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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 43, janvier-février 2006

Le mythe de la « police de proximité »

Mis en ligne le 13 janvier 2006 Convergences Politique

Parmi les arguments avancés par la gauche pour faire porter à la droite et au gouvernement la responsabilité des révoltes des banlieues de novembre 2005, il y a le reproche d’avoir abandonné la police dite de « proximité ». En effet, peu de temps après son arrivée au ministère de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy proclamait que le rôle de la police n’était pas de faire de la prévention, voire de l’éducation, mais de la répression. Un commandant de police de Marseille, connu pour organiser des parties de foot avec des jeunes, était même sanctionné et muté pour cette raison !

PS et PCF réclament donc aujourd’hui le rétablissement de la police de proximité. Ainsi, Évelyne Sire-Marin, ex-présidente du Syndicat de la magistrature proche du PS, constatant que la police est « souvent perçue comme hostile aux habitants », dénonce son fonctionnement actuel et, notamment, le comportement des Brigades anti-criminalité, les trop fameuses Bac détestées par une bonne partie des habitants des cités, particulièrement les jeunes. Et elle préconise leur remplacement par des îlotiers et des policiers de proximité qui « travailleraient en lien avec les intervenants sociaux chargés de la prévention ». Bien formés et bien encadrés, ces policiers respecteraient même les jeunes, en évitant par exemple de les tutoyer !

Changer les écussons...

La gauche, pendant vingt ans au pouvoir, avait tout loisir de mettre sur pied cette police à visage humain au service de la population... si une telle police était imaginable dans le contexte actuel. Qu’avons-nous eu en fait ?

La « police de proximité » est entrée en service en avril 1999 (dix-huit ans après la première élection de François Mitterrand à la présidence et la formation du premier gouvernement PS à participation PCF... il faut croire que l’accouchement a été difficile) en vertu d’une loi de 1995. Jean-Pierre Chevènement occupait alors le ministère de l’Intérieur et Philippe Massoni, déjà en place sous les gouvernements de droite, dirigeait la Préfecture de police. Sur le papier, on visait à rendre la police « plus visible, plus proche, plus accessible ». En pratique, outre quelques mesures comme d’ouvrir les commissariats de quartier jusqu’à 20 heures au lieu de 19 heures, l’opération a consisté pour l’essentiel à faire fabriquer quelques milliers d’écussons portant le sigle « Police urbaine de proximité » et à les coudre sur les blousons des fonctionnaires concernés.

Un an plus tard, le 18 avril 2000, au cours d’un colloque réunissant le ministre de l’Intérieur et la crème de la Préfecture de police, le bilan était dressé. À l’en croire, les délits sur la voie publique auraient reculé de 6,75 % tandis que les infractions révélées augmentaient de 11 % et les gardes à vue de 15 %. Comme d’habitude des chiffres sans grande signification dans la mesure où l’on ne sait jamais exactement de quelle façon ces statistiques sont établies et, en tout cas, qui ne prouvent en aucune façon que la police avait pris un visage humain pour les habitants et les jeunes des quartiers.

... à défaut du comportement

En fait, sur le terrain, et en particulier dans les cités de banlieue, rien n’avait changé et les Bac effectuaient toujours leurs descentes musclées et provocatrices. Créées en 1994, sous Pasqua, composées de volontaires sélectionnés notamment pour leur aptitude physique au combat et bénéficiant de primes substantielles, ces brigades pratiquent des opérations « coups de poing » qui consistent à contrôler tous ceux qu’elles rencontrent dans les rues. Ceux qui ont alors la malchance de croiser leur route, y compris les automobilistes en règle pour peu que leur peau soit un peu foncée, sont plaqués au sol mains sur la nuque et, fréquemment, insultés et frappés sans la moindre raison. Évelyne Sire-Marin, citant un rapport émanant du Centre de recherche du ministère de la Justice, note que, pour la seule région parisienne, en 2002, « les allégations de violences policières étaient compatibles avec les blessures constatées sur 1 000 personnes reçues aux urgences de l’Hôtel-Dieu ». Jamais la gauche, au cours de son passage au pouvoir, n’a envisagé de les supprimer, ni même de limiter leurs interventions et leurs prérogatives ou de sanctionner leurs comportements. Quant au nombre des « bavures » mortelles dues à des policiers en service, il est resté stable sous la gauche comme sous la droite, au rythme de 15 à 20 victimes par an. Soit au total 196 personnes tombées sous les balles ou les coups des policiers entre 1977 et 2001. Encore ne s’agit-il que des cas recensés  [1] .

