Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 119, mai 2018 > DOSSIER : Mai 1968 dans le monde (I - En France et en Europe)

DOSSIER : Mai 1968 dans le monde (I - En France et en Europe)

68, un tournant en Allemagne aussi, y compris vers la classe ouvrière

Mis en ligne le 8 mai 2018 Convergences Monde

Pour les bien-pensants d’Allemagne, 68 reste une époque excessive, voire sauvage, où, dans des combats de rue, des étudiants aux cheveux longs et sous l’emprise de drogues ont provoqué la police d’un État dit « de droit ». Sans parler de leurs prétendues orgies d’amour libre, de culture hippie et Beat Music... agrémentées de philosophie de figures de l’École de Francfort, puisant au marxisme et à la psychanalyse : Theodor Adorno, Max Horkheimer, Herbert Marcuse entre autres, âgés alors de 65, 72 et 70 ans. Comme quoi ce n’est pas seulement aujourd’hui, avec les Jeremy Corbyn ou Bernie Sanders que la jeunesse se trouve des idoles d’un certain âge.

Mais les années 1967-68 outre-Rhin n’ont pas seulement effrayé le bourgeois.

Etudiants, travailleurs... en Allemagne aussi

Au tournant des années 1960 et 1970, le pays a connu une renaissance ouvrière et un rapprochement entre la jeunesse estudiantine et le mouvement ouvrier. D’abord, à l’occasion d’un combat mené en commun, en 1967-1968, par l’organisation politique phare du mouvement étudiant, le SDS [1], et une partie de l’appareil syndical de la DGB [2]. Depuis 1966, les sociaux-démocrates étaient revenus au pouvoir dans une « grande coalition » avec la droite conservatrice, et, face à une certaine agitation sociale [3], voulaient faire passer une Loi d’urgence (Notstandsgesetze) réformant la Constitution allemande (Loi fondamentale) dans le sens d’un durcissement de son caractère répressif. La mobilisation commune a vu défiler dans les rues des dizaines de milliers de manifestants, syndicalistes et jeunes regroupés autour du SDS et d’une APO. [4]

Un nouveau souffle « de classe » se fait sentir, et des points de rencontres naissent, inédits jusque-là, entre étudiants et travailleurs ; des comités contre la promulgation de cette loi d’urgence, initiés par le SDS et des structures syndicales, auxquels l’appareil central de la DGB met vite le holà. Dès cette époque, dans le mouvement étudiant, il est explicitement question d’un « tournant ouvrier ». Il va trouver une prolongation dans les années suivantes avec l’engagement d’une partie d’ex-lycéens et étudiants, à la fois pour les idées révolutionnaires communistes (certes plutôt maoïstes que trotskystes) et pour le combat de classe sur le terrain ouvrier. Une génération révolutionnaire s’« établit » alors dans de grandes entreprises où certains sont restés et ont milité ensuite toute leur vie. Certes, dans la grande majorité des cas, davantage en syndicalistes combatifs qu’en militants révolutionnaires, les courants révolutionnaires maoïstes auxquels ils avaient adhéré ayant vite périclité. À noter que le reflux de la vague révolutionnaire des années 1967-68 et les difficultés du militantisme ont désespéré certains au point de les faire basculer dans le terrorisme de la Fraction armée rouge (RAF, Rote Armee Fraktion, d’Andreas Baader et Ulrike Meinhof). Qui a aussi fortement marqué l’époque jusqu’aux années 1972-1974.

L’Allemagne des années 1960 ? Il n’y en a pas une mais deux

C’est un pays marqué par cette coupure qui lui a été imposée par les puissances sorties victorieuses de la guerre contre Hitler : les impérialismes occidentaux (USA, Grande-Bretagne et France) d’un côté, l’URSS de Staline de l’autre. D’abord un partage de zones au lendemain de la guerre, puis une cassure entre une RFA à l’Ouest, une RDA à l’Est avec le tournant de la guerre froide en 1947-1949. Les deux Allemagnes sont séparées par une frontière étanche. L’ex-capitale, Berlin, îlot perdu en Allemagne de l’Est, est elle-même partagée en deux par un mur érigé en 1961. Le 68 allemand se passe intégralement à l’ouest, mais, à sa façon, est un rejet de cet ordre imposé par les vainqueurs. Des deux côtés du mur, pour cette jeunesse, et même si les idées restent confuses, c’est mensonges et hypocrisies.

