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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 86, mars-avril 2013 > DOSSIER : Guerre au Mali

DOSSIER : Guerre au Mali

Les travailleurs maliens, une partie de la classe ouvrière de France

Mis en ligne le 18 mars 2013 Convergences Société

On ne peut pas nier les relations « privilégiées » du Mali avec l’ancienne puissance coloniale. Pour un faisceau d’intérêts de la bourgeoisie française que nous développons dans ce dossier. La France a prélevé sa dîme sur l’exploitation des populations dans ce pays, et contribué à les maintenir dans la misère. Certes, le budget français comporte une « aide au développement »… ridicule : 56,8 millions en 2011 dont seulement 8,5 millions de dons, le reste étant des prêts à rembourser. La France a contribué à pousser à l’émigration plus de 15 % de la population. Une partie a émigré en France depuis le début des années 1960, les rangs de ses émigrés ont gonflé – malgré ou, probablement « grâce » à la crise qui pousse à partir quel qu’en soit le prix. L’immigration malienne en France présente la caractéristique d’être essentiellement ouvrière. Par la surexploitation qu’elle subit en France, elle fait le bonheur d’une kyrielle de petits et grands patrons français du bâtiment, du nettoyage et de la restauration. La boucle est ainsi bouclée. Misère à laquelle la France contribue largement là-bas, exploitation dont elle profite largement ici ! Dis-moi le bonheur de qui tu fais, je te dirai qui tu es !

Des hommes et des chiffres

Il y a probablement plus de 2 millions d’émigrés maliens dans le monde. La grande majorité d’entre eux sont installés dans des pays d’Afrique de l’Ouest, notamment en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Burkina Faso où l’on parle le français, mais aussi au Nigéria ou au Ghana. Nombreux sont ceux qui avaient émigré vers la Libye de Kadhafi. Les émigrés vers l’Europe, principalement la France et l’Espagne, représentent une petite part de l’émigration malienne.

Les chiffres sont approximatifs, mais il y a nettement plus de 100 000 Maliens en France, dont 61 322 disposaient d’un titre de séjour en 2010, constituant la communauté la plus nombreuse d’Afrique subsaharienne (et 2,5 % du total des immigrés en France). Sans oublier quelque 10 000 naturalisés français. Les Maliens en France viennent notamment de la région de Kayes, au sud-ouest du pays, au bord du fleuve Sénégal. En France, ils sont quasi condamnés aux boulots durs sur les chantiers de bâtiment, de nettoyage ou dans les arrière-cuisines. Pas d’autre raison à cela qu’un système rôdé d’exploitation : les patrons français des secteurs en question donneurs d’ordre ou la cascade de sous-traitants ou agences d’intérim n’embauchent que marginalement des travailleurs maliens dans d’autres emplois. Et ces derniers sont d’autant plus contraints à accepter qu’ils n’ont parfois pas de papiers et ne sont donc pas en situation de refuser ou de choisir. Une des motivations des milliers de travailleurs maliens qui ont fait grève pour leur régularisation en 2008, puis en 2009-2011 [1], était précisément d’accéder enfin au statut commun qui permet, si ce n’est de décrocher un travail plus qualifié ou une formation, du moins d’y postuler. Et de sortir enfin de la « spécialisation » de… terrassier, manœuvre, plongeur, agent de propreté ! Dans le secteur de la construction, très souvent en intérim. Avec toujours des patrons qui font travailler dur et n’hésitent pas à contourner le code du Travail en ne payant pas les heures supplémentaires, en ne respectant pas les conventions collectives. Les employeurs sont souvent d’assez petites entreprises, mais sous-traitantes de grands groupes du BTP qui tirent le plus grand profit de cette main-d’œuvre.

À noter aussi que la France accueille bien peu d’étudiants maliens dans ses universités, et pratique de fait une « sélection » à rebours, non dite mais qui colle à la peau. Bref les Maliens en France ont le privilège (dont ils se passeraient bien !) des travaux de force, des tâches ingrates que patrons et État dans leur magnanimité leur réservent ! Du moins tant que l’accélération de la crise économique et du chômage ne viendra pas changer la donne.

Le pendant de cette situation, c’est la vie en foyers de travailleurs immigrés, auxquels sont condamnés officiellement 23 % des Maliens vivant en France. Sans compter les sans-papiers qui y trouvent refuge. Avec un salaire amputé de l’argent qu’on veut envoyer au pays, ou économiser pour un voyage, qui plus est parfois en l’absence de papiers, difficile de se loger dans les grandes villes françaises aux loyers exorbitants.

Une immigration voulue

C’est tout à fait consciemment que l’État français oscille entre répression de l’immigration (avec expulsions, restrictions de délivrance de titres de séjour) d’une part, et ouverture partielle d’autre part (possibilité de régularisations entrouvertes, délivrance au compte-gouttes de visas). Cette politique vise à constituer une fraction de la classe ouvrière, que les patrons réclament, en condition particulièrement précaire car en partie sans papiers ou avec des titres de séjours d’une durée courte.

