Lycées professionnels : les profs ne veulent pas former de la chair à patrons !
Mis en ligne le 21 octobre 2022 Convergences Politique
(Photo : piquet de grève devant un LP à Agen)
La journée du 18 octobre a été un succès dans les lycées professionnels (LP). Le ministère parle de près de 23 % de grévistes – bien plus dans la réalité, les chiffres annoncés par le ministère étant concoctés par « sondage » et ne tenant pas compte des enseignants réellement attendus ce jour-là. De fait, le mouvement a été très suivi, dépassant les 70 % de grévistes dans de nombreux LP. Les organisations syndicales du secteur appellent à une semaine de mobilisation dès la rentrée des vacances de la Toussaint pour préparer une nouvelle journée de grève le 17 novembre.
Une réforme de la voie professionnelle qui fait la part belle au patronat
Il faut dire que la transformation de la voie professionnelle est menée tambour battant par le gouvernement – la dernière mouture a été annoncée en grande pompe par Macron lui-même le 13 septembre dernier à l’occasion d’une visite dans un LP des Sables-d’Olonne. Une réforme qui entrerait en vigueur dès la rentrée 2023, selon le bon-vouloir des chefs d’établissement qui seraient ainsi dotés de pouvoirs plus grands dans une autonomie des LP considérablement renforcée. Finies les grilles nationales indiquant les heures d’enseignement dues aux élèves matière par matière (les « référentiels » nationaux), place à la diversité au nom de l’insertion dans les bassins d’emploi et des besoins locaux des patrons.
Macron décrit cette réforme comme un « chantier essentiel pour les cinq ans à venir ». Une réforme dont la finalité a été clairement affichée dès cette année, l’enseignement professionnel ayant été placé sous la double tutelle du ministre de l’Éducation nationale et du ministre du Travail.
Pour l’essentiel, la réforme consiste à faire coïncider la carte des formations avec les besoins des entreprises locales – ce qui n’est hélas pas très nouveau ! – et, surtout, à augmenter la durée des stages en entreprise, qu’on appelle officiellement période de formation en milieu professionnel, PFMP.
Ces derniers ont pris de plus en plus de place dans le cursus d’un élève de LP. Avec la réforme voulue aujourd’hui, en baccalauréat professionnel, elles occuperaient un total de 33 semaines sur les trois années de la préparation, soit 33 semaines sur 108, près d’un tiers du temps scolaire. Ce qui revient dans la pratique à confier l’essentiel de la formation professionnelle aux patrons, contrairement à ce qui se passe encore aujourd’hui, malgré une place déjà bien trop importante.
Les enseignements professionnels dans les LP seraient donc considérablement réduits. Le comble étant que Macron compte faire assurer ceux qui subsisteraient au sein des LP… par des professionnels rémunérés en vacations pour la circonstance. Or le fait d’être un professionnel ne confère aucune connaissance pédagogique. Pour le ministère, enseigner n’est décidément pas un métier et n’importe qui est, à ses yeux, apte à le faire… On se demande à quoi bon des instituts nationaux supérieurs du professorat et de l’éducation (Inspé) où sont supposés être formés les profs. Mais il est vrai que les gosses de la bourgeoisie ne se bousculent pas dans les LP !
Des suppressions de postes massives en prévision
L’enseignement général dispensé dans les LP sera lui aussi affecté – il l’a déjà été depuis des années au fil des réformes successives de la voie professionnelle. Dans certaines matières, comme les mathématiques, la baisse serait de 30 %.
La conséquence prévisible sera évidemment des suppressions massives de postes : les syndicats n’hésitent pas à parler de « plan social ». Les LP peinaient à trouver des enseignants, encore plus que le reste de l’Éducation nationale : c’est le secteur qui compte le plus de contractuels, mis en face des classes sans aucune formation pédagogique – et parfois devant enseigner dans des matières assez éloignées de la discipline dans laquelle ils ont fait leurs études. Quant aux professeurs « titulaires » de lycées professionnels (PLP) dont les postes auront été supprimés, ils iront boucher les trous dans les collèges – pourquoi pas dans les lycées, d’ailleurs ? – où sévit une grave pénurie d’enseignants. Cerise sur le gâteau pour le ministère, en enseignement général, les PLP sont « bivalents », c’est-à-dire enseignent dans deux matières (mathématiques et sciences, ou lettres et anglais, etc.). Le ministère fait ainsi coup double : la diminution du nombre d’enseignant en LP contribuera non seulement à combler les trous en collège, mais le fera avec davantage de souplesse avec des personnels polyvalents. On doit se congratuler chez les hauts fonctionnaires du ministère pour une telle intelligence managériale !
Vers une formation professionnelle entièrement en apprentissage ?
La formation professionnelle initiale est, depuis des décennies, partagée en deux filières : celle des établissements d’enseignement et celle de l’apprentissage. La filière des établissements d’enseignement assure l’essentiel des formations. L’apprentissage n’est prépondérant que dans certains métiers très spécifiques – comme les métiers de bouche – ou ceux que les chambres de métiers ou les chambres de commerce et d’industrie veulent garder sous leur coupe [1].