Contre les planqués du nazisme

Démocratie oblige, les puissances occidentales s’étaient fait fort de « dénazifier » le pays. Quelques grands responsables du troisième Reich furent condamnés pour l’exemple au procès de Nuremberg (1945-1946). Mais les appareils économique et étatique (qu’il fallait bien utiliser pour maintenir l’exploitation et l’ordre capitaliste dans la période troublée de l’immédiat après-guerre), l’administration, la justice, la police, restent truffés d’anciens nazis. Pas seulement le chancelier de droite en place en 1968, Kurt Georg Kiesinger, mais toute une palette de personnalités de premier plan, qui tentaient de se faire oublier, voire masquaient littéralement leur passé. Bien des « bonnes familles » en comptaient, comme la France débordait d’ex-pétainistes ! Une partie de la jeunesse allemande se sentait des comptes à régler, parfois des comptes familiaux, surtout que les procès Eichmann à Jérusalem en 1961/62, le procès Auschwitz à Francfort en 1964/65, avaient relancé ce scandale d’anciens nazis s’étant refait une fortune et une honorabilité.

Ni l’Ouest ni l’Est, l’idéal tiers-mondiste

La jeunesse estudiantine allemande, comme celle de bien des pays du monde et tout particulièrement des États-Unis avec laquelle elle avait des liens privilégiés, s’est donc dressée contre le passé nazi encore vivant, mais aussi contre l’impérialisme qui bombardait le Vietnam (un petit peuple lui résistant pourtant), contre le prétendu « miracle allemand » arraché par la surexploitation forcenée de la classe ouvrière et pour le seul intérêt des exploiteurs, contre les mœurs et la morale bourgeoises, enfin contre ce bloc dit communiste de l’Est, sous la botte stalinienne, qui n’était qu’une caricature de socialisme et communisme. Mais, comme une partie de la jeunesse de l’époque, celle d’Allemagne s’était donné pour héros Che Guevara et Castro, Ho Chi Minh et Mao, le tiers-mondisme plutôt que la révolution prolétarienne... qui avait été écrasée par Staline.

Les grandes dates d’une mobilisation

En 1962 à Munich : bataille de rue, de quatre jours, entre la police et près de 4 000 jeunes, après que la police eut arrêté cinq musiciens pour avoir joué de la musique après 22 heures le soir.

En 1965 : important mouvement lycéens et étudiants contre les mauvaises conditions dans les établissements scolaires. 200 000 étudiants de divers âges participent à des manifestations dans 30 villes différentes. À noter que les universités connaissent un afflux dans la période : 330 000 étudiants en 1964 mais plus d’un million dix ans plus tard.

En juin 1967 : visite officielle à Berlin Ouest du Shah d’Iran, Mohammad Reza Pahlavi, à la fois dictateur brutal contre les opposants à son régime et vassal de l’impérialisme américain. Une partie de la gauche iranienne est en exil à Berlin à l’époque et, en marge d’une manifestation contre la venue du Shah, dont une confrontation violente avec les forces de la sécurité allemandes et iraniennes, un étudiant allemand, Benno Ohnesorg, est tué par la police.

En février 1968 : pour protester contre la guerre du Vietnam qui secoue la jeunesse estudiantine du monde, à commencer par celle des États-Unis, une conférence internationale se tient à l’université technique de Berlin. 6 000 participants et, dans la foulée, une marche dans la ville rassemblant 12 000 personnes. Un point culminant de la mobilisation contre la guerre.

