Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 92, mars 2014 > Ukraine

Ukraine

L’Ukraine coincée entre la Russie et l’Union européenne

Mis en ligne le 8 mars 2014 Convergences Monde

L’Ukraine est à la frontière de deux mondes : d’un côté, la Russie, siège d’un capitalisme oligarchique ; et de l’autre l’Europe des bons vieux trusts capitalistes. Enjeu politique et géostratégique (pour l’approvisionnement de l’Europe en gaz russe), marché potentiel et main-d’œuvre à exploiter, l’Ukraine est sollicitée des deux côtés. Soumis à cette double pression depuis l’indépendance en 1991, les dirigeants ukrainiens jouent tantôt l’un, tantôt l’autre, au prix de crises politiques régulières avec la Russie ou l’Union européenne. Derrière les marchandages divers, les alliances à géométrie variable et les rivalités de pouvoir, il y a surtout des cliques bourgeoises qui se disputent les profits à réaliser sur le dos des travailleurs.

L’émergence du capitalisme ukrainien

Contrairement à ce qui s’est passé en Russie avec la dislocation de l’URSS, le régime ukrainien n’a pas privatisé d’un coup et a mis quelques barrières à la dilapidation de l’industrie par des oligarques impatients de liquider les stocks et équipements. Par ailleurs, suite à la hausse du tarif du gaz par la Russie, l’industrie ukrainienne très énergétivore n’était plus rentable. L’État a dû la maintenir sous perfusion au prix d’un endettement rapide et d’une hyperinflation.

  • En 1994, l’un des futurs leaders de la « révolution orange » pro-occidentale, Viktor Iouchtchenko, devient gouverneur de la banque centrale. C’est lui qui amorce la transition par une restriction brutale du crédit visant à stopper net l’inflation. La conséquence est une chute brutale de 35 % de la production industrielle et la destruction d’un million d’emplois. Des centaines de milliers de travailleurs sont réduits au chômage et aux petits boulots. Passé ce choc, Iouchtchenko fait appel au FMI pour obtenir des prêts en échange de promesses d’attaques contre les retraites, d’allègements de cotisations sociales, de libéralisation de l’économie et d’accélération des privatisations. Ce qui n’empêche pas la récession de se poursuivre pendant cinq ans.
  • En 2000, lorsque Iouchtchenko devient brièvement Premier ministre, la croissance revient. Ses quelques réformes institutionnelles et juridiques n’y sont pas pour grand-chose. En fait, la sidérurgie et l’agroalimentaire connaissent un boom grâce à la hausse des prix et de la demande mondiale et tirent l’ensemble de l’économie (construction, commerce, transports).
  • Jusqu’en 2008, la croissance est forte, atteignant 12 % en 2004 . On parle alors de « miracle économique » et d’une croissance « à la chinoise ». Les investissements étrangers arrivent. Cette période voit se développer une bourgeoisie et une petite bourgeoisie ukrainiennes, dont une partie manifeste aujourd’hui contre la corruption du régime.
  • La crise de 2008 brise bien des espoirs , le PIB plonge de 15 %. Depuis, l’économie reste au point mort.

L’industrie est forte, mais dépassée

Aujourd’hui, la situation économique est contrastée. Le pays est le huitième producteur mondial d’acier, secteur qui attire non seulement les oligarques ukrainiens, tel Viktor Pintchouk qui en a tiré sa fortune, mais aussi les trusts internationaux comme Mittal (cf. encadré). Il possède également un secteur minier (charbon) et une industrie chimique (fertilisants) importants, ainsi qu’une industrie de haute technologie héritée de l’URSS (électronique, armement, aérospatiale). L’agriculture, bien qu’en perte de vitesse, emploie toujours 10 % des travailleurs et représente 17 % du PIB avec l’agroalimentaire.

Le problème est que cette industrie est peu rentable, avec une technologie dépassée et une faible productivité (le Brésil produit la même quantité d’acier avec trois fois moins de salariés). Pour autant, avec un salaire mensuel moyen de 180 euros pour 44 à 48 heures hebdomadaires, les 46 millions d’Ukrainiens représentent une main-d’œuvre nombreuse et bon marché que les trusts européens rêveraient de mettre en concurrence avec le reste de l’Europe.

