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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 120, juin-juillet-août 2018 > DOSSIER : Mai 1968 dans le monde – II

DOSSIER : Mai 1968 dans le monde – II

États-Unis

Le mouvement contre la guerre du Vietnam

Mis en ligne le 14 juin 2018 Convergences Monde

La guerre menée par les États-Unis au Vietnam a été au centre de nombreux mouvements en 1968. La prise de conscience croissante de la brutalité, du mépris de la vie humaine manifestées par l’armée américaine – au nom de la lutte pour étendre la démocratie – ont mis en pièces les illusions que beaucoup avaient envers les États-Unis.

L’indignation morale fut souvent à l’origine de l’opposition à la guerre. Beaucoup puisèrent leur motivation dans le combat acharné du peuple vietnamien. Il devenait de plus en plus évident que l’armée américaine ne pourrait pas être victorieuse sans une escalade qui finirait par provoquer un conflit ouvert avec l’Union soviétique ou la Chine.

Le mouvement antiguerre mit le gouvernement américain au banc des accusés aux yeux de l’opinion publique. Il ne pouvait désormais plus prétendre être à la tête de la plus grande démocratie du monde. Le gouvernement avait perdu toute crédibilité aux yeux de millions de personnes qui avaient été témoins des atrocités pratiquées dans les combats et montrées tous les jours à la télévision. Beaucoup ressentirent l’horreur de la guerre auprès de jeunes soldats qu’ils connaissaient et qui étaient rentrés du Vietnam. En 1968, la guerre avait creusé un profond fossé au sein de la société américaine qui commençait à s’exprimer politiquement et socialement.

Tout cela ne s’est pas fait en une fois. Au début, le mouvement contre la guerre était faible : une centaine de manifestants au Boston Common (le plus ancien jardin de la ville de Boston) en 1965 et, un peu partout dans le pays, des manifestations du même ordre. Mais il a grossi et s’est répandu, entraînant des groupes très divers au sein de la population, ainsi que quelques personnalités dont bien peu auraient pensé qu’elles s’engageraient contre la guerre et le gouvernement.

Les communautés religieuses jouèrent leur rôle, dénonçant le caractère immoral de la guerre que les États-Unis menaient contre le peuple vietnamien. Deux prêtres, les frères Berrigan, s’engagèrent dans des actions anti-guerre. Lors de la première, Philip Berrigan se rendit, avec d’autres militants, dans les locaux d’un bureau de conscription de Baltimore, dans le Maryland, où ils aspergèrent de sang les documents. Il fut libéré sous caution ; son frère et d’autres militants le rejoignirent et tous se rendirent dans les locaux du bureau de conscription de Catonsville, toujours dans le Maryland. Ils s’emparèrent des documents de conscription qu’ils brûlèrent à l’extérieur sous les yeux de journalistes. Norman Morrison, un Quaker pacifiste de 32 ans, père de trois enfants, s’aspergea de kérosène s’immolant par le feu devant le Pentagone.

Les groupes de militantes comme Women’s International League for Peace and Freedom – WILPF, ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté –, et Women Strike for Peace – femmes en lutte pour la paix – fournirent de l’aide aux jeunes appelés. Elles organisèrent des manifestations silencieuses et des marches contre la guerre. De nombreux artistes s’engagèrent publiquement. Des chanteurs, comme Eartha Kitt, des écrivains comme Norman Mailer, des réalisateurs et des acteurs comme Jane Fonda, des poètes comme Amari Baraka, des auteurs de théâtre comme Arthur Miller, des journalistes comme Seymour Hersh se servirent de leur talent et de leur notoriété pour rendre publiques les atrocités de la guerre et construire le mouvement anti-guerre. Des universitaires tels Howard Zinn ou Noam Chomsky participèrent aux manifestations contre la guerre, mettant leur carrière en péril. Benjamin Spock, un pédiatre reconnu, auteur d’un ouvrage devenu la bible de nombreux parents, prit position contre la guerre.

À ces voix se joignirent deux autres forces essentielles : celle du mouvement des étudiants et de la jeunesse, le Mouvement pour les droits civiques (Civil Rights Movement) et ceux du Black Power. Des militants étudiants organisèrent des manifestations de protestation dans les campus ainsi que des manifestations, aussi bien locales que nationales, contre la guerre. Malcom X, Martin Luther King et Muhammad Ali, le champion du monde de boxe, prirent position contre la guerre et lancèrent un badge sur lequel on pouvait lire : « Aucun Vietnamien ne m’a jamais traité de Négro. » Tous ces dirigeants, tous ces groupes ont largement contribué à établir un lien entre la guerre au Vietnam et la guerre raciste menée aux États-Unis mêmes contre les Noirs et toutes les personnes de couleur.

