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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 44, mars-avril 2006

Espagne : deux ans de gauche au pouvoir

Mis en ligne le 11 mars 2006 Convergences Monde

Sur des positions très conservatrices, la droite espagnole, avec le soutien actif de l’Église, mobilise ses troupes contre le gouvernement Zapatero. Ainsi, dans la seule année 2005, les manifestations organisées ou soutenues par le Partido Popular (PP) se sont succédé : contre le mariage homosexuel (au sujet duquel un évêque a comparé le chef du gouvernement à Caligula !), la réforme de l’enseignement (regroupant 400 000 manifestants selon le gouvernement, deux millions selon les organisateurs), les supposées complaisances du gouvernement envers l’ETA ou la réforme du statut d’autonomie de la Catalogne.

Une opposition irréductible entre PP, engendré directement par le personnel politique de la dictature franquiste, et le Partido socialista obrero español (PSOE), formation interdite sous Franco ? Ou jeu politicien, dont finalement le gouvernement du PSOE profite bien ?

Tout sauf radical

Ainsi le Parti Socialiste peut avoir l’air de s’attaquer aux conservatismes espagnols. Et, par là, garder une certaine sympathie parmi les électeurs de gauche, sans pour autant mener une politique favorable aux classes populaires.

Avec l’institution du mariage homosexuel, Zapatero a certes fait preuve de plus d’audace que Jospin avec le Pacs. Mais, en ce qui concerne l’enseignement, seules les protestations de l’Église font passer pour de gauche une loi qui ne donne aucun moyen supplémentaire à l’enseignement public, mais quatre milliards d’euros de subventions à l’enseignement privé. La polémique a porté particulièrement sur le statut de la matière religion à l’école : mais la loi ne visait même pas à la supprimer, juste à l’exclure des critères comptant pour le passage en classe supérieure.

Rappelons aussi que le PSOE accepte le régime monarchique et propose juste une réforme constitutionnelle qui permettrait... à une femme d’accéder au trône ; que pour la Catalogne, qui occupe tant les débats politiques, on est loin du démembrement de l’Espagne dénoncée par la droite (un général d’état-major a même menacé d’une possible intervention de l’armée pour restaurer l’unité du pays !), juste une légère redéfinition des rôles entre pouvoir central et pouvoir catalan, offrant la gestion d’une plus grande partie des impôts aux politiciens catalans.

Rien moins que social

Le chômage touche toujours plus de deux millions de travailleurs et la précarité un tiers de ceux qui ont un emploi. L’Espagne continue à battre des records de nombre d’accidents du travail, avec 990 morts et 9 783 accidents graves en 2005, le Bâtiment concentrant un tiers des accidents mortels. Les salaires sont toujours à un niveau extrêmement faible (une des promesses du PSOE est de porter le salaire minimum... à 600 € en 2008), alors que les travailleurs subissent de plein fouet une flambée des prix de l’immobilier.

Et l’on peut tout craindre des projets de réforme concernant les contrats de travail. Des négociations entre partenaires sociaux sont en cours sous l’égide du gouvernement. Il est question, entre autres, d’élargir encore le champ d’application d’un contrat institué en 1997, une sorte de CDI allégé. Ce contrat dit d’incitation au contrat indéterminé, prévoit des indemnités et des modalités de licenciement moins coûteuses pour le patron. Pour l’instant limité à certaines catégories de travailleurs (femmes au chômage, jeunes, etc.), il pourrait être étendu, voire remplacer le CDI normal comme le propose le gouvernement. En 1997 déjà, les organisations syndicales, signataires de l’accord (sous l’égide alors du gouvernement de droite), affirmaient que cela encouragerait les patrons à embaucher à durée indéterminée et que cela réduirait le recours aux contrats précaires : il n’en a rien été.

Licenciements à Seat

Depuis l’été 2005, l’entreprise Seat (depuis 1986, filiale de Volkswagen), faisait état de prétendues difficultés et annonçait qu’elle devrait réduire son personnel. Dès août, elle préparait d’ailleurs le terrain en licenciant 46 salariés pour faute.

