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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 16, juillet-août 2001 > DOSSIER : Révolte en Kabylie, révolte en Algérie

DOSSIER : Révolte en Kabylie, révolte en Algérie

Les années 1980 : la contestation populaire

Mis en ligne le 1er août 2001 Convergences Monde

Au tournant des années 1980, l’Algérie indépendante va vers ses vingt ans. Deux décennies durant lesquelles la société algérienne a connu des bouleversements sans précédents. Entre 1962 et 1988, la population a presque triplé, pour atteindre 23 millions d’habitants. L’Algérie paysanne de l’indépendance est devenue majoritairement urbaine, et le poids de la classe ouvrière s’est considérablement alourdi : le nombre d’ouvriers industriels passe de 110 000 en 1962 à 750 000 en 1980, puis un million en 1988. A cette date près de 70 % des habitants ont moins de vingt ans : une jeunesse massivement frappée par le chômage, réduite à « tenir les murs ».

De la révolte en Kabylie…

Depuis vingt ans, la population est écrasée par la chape de plomb de la dictature du parti unique, le FLN. Cela n’empêche pas plusieurs vagues de grèves dans les grands complexes industriels et d’agitation dans les universités, à la fin des années 60 et surtout en 1977. Pourtant, c’est en avril 1980 que va éclater la première grande contestation du régime en Kabylie.

Certes, la révolte de 1980 n’a pas vraiment débordé la Kabylie et le cadre de revendications démocratiques, mais elle a laissé entrevoir la vulnérabilité du pouvoir, alors que la contestation sociale va en s’amplifiant. La situation des masses populaires s’aggrave dans la deuxième moitié des années 1980. Jusqu’alors, la « manne pétrolière » avait permis le développement rapide d’une bourgeoisie algérienne, mais aussi un début d’industrialisation et une certaine amélioration du niveau de vie général. Mais l’économie algérienne, avec 95 % de ses exportations en hydrocarbures, reste celle d’un pays du tiers-monde producteur de matières premières, étroitement dépendante de l’impérialisme, et la chute des cours du pétrole en 1986 renverse dramatiquement la situation. La jeunesse étudiante, mais aussi celle des quartiers pauvres, provoque de nouvelles émeutes à Constantine et à Sétif cette année-là.

…A l’explosion de 1988

L’inflation atteint alors 100 % en rythme annuel, alors que les salaires sont bloqués depuis des années. En six ans, les importations de produits alimentaires ont chuté de 40 %. Il y a pénurie de tout : semoule, sucre, café… Mais le pouvoir veut se rassurer. Un responsable militaire déclare en janvier 1988 : « Nous ne craignons personne. Les communistes et les syndicalistes sont nos seuls ennemis, et nous les avons matés. Il n’y a aucun risque d’Intifada en Algérie.  ».

Et pourtant : les grèves ouvrières se multiplient à partir de septembre, en particulier à l’énorme centre de la SNVI (Société nationale de véhicules industriels) à Rouiba, près d’Alger, qui compte près de 10 000 travailleurs, mais aussi en Kabylie, à Annaba, dans toute l’agglomération algéroise... Une grève générale est prévue pour le 5 octobre. La police intervient alors avec une violence particulière, et à Rouiba, elle cerne l’usine et tabasse les grévistes. Cette brutalité met le feu aux poudres dans les cités alentour, puis dans toutes les villes du pays : des milliers de jeunes se soulèvent à nouveau. Les lieux de provocation de la richesse comme les magasins de luxe et les grands hôtels sont saccagés, de même que les symboles du pouvoir (commissariats, sièges du FLN…). Le 6 octobre, le pouvoir décrète l’état de siège. Les villes sont à nouveau envahies par les blindés, l’armée tire sur la foule à la mitrailleuse, et les arrestations se font par milliers, de jeunes révoltés mais aussi d’opposants politiques, souvent suivies de torture. Le pouvoir avoue 110 morts ; les hôpitaux algérois parleront de 500 ; la réalité est sans doute plus proche du double.

Mais ce mois d’octobre 1988, ce n’est pas seulement la « guerre des pierres » dont les militaires écartaient tout risque quelques mois auparavant. Dans les usines, les grèves continuent et se durcissent, pendant plusieurs semaines. Les travailleurs mêlent revendications économiques et politiques, réclamant des augmentations de salaires (ou simplement leur versement…), mais aussi le départ de directeurs plus ou moins haut placés, c’est-à-dire souvent, dans une économie encore largement nationalisée, de bureaucrates mis en place par le FLN. Ailleurs, c’est le renouvellement des équipes syndicales de l’UGTA qui est exigé. Le syndicat unique est pourtant parvenu à empêcher la convergence des grèves ouvrières et surtout les travailleurs de se joindre à la jeunesse révoltée dans la rue, la hantise du pouvoir.

Les patrons comme le pouvoir doivent cependant céder du terrain. Et le président Chadli promet une libéralisation du régime, la fin du règne du parti unique et une « rénovation » du FLN. Le 3 novembre 1988, un référendum sanctionne un projet de refonte de la Constitution. Dès lors, l’armée prend quelques distance avec le FLN.

Quel débouché ?

Le « multipartisme » algérien est donc le signe de l’ébranlement de la dictature par le mouvement de 1988. Mais il est aussi celui de l’impasse dans lequel ce mouvement a été enfermé.

Différentes organisations politiques bourgeoises tentent de jouer leur jeu, comme le RCD, parti dont les dirigeants sont issus du mouvement de 1980, ou le FFS lié aux partis social-démocrates occidentaux. Mais ni les programmes ni l’action de ces partis n’en font les partis que la jeunesse révoltée cherche. Le PAGS, communiste, appelle lui à « la réconciliation du peuple et de l’armée ». C’est finalement le FIS (Front islamique du salut), avec son discours populiste, radical en parole contre le pouvoir, et dans les faits contre les femmes ou le mouvement démocratique, qui va parvenir à canaliser la révolte des cités, sinon de la classe ouvrière.

Le 26 décembre 1991, le FIS remporte le premier tour des élections législatives. L’armée organise alors un coup d’Etat. Chadli démissionne le 14 janvier 1992. L’état d’urgence est décrété le 9 février. Le 4 mars, le FIS est dissous. La guerre civile, qui va faire plus de 100 000 victimes, commence.

Benoît MARCHAND

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