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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 44, mars-avril 2006 > DOSSIER : L’immigration, cible des démagogues

DOSSIER : L’immigration, cible des démagogues

La question de l’immigration dans le mouvement ouvrier

Mis en ligne le 11 mars 2006 Convergences Politique

Dans les pays où le capitalisme industriel s’est tout d’abord développé, la première vague de migration fut celle qui draina des masses toujours plus importantes de paysans des campagnes vers les villes. Dès la deuxième moitié du XIXe siècle, le développement industriel dans quelques pays est devenu tel que l’exode rural national s’avéra insuffisant et créa les conditions d’une immigration internationale.

Dans tous les cas, venant de régions ou de pays moins développés, les travailleurs nouvellement immigrés découvraient pour la plupart le travail en usine, sur des chantiers ou dans les mines. Sans tradition ouvrière, inorganisés, ils étaient soumis aux appétits des patrons et, dans le cas des travailleurs immigrés venant d’autres pays, à l’arbitraire des autorités du pays d’accueil. En les contraignant à des bas salaires et des conditions de travail et de vie pénibles et insalubres, les patrons créaient ainsi les conditions d’une concurrence accrue entre travailleurs, tirant vers le bas salaires et conditions de travail.

Dès les débuts du mouvement ouvrier

Le capitalisme a toujours mis les travailleurs en concurrence les uns avec les autres, l’appel aux travailleurs immigrés n’étant qu’un des aspects, de ce qu’est le « marché du travail » à l’échelle du monde. Concurrence qui a posé et pose toujours des problèmes aux organisations ouvrières.

À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, les organisations sociales-démocrates occupaient une place prépondérante dans le mouvement ouvrier des principaux pays d’immigration. Comme sur la question coloniale, la Deuxième internationale a connu sur l’immigration des débats laborieux. Son Congrès d’Amsterdam s’était séparé, en août 1904, sans réussir à prendre position. Le congrès de Stuttgart, trois ans plus tard, vota à l’unanimité une résolution. Le texte adopté avait le mérite d’affirmer, en particulier, la nécessité d’agir aux deux bouts de la chaîne, c’est-à-dire à la fois dans les pays d’immigration et dans les pays d’émigration. Enfin, partant du souci légitime d’arracher les travailleurs immigrés aux griffes des « corsaires du capitalisme » - c’est-à-dire, entre autres, des transporteurs de bétail humain et des marchands de sommeil -, la résolution avançait la nécessité du contrôle des organisations ouvrières des pays d’émigration et d’immigration, posant aussi le problème de légiférer dans ce domaine. Ce qui devint plus tard la préoccupation principale des partis sociaux-démocrates, quand ils ne se posèrent plus le problème d’unifier les travailleurs mis en concurrence par le capitalisme, mais cherchèrent à se présenter comme de bons gérants de ce capitalisme.

Social-démocratie, Parti Communiste et immigration

Dans la France de l’après-guerre et face à la pénurie de main d’œuvre pour la reconstruction, les préoccupations de la CGT - sous la direction de Léon Jouhaux, liée à la SFIO - étaient loin de celles affirmées par la Deuxième internationale en 1907. C’était désormais au nom de la défense de ce qu’elle considérait comme les intérêts des travailleurs français que la CGT s’exprimait. Et si elle rejeta, malgré tout, les mesures restrictives concernant l’immigration, ce fut au nom de l’intérêt général du pays. À son congrès de 1925, la CGT affirmait : « Le Congrès, tout en jugeant nécessaires les mesures de protection pour la main d’œuvre française, déclare qu’il ne saurait être question pour le mouvement syndical de s’opposer à l’entrée en France d’une main d’œuvre qui, avant la guerre, était déjà indispensable pour faire face aux besoins de toutes les branches de l’activité industrielle du pays. » Et le Congrès approuva la décision de la direction confédérale de siéger au Conseil national de la main d’œuvre, organisme consultatif officiel. En 1938, Léon Jouhaux, dans une lettre au Président du conseil, Camille Chautemps, vantait les avantages de la main d’œuvre étrangère « par définition mobile et (pouvant) plus facilement que toute autre être ventilée partout où il est utile ». Et de réclamer l’unification de tous les services de main d’œuvre étrangère...

La CGTU - constituée à partir de syndicats et militants exclus de la CGT du fait de leurs liens avec le jeune Parti communiste - resta proche de préoccupations cherchant à unifier les travailleurs. Son troisième congrès d’août 1925, relevait : « (...) À différentes reprises, des incidents se sont produits à l’endroit des ouvriers étrangers, irresponsables des mauvaises conditions de travail qu’ils subissent et dont, par réciprocité, sont victimes tous les travailleurs, sans distinction de nationalités ». Mais elle poursuivait en réclamant la réglementation de la main d’œuvre étrangère (MOE) : « (...) Le marché du travail mondial est à la disposition du patronat international qui provoque la surabondance de main-d’œuvre sur tel ou tel point, où il prétend battre un prolétariat revendicatif. (...) La CGTU, en demandant la réglementation de la MOE, c’est-à-dire l’entrée de la quantité d’ouvriers nécessaire et justifiée au moyen d’un contrôle des syndicats ouvriers intéressés, prétend s’opposer à la manœuvre patronale. » Ce qui se voulait une réponse à des préoccupations bien réelles. Dans le Nord, par exemple, le patronat s’était opposé à la venue de travailleurs allemands, réputés organisés et combatifs, pour préférer faire venir des paysans polonais, jugés plus malléables et moins exigeants. Mais exercer un contrôle des organisations ouvrières pour faire pièce aux manœuvres patronales est une chose, réclamer de l’État, au service de ces mêmes capitalistes, une réglementation en est une autre...