Troisième facteur important pour amener à la fin de la guerre : ceux qui constituaient les rangs de l’armée américaine. Au Vietnam, il s’agissait pour une large de part de jeunes appelés. Leur point de vue de départ sur la guerre avait pu être différent et ils avaient peut-être été convaincus par la propagande qui avait accompagné leur formation. Mais, une fois au Vietnam, c’était une autre histoire. La capacité à se battre et le dévouement des Vietnamiens qui défendaient leur pays était exceptionnels. L’opposition à la guerre, dont la plupart des soldats avaient été témoins au pays, leur fournissait une grille de lecture pour comprendre leur rôle au front : on les faisait se battre pour une cause qui n’avait rien à voir avec les valeurs qu’ils étaient supposés défendre. Ils s’opposaient à l’autorité de leurs officiers, n’avaient pour eux aucun respect, voire les méprisaient, ce qui mina l’armée américaine en profondeur. Ces trois facteurs – la résistance des Vietnamiens, l’importante opposition à la guerre et les dissensions à l’intérieur même de l’armée – aboutirent à la fin de la guerre et à la victoire du peuple vietnamien face à l’armée la plus puissante du monde.

Les mouvements étudiants mettent le feu au pays

Le militantisme chez les étudiants s’était développé dans les années 1960 et joua un grand rôle dans les événements de 1968. Après la Deuxième Guerre mondiale, l’accès à l’université s’était simplifié et l’origine sociale des étudiants se modifia. Une majorité d’étudiants venaient toujours des classes aisées mais il y en avait davantage qui, issus des classes moyennes et de la classe ouvrière, pouvaient accéder à l’enseignement supérieur du fait des coûts peu élevés et des bourses gouvernementales telles que celles permises par le GI Bill – cette loi de 1944 assurant le financement des études des soldats démobilisés. Ces étudiants n’étaient pas aussi atteints par la peur du communisme qui avait permis d’étouffer toute contestation durant la période du maccarthysme qu’avaient connue leurs parents.

Avec la croissance économique et le faible niveau du chômage, de nombreux étudiants étaient moins inquiets de leur avenir que les générations précédentes. Ils entraient désormais en contact avec des idées nouvelles, s’intéressaient à la politique. Les étudiants de couleur trouvaient leur inspiration dans les mouvements révolutionnaires anticoloniaux et dans le Mouvement pour les droits civiques. En 1968, certains étaient beaucoup plus attirés par la perspective de militer que par l’idée de s’installer et de trouver un bon travail. Nombreux exprimaient des doutes sur le « rêve américain » censé éclore dans une société ouvertement raciste et oppressive.

Les étudiants et le mouvement anti-guerre

En 1968, il existait une frange de militants étudiants expérimentés issus d’un certain nombre de mouvements sociaux différents. En 1960 était né le SDS – Students for a Democratic Society, les étudiants pour une société démocratique, lequel devint une organisation étudiante nationale radicale, présente sur les campus et au dehors pendant les neuf années qui suivirent. Le SDS, les militants étudiants du Mouvement des droits civiques et ceux qui militaient à Berkeley autour du Free Speach Movement – le mouvement pour la liberté d’expression – ont tous contribué à promouvoir le militantisme étudiant, ce qui contribua beaucoup à saper le soutien populaire à la guerre.

En fait, si la participation des étudiants à la lutte contre la guerre s’accrut, c’était essentiellement dû à la conscription. La machine de guerre américaine s’appuyait sur l’enrôlement dans l’armée de jeunes gens, faisant ainsi de la guerre une question de vie ou de mort. Être inscrit à l’université signifiait disposer d’un sursis tant qu’on poursuivait ses études. Être exclu de l’université pouvait signifier faire partie du prochain convoi pour le Vietnam. De quoi les contraindre à affronter la réalité de la guerre. De quoi rendre plus facile pour d’autres l’expression de leur opposition à la guerre du Vietnam. Le mouvement étudiant permit à certains soldats de s’exprimer et rejoindre les manifestations contre la guerre.

