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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 74, mars-avril 2011 > Tunisie, Egypte, Lybie, Algérie...

Tunisie, Egypte, Lybie, Algérie...

La force des travailleurs égyptiens : c’est la grève !

Mis en ligne le 10 mars 2011 Convergences Monde

Si les jeunes d’Égypte ont su utiliser Facebook et blogs pour déjouer la censure et se donner rendez-vous au Caire, place Tahrir, de même que dans toutes les grandes villes du pays, c’est surtout leur révolte qui a compté. Une révolte contre le chômage, la précarité et les bas salaires qui n’ont rien de virtuels. En s’affrontant à la police, en tenant face aux sbires en civil payés par le régime, la jeunesse en a entrainé d’autres : chômeurs, précaires, ouvriers... La place Tahrir (« de la Libération ») est devenue le quartier général d’une véritable contestation populaire. Mais la force décisive de la vague révolutionnaire, c’est cette classe ouvrière qui a porté la lutte dans les usines et a fait irruption en tant que telle sur le devant de la scène.

Quatre jours de grèves pour faire « dégager » Moubarak... et pour les salaires

La semaine qui a précédé le départ de Moubarak, grèves, sit-in et manifestations se sont multipliés. Du mardi 8 au jeudi 10 février, plusieurs dizaines de milliers de travailleurs se sont mis en branle dans tous les secteurs : presse, télécommunications, industrie pharmaceutique, chimie, textile, hôpitaux, poste, métallurgie, transports en commun... Tous revendiquant des augmentations de salaire et des embauches fermes tout autant que le départ de Moubarak et, bien souvent, des dirigeants de l’entreprise.

Et quand les 6 000 ouvriers du canal de Suez ont occupé les arsenaux, promettant d’y rester jusqu’à satisfaction, les grèves ont véritablement commencé à hanter le pouvoir égyptien et les grands de ce monde. Moubarak a tenté de sauver sa place en transmettant le pouvoir au vice-président Suleiman, ancien chef des services secrets. Mais la ficelle était un peu grosse et il n’a fait que renforcer la colère et les grèves. Le lendemain, les 24 000 ouvriers de la Misr Spinning and Weaving Co. (Société de filage et tissage d’Égypte) à Mahalla el-Kubra, dans le delta du Nil, entraient à leur tour dans la bagarre. Par sa place dans les luttes passées, la Misr, entreprise nationalisée par Nasser, est un peu ce que fut ici Renault-Billancourt : « quand la Misr éternue, l’Égypte s’enrhume ». Il n’en a pas fallu plus pour que l’état-major militaire envoie Moubarak en retraite anticipée.

2006 : « Où sont les hommes ? Les femmes sont là ! »

Même s’il était impossible de prévoir cette vague révolutionnaire, elle n’est pas sortie de nulle part. Entre 2004 et 2008, les grèves ont été nombreuses. D’abord contre les nouvelles privatisations, la première vague, dans les années 1990, ayant été suivie de licenciements massifs. Mais les salaires ont vite pris le relais dans les préoccupations ouvrières, quand l’inflation a atteint des sommets (12 % en 2006).

En décembre 2006, la Misr Spinning and Weaving Co. donne le ton lorsque 3 000 femmes de l’atelier de filage débrayent, gagnant les autres secteurs de l’usine en chantant « Où sont les hommes ? Les femmes sont là ! ». Elles protestent contre le non-versement d’une prime promise. Le soir, l’occupation commence. La police entourant l’usine, les grévistes lancent des appels tous azimuts et 20 000 ouvriers et habitants du quartier arrivent. Face à l’ampleur de la mobilisation, la police n’ose pas intervenir et la direction cède en quatre jours. Cette victoire en entraine d’autres, dans les cimenteries, l’automobile, le textile, les chemins de fer... L’année 2007 voit près de 600 débrayages, grèves et manifestations impliquant plusieurs dizaines de milliers d’ouvriers.