Le 11 avril 1968 : Rudi Dutschke, un des leaders étudiants [5], est très grièvement blessé par un militant d’extrême droite. Le mouvement étudiant en rend responsable le journal Bild. Il s’en suit des combats de rues. À Berlin des étudiants attaquent et incendient des camions transportant le quotidien, tandis qu’à Hambourg et Munich des étudiants mettent à sac les bureaux de la rédaction du journal. Depuis des mois, les étudiants radicalisés se mobilisaient contre ce quotidien racoleur, anti-communiste, macho... bien que très populaire. Il symbolisait à leurs yeux toutes les tares de la société de consommation. En retour, le magnat de la presse Axel Springer, détenteur du titre Bild (dont la tour collée au mur de Berlin narguait de sa hauteur Berlin Est), incitait à la haine contre les mobilisations étudiantes.

En mai 68 : pour protester contre la Loi d’urgence dont nous avons parlé plus haut, plus de 60 000 personnes manifestent à Bonn, capitale de la RFA. La loi n’est pas abrogée comme le voulaient les manifestants, mais « adoucie » comme l’acceptent les chefs syndicaux qui appellent à déposer les armes. Mais cette mobilisation est à mettre à l’actif d’une partie du mouvement étudiant, de sa volonté de tisser des liens avec une classe ouvrière dont la combativité avait retrouvé des couleurs les années précédentes. Elle allait s’exprimer par des grèves sauvages retentissantes entre 1969 et 1973, engagées par des travailleurs à la chaîne souvent d’origine immigrée. Le pendant des « grèves d’OS » en France, dans ces mêmes années.

Le 4 novembre 1968, dernier épisode marquant : des manifestations de soutien à un avocat de gauche populaire, Horst Mahler, ont lieu à Berlin. Le jour de son procès, un millier d’étudiants, de jeunes ouvriers et de musiciens se rassemblent pour protester. Vifs incidents avec la police : 122 blessés dans ses rangs, 22 du côté des manifestants. L’événement est resté dans les mémoires sous le nom de Schlacht am Tegeler Weg (Combat de la rue de Tegel).

Cet événement marqua un tournant. Le SDS commença à se fracturer. Il avait cristallisé la révolte à un moment précis, mais ses participants allaient passer à autre chose, à d’autres engagements politiques. Certains ont rejoint la mouvance réformiste social-démocrate ou stalinienne, mais d’autres, par centaines, ont choisi l’engagement révolutionnaire, en partie aux côtés de la classe ouvrière si ce n’est dans ses rangs. Par la voie du maoïsme, dominante en Allemagne. Mais c’est une autre et nouvelle histoire que nous avons évoquée plus haut. 

Hans BERG


[1SDS, ou Sozialistische Deutsche Studentenbund (Union socialiste allemande des étudiants), était l’organisation étudiante du SPD, fondée en 1946, mais qui en fut exclue en 1961 pour son radicalisme, en particulier son désaccord avec le choix du SPD, au congrès extraordinaire de Bad-Godesberg en 1959, d’abandonner même la référence au marxisme. En 1968, le SDS a rassemblé environ 2500 membres appartenant à la jeunesse radicalisée, et éclata deux ans après, ses membres rejoignant les groupes maoïstes, trotskystes ou anarchistes nouvellement issus de la mobilisation de ces années-là.

[2Deutscher Gewerkschaftsbund (Confédération allemande des syndicats), la plus grosse, de loin, des confédérations syndicales du pays, sous le toit de laquelle se trouvent entre autres l’IG Metall (métallurgie), Ver.di (services publics).

[3Il s’agissait aussi de satisfaire les forces d’occupation (américaines, anglaises et françaises à l’ouest), prêtes à abandonner leur tutelle en échange d’une nouvelle restriction des libertés fondamentales.

[4APO, ou Ausserparlamentarische Opposition (Opposition extra-parlementaire), essentiellement animée par le SDS, pour l’action directe, de rue, contre les jeux politiciens et institutionnels des grands partis politiques, SPD et CDU/CSU étant à l’époque, depuis 1966, larrons en foire dans une « grande coalition ».

[5Rudi Dutschke était, avec Hans-Jürgen Krahl, un des principaux dirigeants du SDS.

Mots-clés : |

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article