Dans l’armée : de l’opposition individuelle à la résistance organisée

L’année 1968 est celle où le nombre de soldats engagés au Vietnam a été le plus grand : 536 100. C’est aussi celle où il y a eu le plus de victimes : 16 592 en 1968, contre 11 153 en 1967 et 6 143 en 1966. La proposition de Johnson d’entamer des pourparlers de paix fit s’interroger les soldats sur les raisons de continuer à se battre pour la victoire. Les conscrits étaient nombreux et beaucoup d’engagés l’avaient fait dans l’espoir d’éviter les zones de combat. Ils n’avaient aucun intérêt à risquer leur vie ou à tuer des Vietnamiens.

Parmi les GI, la résistance à la guerre est peu à peu passée de l’opposition individuelle à l’action collective. Les unités de combat étaient de plus en plus souvent dirigées par des officiers inexpérimentés, incompétents ou uniquement intéressés par les promotions qu’ils pouvaient recevoir au combat. Ces officiers donnaient souvent l’impression d’être prêts à sacrifier la vie de ceux qui étaient sous leurs ordres à des fins personnelles. La discipline dans l’armée s’est donc lentement délitée. Certains soldats refusaient ouvertement d’obéir aux ordres, surtout lorsqu’ils étaient envoyés dans une situation où ils risquaient de devoir combattre. De tels actes de désobéissance pouvaient ou non être suivis de sanctions. Parfois, des unités entières de combat prétendaient obéir aux ordres : mais, au lieu de sortir pour une patrouille de nuit, ils trouvaient un lieu sûr où attendre tranquillement, voire se défoncer. Quelques heures plus tard, ils retournaient au camp prétendant avoir terminé leur patrouille. La guerre traînant en longueur, la menace du « fragging » planait sur les têtes des officiers de commandement. Le mot « fragging » désignait l’utilisation d’une grenade à fragmentation contre un officier, souvent quand il faisait sombre et pendant son sommeil : la victime visée pouvait être tuée ou grièvement blessée. On a rapporté des centaines de cas de « fragging », quelques-uns ayant donné lieu à des poursuites par l’armée. La menace et la crainte du « fragging » a permis de limiter les exigences des officiers envers leurs soldats.

Opposition organisée et ouverte

Les soldats noirs sont souvent partis à la guerre avec une conscience différente de celle de beaucoup de Blancs. En 1968, une grande partie du Black Freedom Movement, particulièrement dans le nord des États-Unis, était passée du Mouvement pour les droits civiques au Black Power. Certains commencèrent à trouver des similitudes entre leur condition aux États-Unis mêmes et celle du peuple vietnamien en lutte pour son autodétermination et contre la domination étrangère. Le rôle de l’appareil militaire américain, oppresseur à l’étranger mais aussi de leur propre communauté, leur apparut plus clairement.

Les soulèvements de la population noire dans les villes balayèrent le pays en réponse à l’assassinat de Martin Luther King en avril. Des détachements de l’armée et de la Garde nationale furent envoyés pour réprimer les émeutes, unités souvent constituées de vétérans du Vietnam. Le vétéran du Vietnam ayant grandi à Memphis, le Noir Terry Whitmore, a livré ses réflexions à ce propos :

« Ce que vous voyez aujourd’hui, c’est ce que j’ai vu, ce qui se passait aux États-Unis [...] les mecs cavalent dans les rues avec sur le dos le même genre d’uniforme qu’on a mis sur le mien. Ils sont à Memphis, ils cognent sur les gens, mais attendez [...] qu’est-ce qu’on fait au Vietnam, on cogne sur les gens... vous, vous cognez sur les Noirs. »

L’hypocrisie qu’il y a à demander à des GI noirs de participer au meurtre du peuple vietnamien pendant qu’on utilisait les forces armées contre les Noirs aux États-Unis n’est pas passée inaperçue pour des soldats noirs comme Whitmore.

L’opposition s’organisa davantage. Cela se traduisit, par exemple, en août 1968 : des unités de la Garde nationale en provenance de Fort Hood, dans le Texas, devaient être dépêchées à Chicago pour réprimer une énorme manifestation contre la guerre planifiée à l’extérieur de la Convention démocrate. Environ 100 soldats noirs basés à Fort Hood se regroupèrent assis au beau milieu de la nuit, manifestant pour protester contre l’ordre de s’envoler pour Chicago le lendemain. Au matin, 43 des soldats noirs qui avaient refusé les ordres furent arrêtés et déférés en cour martiale. Les autres, catalogués comme « subversifs », ne furent pas envoyés à Chicago. Les actes des « 43 de Fort Hood » sont l’un des plus importants actes de désobéissance connus de l’histoire militaire américaine. D’autres actes de moindre envergure, mais spectaculaires, eurent lieu dans les années qui suivirent.

