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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 74, mars-avril 2011

Comme un petit vent venu d’Égypte. Aux États-Unis, dans le Wisconsin : Kill the Bill !

Mis en ligne le 10 mars 2011 Convergences Monde

Scott « Moubarak » Walker : c’est désormais le surnom du nouveau gouverneur républicain du Wisconsin (au bord du lac Michigan). Moubarak « le petit » avait annoncé, martial, qu’à la moindre protestation contre son projet de loi (« bill ») il enverrait la garde nationale… Mais il n’est pas (encore ?) passé à l’acte alors même que se développe un mouvement massif, inédit depuis des années aux États-Unis.

Un coup de colère bien mérité contre une nouvelle série de coupes budgétaires. Car, là-bas comme ici, après s’être endettés pour renflouer les banques, les États comme l’État fédéral font payer la crise aux travailleurs en rabotant les services publics et en aggravant les conditions de travail des fonctionnaires. Au programme : réduction d’effectifs dans l’éducation, la santé, les transports ; augmentation des cotisations salariales pour les assurances maladie, chômage, retraite ; mise en vente de nombre de biens publics comme les centrales électriques. Et, cerise sur le gâteau patronal, la fin des négociations collectives régulières entre les syndicats et l’État sur les contrats qui entérinaient les augmentations (ou diminutions !) de salaires, les cotisations, les conditions de travail, etc.

Une réaction qui ne s’est pas fait attendre

La réaction a été vive dès le début des discussions de la loi au parlement du Wisconsin (le State Capitol à Madison). Une première manifestation a rassemblé 15 000 personnes le 15 avril, puis 40 000 quelques jours plus tard, avant d’atteindre 70 000 le samedi 19 avril et 100 000 le samedi suivant. Une progression fulgurante dans une agglomération de 500 000 habitants, capitale d’un petit État de 5,5 millions d’habitants.

Toutes ces manifestations se terminent au State Capitol, qui est occupé en permanence par des centaines voire des milliers de contestataires [1]. Le gouverneur a bien tenté de l’évacuer, mais les forces de police qu’il a envoyées… ont rejoint les manifestants ! Il s’est donc tourné vers la justice qui l’a pour l’instant débouté, arguant que le parlement est un bâtiment public qui doit donc rester libre d’accès à tous les citoyens. Les avantages de la démocratie « à l’américaine » !

Les enseignants n’en sont pas restés aux manifestations : ils ont organisés trois jours de « sick-in [2]  » très bien suivis. La grève des fonctionnaires étant tellement encadrée qu’elle en est presque interdite, plus de 40 % des profs de l’État se sont déclarés malades durant trois jours. Les transports, les administrations et la santé sont aussi de la partie. Même les pompiers et les policiers manifestent, alors que le gouverneur a promis que le bill ne les concernerait pas.

Les républicains ont bien tenté de mettre en scène des manifestations de soutien au gouverneur, à l’aide des réactionnaires du Tea Party, mais sans succès. Cela a donné l’idée à Ian Murphy, un comédien bloggeur, d’appeler Scott Walker en se faisant passer pour David Koch, un milliardaire à la tête d’une multinationale, qui finance le Parti républicain… et toutes sortes d’associations de droite comme « Americans for prosperity » qui tente au Wisconsin d’organiser un mouvement hostile aux syndicats. Un régal d’entendre, à la radio ou par internet [3], le gouverneur ramper devant l’homme d’affaires, lui détailler sa stratégie pour « écraser les syndicats » et expliquer les états d’âme de ses amis démocrates « qui cherchent une porte de sortie honorable » !

Des faux amis…

Face à l’ampleur de la protestation, les démocrates se gardent, pour l’instant, de s’y opposer frontalement. Les quatorze élus du parlement du Wisconsin ont même quitté l’État – un stratagème parlementaire qui permet de repousser le vote de la loi. Mais les figures nationales du parti, au premier rang desquelles le président Obama, restent très discrètes : tous les parlementaires démocrates, y compris dans le Wisconsin, ont voté jusque-là les coupes budgétaires. Quand ce ne sont pas tout simplement des gouverneurs démocrates qui mettent en place les politiques d’austérité du pays, comme en Californie !

Des dirigeants de l’AFL-CIO ont impulsé et dirigent le mouvement. Ils insistent particulièrement sur la fin des négociations collectives, qui les priveraient de l’essentiel de leur influence sur les travailleurs et sur l’État. Certains ont même déjà annoncé qu’ils accepteraient toutes les coupes proposées si ces négociations étaient maintenues ! C’est leur politique depuis des années, dans le public comme dans le privé où ils servent trop souvent à faire la promotion des reculs imposés par les directions. Malgré tout, les travailleurs comprennent bien que le bill du Wisconsin, appelé à être généralisé dans d’autres États et dans le privé, est une attaque contre leurs organisations, et donc contre eux en général.

Surtout, les manifestants ne se privent pas de rappeler dans leurs slogans et sur leurs pancartes que le bill ne porte pas que sur les négociations collectives.

… mais des vraies perspectives !

Les baisses de salaires (parfois masquées en hausse des cotisations) ne concernent pas les seuls fonctionnaires d’État mais tous les travailleurs. Les coupes budgétaires sans précédent dans l’éducation [4], les transports ou la santé, ont des conséquences dramatiques pour toute la classe ouvrière. C’est pourquoi la première réaction, venue des fonctionnaires du Wisconsin, a gagné bien des sympathies à travers tout le pays et au-delà. Pour preuve, l’initiative d’un restaurateur de Madison, qui a appelé les internautes à payer des pizzas aux occupants du « State Capitol » et qui a reçu des milliers de dons en provenance d’une cinquantaine de pays dont… l’Égypte et la Tunisie ! State Capitol et Place Tahrir, même combat !

Mais les gestes de solidarité, aussi sympathiques soient-ils, ne suffiront pas à faire reculer des gouvernements qui tentent d’imposer le pire plan d’austérité depuis des décennies. La grève est une arme que les travailleurs impliqués n’ont pas encore utilisée. Et l’argument de la légalité, ressassé par les dirigeants syndicaux pour repousser toujours son déclenchement, ne tient pas face à une mobilisation de cette ampleur. Encouragés par leurs voisins du Wisconsin, des syndicalistes ont organisé des manifestations réussies dans l’Indiana, l’Ohio et le Michigan. On n’en est pas encore à une généralisation à l’ensemble du pays, mais on mesure à l’événement combien la classe ouvrière américaine pourrait tenir tête à ses exploiteurs.

3 mars 2011

Raphaël PRESTON


[1Ne manquez pas les vidéos sur Youtube !

[2« Sick » signifie « malade », et le « in » fait référence aux fameux « sit-in » ou occupations.

[3En audio sur Youtube, transcrit ici : http://tinyurl.com/45f397p

[4La Californie s’apprête à licencier 30 000 profs du primaire et du secondaire cette année, soit presque deux fois les réductions de postes prévues sur toute la France !

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