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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 43, janvier-février 2006

SNCM, RTM, SNCF... Quatre mois de grèves déterminées... mais défaites

Mis en ligne le 13 janvier 2006 Convergences Politique

Le dernier tiers de l’année 2006 aura été marqué par des grèves qui bien que localisées, ont focalisé l’attention de tout le pays. Ainsi, après les marins de la SNCM, puis les traminots de la RTM, à Marseille, celle en décembre des conducteurs du RER D en banlieue parisienne. Elle a duré 10 jours (23 à la SNCM et 46 à la RTM) mais, venant dans la foulée d’une grève générale (avortée) de la SNCF et semblant sur le point d’être imitée par d’autres secteurs cheminots (pendant quelques jours, ceux du RER B l’ont rejointe, puis d’autres en province s’y sont mis de leur côté), elle a provoqué un instant la même inquiétude des autorités et des médias. Une inquiétude qui démontre que, dans le climat social actuel, gouvernement et patrons craignent que la moindre grève un peu sérieuse serve de détonateur à un mouvement bien plus large, même quand ce n’est ni la volonté ni les préoccupations des grévistes eux-mêmes.

Là, la colère a éclaté à propos de nouveaux horaires : augmentation du nombre de week-ends travaillés, due à la décision de faire circuler plus de trains sans créer les effectifs suffisants. Apparemment un problème bien spécifique. En fait, la simple traduction chez les roulants de l’accroissement de l’exploitation dont sont victimes, sous une forme ou sous une autre (augmentation de la charge de travail, suppressions d’emplois, manipulation des horaires, abaissement du salaire réel) tous les cheminots, et en fait tous les travailleurs du privé comme du public. D’où la crainte des autorités que ce mouvement serve d’exemple et leur volonté d’y mettre fin à tout prix... sans céder autre chose que des miettes. Ce qui en fait du coup un contre-exemple... comme la SNCM ou la RTM l’ont été avant lui.

L’échec inévitable ?

Qu’en conclure ? Que même dures, même menées par des travailleurs déterminés, les grèves seraient, face à la fermeté du gouvernement actuel, inefficaces, vouées à l’échec ?

La grève des conducteurs de la banlieue parisienne a échoué parce qu’elle est restée isolée, tout comme celles de la SNCM et de la RTM. Or cet isolement n’était en rien une fatalité. Les mêmes problèmes et le même mécontentement existent chez l’ensemble des cheminots qui subissent tous de plein fouet la politique de baisse des effectifs (7 000 suppressions de postes entre 2003 et 2004) et des salaires (augmentations très faibles après des années de quasi-blocage depuis 1998). Dans ce contexte, pourtant, les syndicats (la CGT et Sud, très implantés en banlieue) n’ont pas eu la moindre démarche pour s’adresser aux autres cheminots. Ils n’ont diffusé aucune information vers les autres secteurs, au point que, parfois, les conducteurs de dépôts voisins ne connaissaient même pas les raisons précises de la grève. Et ils ne se sont pas plus adressés aux voyageurs.

Paradoxe apparent même, c’est la direction SNCF et les médias mobilisés par elle qui l’ont fait. Le seul tract distribué dans les gares fut celui de la direction. Évidemment, ce brusque souci de l’usager (qui, d’habitude, sur ces lignes de banlieue est traité comme un chien : retards quotidiens, conditions difficiles aux heures de pointe) n’était pas anodin. En faisant des conducteurs d’affreux privilégiés, paraît-il très bien payés pour des journées de travail de moins de 6 heures, il s’agissait de susciter la colère des voyageurs... contre les grévistes, de contribuer à isoler la grève. Quoi de plus facile, du coup, pour la direction de jouer sur la gêne et la lassitude croissantes d’usagers tenus à l’écart d’un mouvement dont ils ne comprenaient pas les raisons... et d’attendre patiemment que la grève s’essouffle ? Ainsi, en ne faisant rien pour étendre ni même faire connaître la grève, les syndicats, qu’ils l’aient voulu ou non, l’ont condamnée à l’impasse et ont envoyé les grévistes, tout déterminés qu’ils étaient, dans le mur. De toute évidence, le même sort fut réservé aux grèves qui éclatèrent par la suite dans d’autres villes de province, à Rouen, dans le Sud-Ouest ou encore à Nice où les conducteurs de TER durent reprendre eux aussi après dix jours de grève sans résultat.