2007 : un comité de grève à la Misr

En septembre 2007, les ouvriers de la Misr eux-mêmes remettent le couvert, occupant leur usine pour exiger la démission du directeur et de ses cadres, le versement d’une prime de 150 jours de salaire et l’amélioration des conditions de travail. Le régime répond par la répression, faisant à nouveau encercler l’usine par la police et arrêtant cinq dirigeants de la grève. Mais la détermination des grévistes, qui élisent un comité de grève, et la solidarité des travailleurs et étudiants du pays obligent encore le gouvernement à reculer. Au bout d’une semaine, il capitule sur les revendications, paie les jours de grève et abandonne toute charge contre les grévistes. Et, encore une fois, la victoire des grévistes inspire d’autres travailleurs.

2008 : l’appel du 6 avril

En 2008, la vague de grèves marque cependant le pas et une tentative de grève générale en avril est mort-née. Le comité de grève de la Misr lance un appel pour le 6 avril, l’inflation ayant atteint 16 % en mars et le pain subventionné faisant défaut. En même temps que la police occupe Mahalla, la direction lâche sur des revendications salariales le 2 avril. La grève est annulée, mais des ouvriers et des jeunes se rassemblent sans leurs dirigeants. Pendant quelques jours, ils s’affrontent à la police. Trois jeunes sont tués, des dizaines blessés et plusieurs centaines de militants sont arrêtés et torturés. La grève ne prend pas et cède à la répression. Par la suite, d’autres grèves feront l’actualité, comme celle des 55 000 employés des impôts fonciers, en décembre 2008, qui arrachent des augmentations et une prime équivalent à quatre mois de salaire. Mais ces grèves sont de plus en plus rares.

Tentatives de coordination et d’organisation autonome des travailleurs

En Égypte, le rejet des syndicats officiels est net. En septembre 2007, les dirigeants de la grève de la Misr avaient dû venir à la rescousse d’un représentant syndical qui avait appelé à la reprise pour qu’il ne soit pas lynché. En revanche, les grévistes de la Misr ont appris à s’organiser en dehors du syndicat (assemblées générales, élection d’un comité de grève).

À une échelle plus large, certains militants ont tenté de construire des syndicats indépendants, notamment dans les années 1990 à travers les Centres pour les syndicats et les services aux travailleurs (CTUWS). N’étant pas reconnus comme syndicats, les CTUWS étaient autorisés pour donner des conseils juridiques aux travailleurs, mais ils participaient aussi à l’organisation des luttes. En février 2007, ils sont parvenus à réunir quelques dizaines de militants des grèves en cours pour échanger les expériences. Trois mois plus tard, ils étaient interdits et leurs bureaux fermés par la police. D’autres mouvements ont tenté d’impulser ou coordonner des luttes, mais sans succès par manque d’implantation dans la classe ouvrière. En particulier, le groupe Facebook « Mouvement de Jeunesse du 6 avril » a tenté d’appeler à une grève générale le 6 avril 2009, pour l’anniversaire de la tentative de 2008. Le flop a été complet... mais le « mouvement » a pu se rattraper le 25 janvier 2011 en étant à l’initiative du premier rassemblement de la révolution !

Depuis le départ de Moubarak, les grèves se poursuivent

En revenant sur le devant de la scène sous l’impulsion de la jeunesse, le mouvement ouvrier a donné la force suffisante à la contestation pour éjecter Moubarak. Il est difficile de savoir jusqu’où iront les grèves et même, pourquoi pas, si elles porteront un autre projet de société. Difficile également de se rendre compte de l’état d’organisation réelle des travailleurs ou encore de prévoir le rôle que jouera la Fédération indépendante des syndicats d’Égypte, créée le 30 janvier dernier et qui appelait à la constitution de « comités populaires » pour mener la protestation et les grèves. En tout cas, les grèves ne se sont pas arrêtées le soir du 11 février. Et ce malgré les menace de l’armée, qui prévient qu’elle « ne tolèrera pas la poursuite de semblables pratiques illégales ».

28 février 2011

Maurice SPIRZ


Quand il faut sortir les enfants des écoles

L’une des grandes difficultés pour les classes populaires, c’est l’inflation. En 2010, elle était de 11 %, mais de 19 % sur l’alimentation et 24 % pour l’éducation. Un grand nombre de familles populaires ont dû sortir leurs enfants des écoles. C’est cette inflation qui a provoqué des « émeutes de la faim » en 2008, au début de la crise, quand les familles ne pouvaient même plus acheter de pain.