Seat emploie près de 16 000 personnes, avec deux usines principales près de Barcelone. Comme l’expliquent des syndicalistes, les difficultés actuelles des comptes de Seat sont artificielles : par exemple, en 2004, Seat a payé 442 millions d’euros de royalties à Volkswagen, moyen de rapatrier les profits à la maison mère. Début novembre, Seat annonçait un plan social prévoyant 1 346 licenciements. Les syndicats s’engageaient à organiser la riposte et appelaient à deux reprises à 24 heures de grève avec manifestations, très bien suivies (avec 15 000 personnes dans la rue le matin du 10 novembre).

Mais les premières protestations des syndicats n’ont pas tenu très longtemps. Des négociations entre la direction et les deux principaux syndicats (UGT et CCOO  [1]) ont abouti, le 15 décembre, à une deuxième mouture du plan social : 660 licenciements secs, 1 050 suppressions d’emplois en tout, et une flexibilité accrue des travailleurs. Les syndicats UGT et CCOO, localement et nationalement, se félicitaient de l’accord obtenu, justifié paraît-il par la baisse du nombre de licenciés (alors même que tout laisse penser que l’annonce des 1 346 licenciements avait été volontairement gonflée par la direction) et par des assurances sur l’avenir de l’entreprise. Mais à l’annonce des noms de licenciés le 23 décembre, à la veille de la fermeture de l’usine pour les vacances de Noël, le personnel réagissait par une grève spontanée dans certains ateliers de l’usine de Martorell, bloquant la production. La liste contient une surreprésentation des adhérents du syndicat CGT  [2] (plus de 20 % des licenciés y sont syndiqués contre moins de 10 % pour l’ensemble du personnel), et de femmes (21 % des licenciés alors qu’elles ne sont que 14 % du personnel). La liste comprenait même 12 femmes enceintes : Seat les a finalement ôtées.

Le mécontentement exprimé par des travailleurs malgré la signature des principaux syndicats n’a pas débordé. Néanmoins, les licenciés ont constitué un collectif qui revendique leur réintégration et organise des manifestations, tout en tentant des recours juridiques contre le plan de licenciement. Dans celui-ci, Seat a eu le culot de proposer deux choix aux licenciés : dans l’un, les indemnités de licenciement sont plus faibles mais les licenciés ont une « priorité » dans les futures embauches... car Seat annonce dans l’accord même qu’elle compte recruter 498 salariés en 2007. À quelles conditions ? Que vaudront alors les prétendues garanties vantées par les syndicats signataires ?

Dans cette affaire, le gouvernement central comme le gouvernement autonome catalan, tous deux de gauche  [3], ont été des fidèles soutiens de Seat, faisant pression sur les syndicats pour qu’ils parviennent à un accord avec la direction (ce qui évitait à l’État d’avoir à intervenir directement sur le plan social). Pas gênés d’avoir financé Seat ces dernières années (147 millions d’euros d’aides ont été versés en 2003 et 2004), ils se sont félicités d’un accord « très positif et « très équilibré ».

Les travailleurs espagnols doivent décidément se méfier autant des sollicitudes de la gauche que des gesticulations de la droite et des évêques.

2 mars 2006

Michel CHARVET


[1L’UGT est proche du PSOE. Les Commissions ouvrières (CCOO) sont nées dans les années 1960 à l’initiative des militants communistes. Les militants du PCE militent aux CCOO, mais animent le courant minoritaire.

[2La CGT est un syndicat provenant de la tradition anarcho-syndicaliste, bien plus faible que UGT et CCOO. Il n’était pas signataire de l’accord à Seat.

[3La gauche a gagné les dernières élections autonomiques en Catalogne de 2003. La coalition au pouvoir contient, outre le PSC (le PSOE en Catalogne), la coalition ICV-EUiA (autour de l’ancien parti communiste) et les indépendantistes de l’ERC. Ce « Tripartite » est présenté comme étant encore plus à gauche que le gouvernement de Madrid...

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