La crise qui a suivi la grande dépression de 1929 a encore exacerbé les tensions. En novembre 1931, le groupe socialiste à la Chambre des députés, présidé par Léon Blum, déposait un projet de loi sur l’immigration : « Article premier. À dater de la promulgation de la présente loi et jusqu’à une date qui sera fixée par décret, l’entrée en France des travailleurs étrangers est interdite. Art 2. Nul ne pourra embaucher de travailleurs étrangers si la proportion de travailleurs étrangers employés dans son entreprise excède 10 %. ». Interdiction de l’immigration donc, et quotas ! Et le projet de loi poursuivait en prévoyant des possibilités de dérogation en fonction des besoins des entreprises, le refoulement des ouvriers étrangers débauchés ou sans papiers et, pour faire un peu contrepoids, quelques mesures de protection pour les travailleurs étrangers déjà en France... et non renvoyés.

Et après la Deuxième Guerre mondiale

La question s’est posée à nouveau au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, et la SFIO, participant à la plupart des gouvernements de l’après-guerre, reprit dans les années 1940 des positions semblables.

Le Parti communiste, malgré son patriotisme affiché de l’après-guerre, a été le parti qui a le plus agi pour mettre en avant les intérêts communs des travailleurs français et immigrés. Mais cela ne l’a pas mis à l’abri d’une certaine démagogie frisant la xénophobie. Après la crise du milieu des années 1970, sa propagande s’axait alors autour du slogan « Produisons français »... En 1979, le PCF prenait position pour l’arrêt de l’immigration. Ce fut aussi, en décembre 1980, l’affaire des « bulldozers de Vitry », où le maire PCF fit raser un foyer de travailleurs immigrés implanté sur sa commune. Il se justifia en invoquant la présence en surnombre, avec les problèmes que cela pose, de travailleurs immigrés sur les seules municipalités dirigées par le PCF...

Quelques années plus tard, au slogan du Parti communiste « produisons français » le Front National n’eut plus qu’à ajouter : « avec des Français »... Au début des années 1990, à la fête de L’Humanité, une pétition affirmait que « l’immigration était devenue un vrai problème » et qu’il ne fallait « pas fermer les yeux quand des immigrés sont dans le coup (d’affaires de) drogue, violence ou délinquance ».

Français, immigrés, une seule classe ouvrière !

Une des raisons de la sensibilité des organisations ouvrières à l’expression des préjugés anti-immigrés des travailleurs natifs (ou immigrés déjà installés), est qu’elles ont toujours eu du mal à organiser les travailleurs immigrés dans leurs rangs.

La volonté affirmée des organisations internationalistes d’agir dans les pays ou zones où le patronat des pays industriels allait recruter sa main d’œuvre n’a par ailleurs jamais réellement été suivie d’effet.

Arrivés à destination, les travailleurs fraîchement immigrés étaient parfois organisés sur des bases nationales soit directement par leur pays d’origine (Parti fasciste italien mettant sur pied, à Paris, des hôpitaux, des organisations de secours pour les ressortissants italiens dans les années 1930, plus près de nous l’Amicale des Marocains de France, émanation policière du régime dictatorial d’Hassan II), soit simplement sur des bases plus ou moins nationalistes (cas de la Société des ouvriers polonais). Seule apparemment l’immigration économique espagnole a trouvé en France des structures organisées, avec l’appui du PCF et de la CGT, par la génération de militants ayant fui après 1939 l’Espagne franquiste.

De toute façon, les organisations syndicales recrutaient, et recrutent toujours, l’essentiel de leurs militants parmi les travailleurs qualifiés, et les travailleurs fraîchement immigrés n’en font généralement pas partie.

Par contre, les luttes d’envergure ont toujours amené un afflux de travailleurs vers les organisations ouvrières, les travailleurs immigrés comme les autres. Ce fut le cas en France après les grèves de Juin 36. D’après La voix du Peuple de septembre 1938, il y avait 50 000 travailleurs immigrés adhérents à la CGT et à la CGTU avant 1936, 350 000 à 400 000 adhérents à la CGT réunifiée après 1936. Plus près de nous, les années 1970 et 1980 ont connu des luttes grévistes qui ont eu un retentissement national et qui étaient animées par des travailleurs immigrés comme, par exemple, la grève des travailleurs de Peñarroya à Lyon en février 1972, celle de Renault-Billancourt en janvier 1974, celle des ouvriers de Talbot à Poissy en 1981, celle de Citroën-Aulnay en 1982. À chaque fois, ces luttes ont amené les travailleurs immigrés vers les organisations du mouvement ouvrier.

C’est dans les luttes contre le patronat que s’exprime la communauté d’intérêts des travailleurs de toutes origines. Il faut une politique consciente pour faire revivre le slogan des années 1970 : « Ouvriers français-immigrés, mêmes patrons, même combat ! » Et l’objectif affirmé par les internationalistes du début du XXe siècle, à savoir agir dans les pays d’émigration, reste à accomplir.

L’émigration, loin d’être un handicap pour le mouvement ouvrier, peut ainsi être un formidable moyen de faire vivre une organisation des travailleurs à l’échelle du monde.

Jean-Jacques FRANQUIER

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