La désobéissance ouverte de soldats américains et celle des communautés noires des villes se produisirent à un moment où l’armée américaine était à la croisée des chemins au Vietnam. Après l’épisode démobilisateur politiquement et militairement de l’offensive du Têt, accompagné d’une opposition croissante à la guerre, déployer des troupes supplémentaires était devenu plus difficile. La plupart des soldats envoyés sur les lignes de front étaient des pauvres, qui comprenaient souvent de nombreux jeunes Noirs des quartiers défavorisés. L’idée que cette génération fournirait une force combattante fiable était un pari que la classe dirigeante n’était plus prête à faire. La résistance dans les rues des États-Unis mina l’effort de guerre américain.

300 journaux clandestins : un outil d’organisation pour les soldats

Les médias dominants avaient peut-être révélé certains aspects de la guerre, mais pas de quoi organiser un mouvement anti-guerre. L’opposition grandissante au sein de l’armée avait besoin de ses propres outils. Il y eut des centaines de journaux alternatifs ou clandestins à travers tout le pays qui reflétaient une opposition aux aspects répressifs de la société américaine. Des militants anti-guerre et des soldats politisés commencèrent à publier des journaux destinés aux GI. Ils donnaient la parole à ceux de la base et étaient une source d’inspiration pour la contestation et les tentatives d’organisation. Ces journaux se développèrent surtout dans les bases militaires. Ils reflétaient les préoccupations et le point de vue des soldats. En devenant rapidement des pôles d’attraction, ils permirent à davantage de soldats radicaux au franc-parler de se prononcer contre la guerre et d’organiser leurs camarades soldats. Ces journaux présentaient souvent des titres et des BD pleins d’humour. L’un d’eux joua sur les mots d’un des slogans destinés à recruter pour l’armée, FTA : Fun, Travel, and Adventure qu’il transforma en : Fuck The Army. On estime qu’il y a eu environ 300 journaux de GI pendant la guerre du Vietnam. Si un soldat était pris à lire ou à distribuer un journal clandestin, il risquait la cour martiale et la prison. Pour éviter cela, les soldats trouvèrent des moyens clandestins d’imprimer et distribuer les journaux à l’intérieur même de chaque base.

Un réseau de cafés s’organisa aussi près des bases militaires. Ces cafés servaient aux soldats de points de rassemblement collectif quand ils n’étaient pas en service. C’étaient des lieux où ils pouvaient se retrouver pour discuter de la guerre et écouter des analyses politiques radicales, loin des oreilles indiscrètes de leurs officiers. La guerre traînant en longueur, la résistance se développa et des réseaux se mirent en place pour venir en aide aux soldats qui refusaient de combattre. Il y a eu des niveaux record de désertion – 50 000 tout au long de la guerre. La Suède ayant offert aux déserteurs la possibilité de demander l’asile politique, ces réseaux organisèrent les voyages vers ce pays.

L’armée américaine avait beau être la puissance destructrice la plus importante de la planète, ses propres forces, particulièrement celles qui étaient au combat, ne constituaient pas une partie fiable de cette machine à tuer perfectionnée. La victoire des Vietnamiens sur l’armée américaine menaçait. La classe dirigeante américaine envoya plus de 2 millions et demi d’hommes dans cette guerre, quelques femmes aussi. 58 220 furent tués, 303 644 blessés. Le peuple vietnamien a vaincu les États-Unis, mais le prix qu’il paya fut énorme. La plus grande partie du pays était en ruine et l’on estime le nombre de personnes tuées au Vietnam, au Laos et au Cambodge entre deux millions et demi et trois millions et demi.

Conclusion

Malgré tout, la victoire des Vietnamiens contre l’impérialisme américain, jointe au mouvement étudiant, au Black Freedom Movement et à la radicalisation des soldats américains a laissé une énorme empreinte sur la société américaine. Outre l’indignation et le sentiment d’horreur devant les atrocités commises par le gouvernement américain, un aspect essentiel de 1968 a été le changement dans la perception de ce qui était possible. Le mouvement se rendit compte de son pouvoir et, avec la croissance de ce dernier, il y eut une brusque montée de confiance dans la capacité des peuples à changer la société par en bas et à créer un monde débarrassé de la violence brutale du racisme et de l’oppression. Toute une génération s’est trouvée pénétrée d’idéalisme, au meilleur sens du mot.

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Numéro 120, juin-juillet-août 2018