La culture du catégoriel

Il est vrai que les grévistes eux-mêmes ne voyaient pas l’utilité d’élargir, pas même à l’ensemble de la catégorie des roulants. Mais comment n’en aurait-il pas été ainsi quand tout espoir de grève générale de la SNCF avait été torpillé 15 jours plus tôt !

Le 21 novembre au soir, en effet, les fédérations syndicales (CFDT exceptée) appelaient l’ensemble des cheminots à une grève reconductible... pour les inviter à reprendre le travail dès le lendemain. Le prétexte de la volte-face ? Les cheminots auraient remporté une victoire, petite certes, mais une victoire quand même, et la participation à la grève était un peu faiblarde.

Une victoire, les ridicules concessions de la direction ? 0,3 % d’augmentation, une prime de 120 euros (hiérarchisée, c’est-à-dire profitant d’abord aux plus hauts salaires), de vagues promesses de geler (et non annuler) quelques suppressions de postes : pas de quoi pourtant stopper la dégradation du niveau de vie ni la réduction continue des effectifs !

Les cheminots n’auraient pas répondu présents ? C’est ce qu’avait voulu faire croire bien sûr la direction en publiant le chiffre de 23 % de grévistes, repris en chœur par tous les médias. Un chiffre forcément bas puisqu’il englobait toutes les catégories de cheminots, cadres et maîtrises compris. Par contre elle se gardait bien d’ébruiter celui, bien plus significatif, de l’Exécution (33 %). Cette première journée, sans être un franc succès, montrait au contraire qu’une partie non négligeable des cheminots était partante pour ce qu’elle croyait vraiment une grève reconductible, c’est-à-dire peut-être longue et difficile... mais au moins générale à la SNCF.

Seulement voilà, c’était un trompe-l’œil. Trompe-l’œil qui n’avait sans doute pas échappé à la direction SNCF et au gouvernement.

Tout dans l’appel des syndicats sonnait faux en effet. Et d’abord les revendications : un catalogue fourre-tout où il était question des salaires, de l’emploi et de la privatisation, réelles préoccupations des cheminots, mais où rien n’était précisé ni chiffré. Peu motivant pour les hésitants ! Ensuite, la préparation de cette grève... ou plutôt son sabotage : l’annonce du préavis des semaines à l’avance aurait pu être l’occasion de mobiliser, prendre le temps de passer dans tous les secteurs, convaincre les indécis... bref déployer tous les efforts pour que cette première journée soit une réussite. Dans une certaine mesure, sur le terrain, les militants syndicaux l’ont fait, en organisant dans bien des endroits des tournées. Mais quelle efficacité ces initiatives pouvaient-elles avoir quand, dans le même temps, les fédérations se prêtaient au jeu de la négociation, adoptant au gré des tractations avec la direction un ton de plus en plus conciliant la semaine précédant la grève ! D’un côté, elles agitaient le mot d’ordre de grève reconductible (ce qui permettait de donner le change aux cheminots les plus combatifs), de l’autre elles multipliaient les signes rassurants en direction du gouvernement et de la direction : pas d’inquiétude, il n’est pas dans notre intention d’organiser un nouveau 95, tout au plus une grève que l’on fera cesser le plus tôt possible, au premier os que vous nous donnerez à ronger... Promesse tenue puisque, le 22 au soir, après un jour de grève, les syndicats arrêtaient tout.

