse de jeunes originaires du Sud venus chercher du travail dans les usines en plein expansion, comme la Fiat Mirafiori de Turin, qui atteint un effectif de 50 000 salariés, et devint le symbole de la contestation ouvrière.

L’afflux des nouveaux arrivants amplifia la crise du logement. Outre les conditions de travail et la pression des chefs à l’usine, les jeunes ouvriers venus du Sud trouvaient à se loger avec difficulté, le plus souvent loin de l’entreprise, dans des foyers catholiques ou dans des taudis loués au prix fort par des « marchands de sommeil ». De plus, il n’était pas rare de voir des inscriptions :« On ne loue pas aux méridionaux ». Certains étaient donc obligés de passer la nuit dans la gare de Turin, allongés sur un banc.

Chez Fiat, tous ces jeunes ouvriers sans qualification travaillaient au rendement sur machines où à la chaîne. Il y avait une sorte de méfiance réciproque entre eux et les syndicats, d’ailleurs très faibles (la FIOM : Fédération de la Métallurgie de la CGIL – la Confédération générale des travailleurs italiens – ayant subi la répression patronale). Au début, ils participaient peu aux débrayages et aux manifestations organisés par les confédérations syndicales.

C’est pourtant la colère et la rébellion de cette « nouvelle classe ouvrière » (pour parler comme les sociologues de l’époque) qui fut à l’origine de la plus grande vague de grève.

Du mouvement étudiant...

Le 29 février 1968, les forces de police procédèrent avec violence à l’évacuation de l’université La Sapienza, à Rome. Depuis un mois dans toute l’Italie, les étudiants étaient en lutte. Dans les facultés occupées on discutait de la condition étudiante, on remettait en cause la structure autoritaire de l’école, la façon dont étaient organisés les cours...

Pour protester contre cette évacuation, et contre « l’école des patrons », le mouvement étudiant appela à une manifestation, le 1er mars, pour se rendre à la faculté d’architecture de Valle Giulia.

Lors de cette manifestation, il y eut de graves affrontements avec la police, une centaine de blessés et plusieurs dizaines d’arrestations. Ce que l’on appela « la bataille de Valle Giulia » devint un symbole de la contestation étudiante qui se poursuivit pendant l’année académique 1968-1969.

Ce mouvement donna naissance à des groupes militants étudiants, dont certains activistes cherchèrent à entrer en contact avec la classe ouvrière. C’est ainsi, par exemple, que des militants de l’Ecole Normale Supérieure de Pise déménagèrent à Turin.

… aux luttes ouvrières

Des grèves, parfois très dures, ont eu lieu dès 1968, mais c’est surtout d’octobre 1968 à fin 1969, lors de « l’automne chaud », que l’Italie connut une vague de grèves sans précédent, en particulier dans les grands centres industriels du Nord.

Chez Fiat, c’est à partir de mi-mai 1969 que des débrayages par atelier, organisés à l’origine par les syndicats, finirent par les déborder en allant au-delà des revendications et des formes d’action et d’organisation traditionnelles. À la moindre occasion, les arrêts de travail spontanés se multipliaient, suivis par des cortèges parcourant l’usine pour entraîner les ateliers voisins. L’arrivée de ces « cortèges internes » était annoncée par les tamburini (joueurs de tambour) qui ouvraient la marche en tapant sur des bidons et sur les machines, en provoquant un bruit infernal qui faisait fuir les non-grévistes et, surtout, les petits chefs.

Alors que, dans les entreprises, les syndicats étaient représentés par des commissions internes chargées de faire remonter les problèmes aux patrons, les travailleurs commencèrent à se réunir en assemblées et à exiger d’être représentés dans un Conseil d’usine par des délégués élus par atelier ou par chaîne.

Il n’est pas possible de faire ici la liste de toutes les grèves. Chez Pirelli à Milan et chez Montedison à Porta-Maghera, près de Venise, se formèrent à côté des syndicats officiels des Comités unitaires de base, regroupant un nombre important de travailleurs.

Ce mouvement déborda aussi le cadre de l’usine, donnant naissance aux mouvements féministes, aux comités de quartiers et de locataires qui organisaient l’occupation des maisons vides, l’auto-réduction des loyers, des tarifs de l’électricité ou des transports.

L’échec de l’extrême-gauche

Devant les portes de Fiat de Mirafiori se tenait régulièrement une Assemblée ouvriers-étudiants à laquelle participaient des jeunes travailleurs plus attirés par le discours radical des étudiants que par celui des dirigeants syndicaux. Des tracts signés Lotta Continua émanant de ces assemblées étaient distribués chaque jour, faisant le point sur les actions en cours. Le nom de Lotta Continua (la lutte continue) a été repris par l’une des organisations d’extrême-gauche italienne issue du mouvement de 1968.

Même si le patronat chercha à s’opposer à la création des conseils d’usine, proposant d’adjoindre des « experts » désignés par les travailleurs aux commissions internes existantes, il fut contraint d’accepter leur existence. Une partie de l’extrême-gauche appela à boycotter l’élection à ces comités, avec le slogan « Nous sommes tous des délégués », tandis que certains des travailleurs les plus en pointe dans la lutte se présentèrent, parfois même avec l’appui des syndicats faisant le pari de les récupérer par la suite – dans un tract de l’automne 1969, la FIM-CISL (Fédération Italienne de la Métallurgie - Confédération Italienne des Syndicats Libres), cherchant à doubler la FIOM sur sa gauche, n’hésitait pas à déclarer : « Les grèves par surprise, les cortèges importants, les assemblées et comités unitaires que les ouvriers décident librement constituent un vrai syndicalisme de base. Si tu es d’accord avec cela, viens le faire avec nous dans la FIM ».

L’extrême-gauche, pratiquement inexistante avant 1968 en dehors de petits groupes de quelques dizaines de militants, connut à ce moment un développement important et une implantation réelle dans de nombreuses entreprises. Dans le milieu des années 1970, elle comptait des milliers de militants et pas moins de trois quotidiens, tirant au total à 70 000 exemplaires.

Mais elle fut incapable de résister au reflux du mouvement. Une partie chercha un substitut dans la lutte armée, symbolisée par les Brigades rouges ; tandis que d’autres se transformèrent en réformistes bon teint, déclarant vouloir « mettre fin à trente années de régime démocrate-chrétien et ouvrir la voie à un gouvernement des gauches ».

Comme le dit un ouvrier de chez Fiat, acteur des grèves de 1969 : « Ces luttes extraordinaires ont été une continuelle découverte de sens. Elles exprimaient l’orgueil d’être libres... même si aujourd’hui on voudrait en théoriser l’inutilité et nous laisser peu d’occasions d’être orgueilleux ».

Lina BRIGANTI et Thierry FLAMAND

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