De la Cité des morts et des toits du Caire… à la place Tahrir

L’urbanisation se développe à grande vitesse. Avec 17 millions d’habitants en 2005, Le Caire est la 9e mégapole mondiale. Mais on y trouve quatre des trente plus grands bidonvilles de la planète, qui cumulent 3,3 millions d’habitants. Insolite, les 800 000 habitants de la Cité des morts logent dans les tombes d’une vieille nécropole. Et, pour rester près de leur emploi, 1,5 million de Cairotes habitent sur les toits, exposés à la pollution et aux fumées des cimenteries.

Bien sûr, il existe de belles façades dans la ville. Le Vieux Caire a été réhabilité... et ses habitants ont été expulsés. Pour répondre aux besoins de mobilité, des voies rapides aériennes et lignes de métro ont été construites. Des villes nouvelles ont été bâties tout autour du Caire et ont attiré un ensemble d’usines à forte capitalisation (agroalimentaire, industrie pharmaceutique, automobile). Mais les loyers y sont si élevés que les logements restent vides, tandis que les ouvriers sont contraints à plusieurs heures de transport quotidien. Les études estiment à 10 millions le nombre de logements vides en Égypte, trop chers ou trop loin des emplois.

Tous des Mohamed Bouazizi

Près de la moitié des emplois sont dans le secteur dit « informel », c’est-à-dire des petits boulots non déclarés qui parfois complètent un salaire misérable. Quelques livres égyptiennes sont donc glanées en posant des petits étalages de fruits et légumes, de jeans, chemises ou téléphones portables halal (qui sonnent l’heure de la prière), en surveillant des carrés de terre battue qui servent de parking, en s’improvisant guide pour les touristes ou en leur proposant « l’artisanat local » (en fait fabriqué en Chine) : « pyramides à neige », bustes de Nefertiti, Sphinx... Pour les femmes, ce sont plutôt les conserves ou la couture à domicile. Pour les enfants, le ramassage et la revente de mégots. Rien d’étonnant à ce que les travailleurs égyptiens se soient reconnus en Mohamed Bouazizi, ce vendeur ambulant tunisien qui s’est immolé par le feu lorsque la police lui a pris son gagne-pain.

La classe ouvrière égyptienne est précaire, mal payée et confrontée à un chômage de masse. Pourtant, elle est pleine d’avenir : 63 % des Égyptiens ont moins de 30 ans. Ils n’ont jamais connu autre chose que la dictature de Moubarak, la vague de grèves de 2004-2008... et la révolution. Qui ne fait que commencer.

M.S.


L’émigration égyptienne vers les pays du Golfe et la Lybie

Selon la Banque Mondiale, l’Égypte se classe parmi les quinze pays recevant le plus de transferts de leurs émigrés. Avec le tourisme, c’est la principale rentrée d’argent du pays, devant le pétrole, le canal de Suez et les aides internationales.

Les principales destinations des migrants égyptiens ont toujours été les pays du Golfe et la Libye. De 70 000 en 1970, le nombre d’émigrés égyptiens est passé à 1,4 million dès 1976 et à 2,3 millions en 1986.

Très craintives, les monarchies du Golfe font tout pour éviter la stabilisation d’un prolétariat qui pourrait devenir revendicatif. Les travailleurs immigrés sont soumis à un système de quasi-servage. Enfin, le patronat arabe préfère de plus en plus embaucher la main d’œuvre asiatique (Inde, Pakistan, etc.) : elle est censée moins revendiquer, ne souhaite pas s’installer ni ramener sa famille et est bien moins payée.

Dans les pays du Golfe, plus de la moitié des travailleurs sont immigrés ; leur nombre atteint 87 % au Qatar, 70 % dans les Émirats arabes unis et 69 % au Koweït. Les travailleurs d’Égypte sont les plus nombreux et ceux de Palestine arrivent en bonne position. Autant dire que, si les immigrés transmettent l’esprit révolutionnaire de chez eux, la classe ouvrière internationale du Golfe deviendrait un mélange explosif.

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