Le comportement de la gauche a été si peu différent de celui de la droite en matière de police que Daniel Vaillant, ancien ministre de l’Intérieur du gouvernement Jospin, au cours d’une conférence de presse du PS citée dans Le Monde du 31 mai 2002 reprochait à Sarkozy de lui avoir emprunté son programme répressif. « C’est du copié-collé. Je retrouve presque mot pour mot les objectifs inscrits dans deux documents de démarche stratégique préparés depuis huit mois que j’ai remis à Nicolas Sarkozy lors de la passation des pouvoirs. » De même, le projet de rétablir des « centres fermés » pour les mineurs délinquants, c’est-à-dire des « maisons de correction », tout comme les dispositions interdisant les rassemblements dans les cages d’escaliers ont, entre autres, été adoptés par la gauche.

Il est donc tout aussi difficile de penser que le retour de celle-ci au gouvernement entraînerait une modification radicale de cette politique répressive que d’imaginer qu’elle s’opposerait par exemple aux fermetures d’entreprises et aux licenciements, alors qu’elle ne l’a jamais fait non plus. Ou qu’elle ferait autrement que Sarkozy qui, lui aussi, sait jouer sur les mots : n’a-t-il pas baptisé les CRS « police de proximité » après les émeutes des banlieues... et promis une nouvelle « police ferroviaire » après les incidents dans un train de la Saint-Sylvestre ? La valse des écussons n’est pas finie...

Le vrai changement

Bien sûr, si la police est considérée par une partie de la population et, en particulier, par les jeunes comme une menace, une autre partie de cette population (ou parfois la même quand elle a affaire aux petits délinquants et aux actes d’incivilité qui aggravent les conditions de vie dans certains quartiers) compte sur la police pour la protéger.

On notera d’abord que, avec 229 562 policiers et gendarmes, la France est déjà un des pays d’Europe qui compte le plus de policiers par tête d’habitant [2]. Soit un policier pour 233 habitants (dont un pour cent à Paris !), contre un pour 304 en Allemagne et un pour 276 en Grande-Bretagne. Il est clair que ni les Bac ni les CRS n’ont supprimé les comportements asociaux. De véritables policiers de proximité pourraient-ils y parvenir ? Mais comment ? Ni la répression, même « humaine », ni d’ailleurs la prévention et l’éducation, quelles que soient leurs formes, ne s’attaquent aux causes fondamentales de la délinquance et de l’incivilité, à savoir le chômage, la désagrégation de la société, l’absence de perspective des jeunes.

La lutte contre l’insécurité ne peut donc être menée efficacement que dans le cadre d’une action collective pour donner des perspectives de vie décente pour tous les habitants des cités, en aucun cas en renforçant la police ou changeant son étiquette. L’organisation et la mobilisation de la classe ouvrière et de l’ensemble de la population pour transformer la société, en entraînant la majorité de la jeunesse dans l’action, ferait sans aucun doute reculer la délinquance et les comportements agressifs. Dans ce cadre, et dans ce cadre seulement, des policiers pourraient jouer un rôle positif pour régler les petits problèmes, délits et conflits quotidiens, de même qu’une police professionnelle d’investigation resterait indispensable pour identifier et neutraliser les grands délinquants. Mais ces corps ne nécessiteraient pas d’effectifs pléthoriques et, surtout, ils agiraient sous le contrôle de la population et des autorités désignées par elle, c’est-à-dire seraient responsables devant cette population et éventuellement révocables par elle.

Si, aujourd’hui, la police remplit quand même des fonctions utiles, comme la surveillance de la circulation routière, le recueil des plaintes, la recherche des criminels, etc., son rôle fondamental reste de défendre l’ordre établi, c’est-à-dire une société qui repose sur l’exploitation de l’homme par l’homme. Illusoire donc de croire qu’on peut la transformer sans s’attaquer aux fondements de cette société.

Mais qui a vraiment des illusions sur une police de proximité ? Peut-être les politiciens de gauche ou les réformistes de tous poils ? Et encore ! Mais bien moins les habitants et les jeunes des quartiers populaires pour qui la police est souvent au contraire... trop proche.

Georges DEWAER


[1Recensement effectué par l’historien Maurice Rajsfus dans La police et la peine de mort, Éditions L’esprit frappeur, 2002. Rajsfus précise : « Ce chiffre est loin de témoigner de la véritable réalité car il aurait été nécessaire de disposer de l’ensemble des informations de la presse de province qui nous font défaut. »

[2Sarkozy a annoncé son intention d’embaucher 13 500 policiers supplémentaires et 2 000 CAE (contrats d’accès à l’emploi créés par la gauche), c’est à dire « sous-policiers ».

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