Depuis les années 2000, les réformes successives, en particulier celle annoncée par Macron, ont consisté à rapprocher de plus en plus la façon dont l’enseignement est dispensé en LP de celle de l’apprentissage.
Macron, pour vendre sa réforme aux jeunes des LP, leur a promis qu’ils toucheraient une « gratification » comprise entre 200 et 500 euros par mois pour les périodes de formation en entreprise. Une gratification qui serait payée… par l’État ! Jusqu’à maintenant, même si l’État a développé massivement les aides financières, c’est théoriquement l’entreprise d’accueil qui « gratifie » ou non le stagiaire, en fonction de la durée du stage et sur la base d’un taux horaire de 3,90 euros, exonéré de cotisation sociale [2].
Mais, avec la nouvelle réforme, c’est l’État qui paierait ! N’hésitez plus, dit Macron aux chefs d’entreprise, c’est cadeau : vous employez, nous payons. Car un certain nombre d’entreprises pourvoyeuses de stage planifient leur travail en comptant sur la présence de stagiaires : si vous passez un bac pro commerce ou vente, il y a de fortes chances que des magasins – particulièrement certaines grandes chaînes de vêtements ou de jouets – vous accueillent volontiers dans la période qui précède les fêtes de fin d’année !
Une réforme que refusent les acteurs de l’enseignement professionnel
Réduction drastique de l’enseignement professionnel en LP, réduction de l’enseignement général ramené à la transmission de savoirs de plus en plus basiques, suppressions massives de postes… On comprend que les acteurs de l’enseignement professionnel soient vent debout contre cette contre-réforme qui prolonge toutes celles qui ont dénaturé cette voie depuis le début des années 2000. À quoi il faut encore ajouter une dégradation prévisible des conditions de travail : impossible de développer l’apprentissage en LP sans mêler aujourd’hui dans les mêmes classes des publics sous statut scolaire et sous statut d’apprentis. Or, comment dispenser le même enseignement à des élèves dont les uns seraient présents tout le temps (à l’exception des périodes de stage) et les autres par exemple une semaine sur deux ? Il faut bien voir que cela ne se ferait pas dans des petits groupes d’une dizaine d’élèves, mais dans des classes de trente élèves, voire davantage, en enseignement général ! Et comment faire coïncider tout cela avec les vacances scolaires ? C’est clairement mission impossible. La réponse de l’administration : organisez-vous, mais rappelez-vous que, comme tous les salariés, seules cinq semaines de congés payés sont de droit.
On comprend que la réforme passe mal auprès d’enseignants déjà mal payés (environ un tiers des enseignants de LP sont des contractuels), et considérés le plus souvent comme des sous-profs parce qu’en charge des élèves des milieux populaires : même si les diplômes requis sont les mêmes que dans tous les lycées, le concours d’accès est considéré comme étant au rabais. Tous les enseignants de LP sont convaincus que la réforme prévue aboutira à la fin des 18 heures face à élève, à la fin des congés scolaires, à la fin du statut de fonctionnaire d’État des enseignants.
Sans idéaliser la voie professionnelle « ancienne formule » – les réformes successives ont déjà profondément transformé une voie déjà critiquable en elle-même –, ils ont bien raison de ne pas se laisser faire et de lutter contre ce que veulent Macron et les dirigeants du patronat.
En 2000, face, déjà, à une réforme qui remettait gravement en cause l’enseignement en LP, les enseignants s’étaient mis en grève, avec des manifestations qui tenaient du raz-de-marée par rapport aux effectifs des profs de LP. Ils avaient été le fer de lance d’un mouvement qui s’était étendu aux collèges et aux lycées… faisant sauter le ministre de l’Éducation nationale de l’époque, un certain Allègre. Tout ce qu’on peut souhaiter est que leur mobilisation s’inscrive dans un mouvement général capable de faire ravaler la réforme non seulement au ministre actuel, mais à celui qui l’a promue, c’est-à-dire Macron lui-même, à qui on souhaite le même avenir qu’Allègre !
Le 20 octobre 2022, Jean-Jacques Franquier
[1] Jusqu’il y a très peu de temps, les patrons de la coiffure, par exemple, refusaient catégoriquement la création d’un bac pro coiffure, parce qu’il relèverait automatiquement de l’Éducation nationale. Ce bac pro coiffure n’a donc été créé que tout récemment, en juin 2019. Mais, pour faire fonctionner un salon, le CAP ou même le bac pro ne suffisent pas, il faut obligatoirement la présence d’une coiffeuse ou d’un coiffeur titulaire d’un brevet professionnel (BP), diplôme de niveau IV comme le bac, mais relevant exclusivement des chambres patronales qui gardent ainsi la main !
[2] La durée minimale pour que la gratification soit de droit est, sur un même lieu de stage, de deux mois consécutifs ou plus de 309 heures non consécutives. Le montant peut être supérieur à 3,90 euros, mais à la condition que cette possibilité soit ouverte par la convention collective à laquelle l’entreprise était liée. Le dépassement n’est plus exonéré de cotisation sociale. Bref, l’employeur est fortement incité à ne pas aller au-delà du « minimum » prévu, qui est d’ailleurs aussi un maximum pour toutes les administrations publiques, grosses pourvoyeuses de stages.
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Mots-clés : Enseignement