Dans cette politique de balancier, le gouvernement de Sarkozy avait demandé au Mali d’être plus « coopératif » au sujet des expulsions, en premier lieu par simple démagogie politicienne. Un rapport gouvernemental de 2010 précisait : « La démarche retenue a consisté à convoquer les ambassadeurs de ces huit pays » (jugés « non-coopératifs », dont le Mali) « (...) afin de leur rappeler la nécessité d’une réelle amélioration des taux de délivrance des laissez-passer consulaires » (belle formule pour ce « laissez-passer » dans le sens de l’expulsion en absence de passeport !), « leur indiquer la mise en place (...) de mesures de rétorsion (...) ». Pris entre le marteau de l’État français et l’enclume de la mobilisation de la population malienne (au Mali avec l’active Association malienne des expulsés, comme en France avec les mobilisations de sans-papiers), le gouvernement malien a finalement refusé de signer l’« accord de gestion concertée des flux migratoires » proposé par l’État français en 2010 (cet accord prévoyait en échange d’une coopération sur les expulsions, un engagement sur 1 500 régularisations de Maliens et des promesses d’aides de « co-développement »). Mais c’est hypocrisie et compagnie ! Car le fait que des dizaines de milliers de travailleurs maliens puissent demeurer sans papiers sur le territoire français arrange tout ce beau monde : les patrons français qui exploitent d’autant mieux, et le gouvernement malien qui compte sur l’argent des immigrés pour masquer son incurie totale.

Les finances vitales des émigrés

Les émigrés renverraient au pays, d’après une étude de la Banque africaine de développement, 456 millions d’euros en 2005, 11 % du PIB du pays. La plus grande partie venait de France : 300 millions, de l’ordre de 200 euros par mois et par immigré. De l’argent qui vient aider les familles, mais aussi, à travers 400 associations maliennes qui existent en France, pour des projets dans les villages : nombreux sont les écoles, dispensaires, et autres équipements collectifs qui ont été construits et qui fonctionnent grâce à l’argent de l’émigration.

Les travailleurs émigrés font sûrement œuvre bien plus utile que l’État malien, ses gouvernements et autorités locales, même si ce soutien financier est loin de régler tous les problèmes. Récemment, par exemple, quelques associations ont commencé à investir dans la production, en particulier dans l’agriculture. Le projet : mettre en commun des ressources pour lancer une production agricole, souvent de riz, avec à la clé la mise à disposition de la famille des émigrés des productions à prix réduits, voire l’idée de récupérer sa mise. Avec la possibilité, ou plutôt le risque, que ce genre d’initiatives tourne vite à une vraie petite (ou plus grande) entreprise capitaliste, où les « investisseurs » auraient intérêt à payer le moins possible le travail des paysans employés. Et si l’affaire marche, la possibilité que les bénéfices soient vite accaparés par les mieux placés dans ce montage. Tout cela avec l’argent avancé par les travailleurs espérant ainsi contribuer au développement de leur pays. Ces projets sont certainement bien dans la ligne de la « promotion de l’investissement productif privé dans le pays d’origine » revendiquée par la diplomatie française qui y voit une possibilité de réduire l’émigration, et dans celle de désengagement financier de l’État malien, notamment dans l’agriculture. Mais pas une solution pour les travailleurs et les paysans du Mali.

Michel CHARVET


Les routes de l’émigration

Beaucoup de Maliens sont rentrés en France en règle, avec un visa payé au prix « normalement » fort (de l’ordre de 220 euros non remboursables en cas de refus) et en voyageant en avion. Mais d’autres ces dernières années ont tenté d’atteindre l’Europe sans visa. Un périple semé d’embûches. À la merci des passeurs, qui encaissent commission sur commission à coups de centaines ou de milliers d’euros pour les différentes étapes d’un voyage qui peut s’étaler sur des mois. Certains ont tenté des traversées dangereuses sur des bateaux de fortune depuis la Mauritanie (pour les Canaries), le Maroc (pour l’Espagne) ou la Libye (pour atteindre l’Italie), où sont morts des milliers de candidats à l’émigration. Dangereuse aussi la traversée du Sahara pour atteindre l’Afrique du Nord, le plus souvent, en tout cas jusqu’à récemment, à partir de Gao où se concentraient des passeurs qui offraient leurs services à des immigrants de toute l’Afrique de l’Ouest.

Avec la mise en place du programme européen « Frontex » de coopération policière, ce sont aussi les polices marocaines, algériennes, libyennes, mauritaniennes qui ont refoulé nombre de migrants. Parfois en avion, mais aussi parfois en les amenant en camion ou bus à un poste frontière... dans une zone désertique pour les abandonner à leur sort.

La politique répressive meurtrière ne décourage pas ceux qui ont entrepris le voyage. Car, une fois parti pour l’émigration, souvent avec les économies de toute une famille pour faire le voyage, comment revenir bredouille chez soi ?

M.C.


Banquer et banquetter !

Selon les données de la Banque mondiale [2], les commissions prélevées par les établissements financiers sur les quelque 60 milliards de dollars envoyés par les Africains à leurs familles au pays sont passées en 2012 à 12,4 % pour les transferts d’argent vers l’Afrique sub-saharienne. Contre 8,9 % pour l’ensemble du globe, et 6,5 % en direction de l’Asie du sud. La banque mondiale, magnanime et dénonciatrice pourrait-on croire, calcule que les migrants africains sont floués par les banques de 4 milliards de dollars. Mais petite précision utile : c’est ce que les migrants récupéreraient s’ils n’étaient taxés « que » de 5 %... taux d’usure que la banque mondiale et la « communauté internationale » estimeraient tout à fait normal !


[1Ce n’est pas le lieu de revenir, dans ce dossier, sur ces grèves de travailleurs sans papiers qui ont marqué les années 2008-2011, surtout que nous leur avons consacré un numéro spécial de « Convergences Révolutionnaires », supplément au numéro 76 – 2 euros – toujours disponible.

[2Information fournie par Billets d’Afrique, de Février 2013, bulletin de l’association Survie, fondée par l’auteur d’ouvrages sur la « Françafrique », F.X. Verschave, qui se propose d’éclairer « la face cachée de la politique de la France sur le continent africain ». http//survie.org

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Numéro 86, mars-avril 2013