La peur du mouvement d’ensemble

L’appel des syndicats n’avait donc été qu’une comédie, dont les seuls dupes ont été les cheminots qui y ont vu enfin l’occasion d’engager un combat d’ampleur et de rompre avec la succession de « journées d’action » (six depuis janvier 2005 !) dont ils avaient pu amplement mesurer l’inefficacité. Et voilà que cette grève reconductible se révélait n’être qu’une « grève carrée » (grève de 24 heures dans le jargon cheminot) de plus !

L’opération avait réussi. Cette grève avortée ne pouvait manquer d’en refroidir beaucoup. Et, pour les plus déterminés, ceux qui avaient le plus la colère et n’acceptaient vraiment pas les nouveaux coups, les aiguiller vers des bagarres locales. La voie de la grève générale ne venait-elle pas de leur être fermée ? Tout les poussait donc à tenter d’obtenir localement ce qu’ils pouvaient, pour eux-mêmes, sans se préoccuper des autres, en ne comptant que sur leurs propres forces. Ce repliement sur soi n’était que la conséquence de la défaite du 21 novembre.

À la SNCF, les directions syndicales ont fait une fois de plus la démonstration que leur intention n’était pas d’aller vers le mouvement d’ensemble, seul moyen de mener à la victoire. Lorsque des mouvements locaux se déclenchent malgré tout, elles peuvent certes en prendre la tête et se montrer « radicales » (en laissant faire leurs représentants locaux qui ont moins de visées politiciennes ou sont davantage sous la pression de la base), elles peuvent même les déclencher elles-mêmes pour éviter d’être débordées, mais elles ne tenteront rien pour les étendre. Ou plutôt elles feront tout pour que ce ne soit pas.

La SNCF n’a été qu’un nouvel avatar de la politique qu’on avait vu à l’œuvre quelques semaines avant, lors des grèves de la SNCM et de la RTM. Alors qu’il aurait fallu tout faire pour tenter d’étendre (ce qui localement commençait un peu à se faire, puisqu’à Marseille les dockers s’y étaient mis aussi), les directions syndicales torpillèrent l’occasion de le faire. Là, ce fut par le biais de l’organisation d’une action de plus grande envergure, la journée interprofessionnelle du 4 octobre, mais... sans lendemain. Pourtant près d’un million de personnes étaient descendues dans la rue dire non aux privatisations et aux suppressions de postes, ce contre quoi justement les grévistes de la SNCM et de la RTM étaient en train de se battre. Le succès de cette journée ne fut pas extraordinaire (les salariés du privé, notamment, étaient encore trop peu nombreux). Il aurait pu pourtant offrir un point d’appui pour proposer une perspective aux salariés confrontés aux mêmes problèmes. Les syndicats se contentèrent de se féliciter de ce succès sans chercher à l’exploiter et à organiser l’étape suivante, avec comme objectif la généralisation des luttes. Et ils laissèrent les grévistes de la SNCM et de la RTM continuer tout seuls. Avec le résultat que l’on connaît...

Mettre toutes les chances de notre côté

Le trimestre dernier, tant à la SNCF qu’à la SNCM ou à la RTM, c’est la politique des directions syndicales qui a montré son inefficacité. La grève, elle, est toujours à l’ordre du jour. Mais pas la grève isolée, parquée, atomisée.

Oui, plus que jamais, face à une politique qui nous mène de défaites en défaites, il est nécessaire d’affirmer la politique correspondant vraiment aux intérêts du monde du travail : mise en avant des revendications générales (l’interdiction des licenciements et des contrats précaires, l’augmentation de 300 € par mois pour tous, la création de centaines de milliers d’emplois dans les services publics...) qui, en fait, englobent les revendications particulières des différents secteurs ; et préoccupation, dans chaque combat, de l’étendre au maximum, en s’adressant à tous ceux qui peuvent être concernés au-delà de son secteur, atelier, chantier, bureau, usine ou catégorie.

Plus dur, dans un premier temps, que de se replier sur soi-même ? Peut-être. Mais plus de chance de vaincre aussi.

3 janvier 2006

Agathe MALET

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