Corruption, népotisme et clientélisme minent l’économie

L’économie ukrainienne reste largement plombée par le régime mafieux, non seulement de la clique au pouvoir, mais aussi de celle qui se présente comme une opposition pro-européenne et anti-corruption. Détournements de fonds, holdups sur les droits de propriété, règlements de compte.

Des milliards sont transférés à des affairistes liés au pouvoir dans des contrats douteux signés par le régime, qu’il s’agisse de renouvellement d’équipements miniers, d’armement ou de médicaments pour les hôpitaux. Une aide japonaise de 200 millions d’euros pour rénover l’isolation des écoles et les bâtiments publics dans le cadre des accords de Kyoto a, par exemple, été distribuée à des prestataires privés sans que les travaux aient été sérieusement réalisés. La fortune personnelle d’Alexandre Ianoukovitch, fils de l’actuel président, est miraculeusement passée de 7 à 510 millions de dollars entre 2010 et 2013, notamment via sa société Mako Trading, par laquelle transite l’intégralité du charbon ukrainien. Le même a accru le capital de la Banque ukrainienne de développement, qu’il détient à 100 %, en contraignant tous les salariés de l’administration publique à en devenir clients, leur salaire y étant déposé d’office [1].

C’est cette absence d’« État de droit », disons plutôt cet état de concurrence déloyale, que déplorent les capitalistes étrangers. Ceux-ci sont incommodés par « l’application aléatoire des textes législatifs, la fréquence des inspections assorties de pénalités, l’incertitude juridique résultant de conceptions parfois déroutantes de l’économie de marché ou encore la corruption, en particulier dans les administrations douanières et fiscales » [2].

De l’eau dans le gaz

entre Ukraine et Russie

Au cœur de cette économie fragile et corrompue, les ressources énergétiques russes constituent une rente privilégiée pour les dirigeants russes et ukrainiens et les milieux mafieux qui gravitent autour. L’Ukraine est fortement consommatrice de gaz, mais surtout 80 % du gaz russe destiné à l’Union européenne transite également par les gazoducs ukrainiens. En Ukraine, c’est une entreprise d’État, Naftogaz, qui possède les infrastructures de transport du gaz. Un holding russo-ukrainien en assure le financement, détenu à 50 % par Gazprom, à 50 % par une société ukrainienne basée en Suisse. Parmi les actionnaires de cette dernière a figuré Semion Mogilevitch, un chef de la mafia russe d’origine ukrainienne, finalement arrêté en 2008 en Russie pour fraude fiscale, puis relâché en 2009.

L’essentiel des conflits entre la Russie et l’Ukraine porte sur le partage de cette manne. L’Ukraine voudrait accroître sa marge sur le gaz à destination de l’Europe, tandis que la Russie réplique par des hausses de tarifs du gaz acheté par l’Ukraine. Les bras de fer sur le gaz ont conduit à deux reprises déjà la Russie à fermer les tuyaux, en 2006 et 2009, révélant au passage la fragilité de l’approvisionnement en gaz de l’Union européenne et l’intérêt géostratégique de l’Ukraine. D’où la construction par la Russie et l’Allemagne d’un nouveau gazoduc reliant directement les deux pays via la Baltique, le Nord Stream inauguré fin 2011, et le projet d’un South Stream passant par la mer Noire.

La modernisation de l’industrie ukrainienne est donc un enjeu, bien perçu par l’UE, pour détacher le pays de l’influence russe. L’accord d’association très limité que proposait l’UE prévoyait ainsi le remplacement de toutes les chaudières, raffineries, centrales nucléaires et hydroélectriques du pays. Mais de son côté, la Russie joue du chantage sur ses tarifs pour s’allier le régime ukrainien, mettant dans la balance la baisse d’un tiers des tarifs de livraison du gaz pour faire barrage à l’accord d’association.

L’Union européenne ne défend que ses intérêts propres

Si les relations avec la Russie sont difficiles, l’Union européenne ne représente pas une alternative suffisante pour la bourgeoisie ukrainienne, et encore moins pour les travailleurs. Le commerce de l’Ukraine s’est fortement réorienté vers l’Ouest depuis 2000, mais la Russie et ses alliés de l’Union douanière (Kazakhstan, Biélorussie) représentent toujours 38 % des exportations ukrainiennes, contre 30 % pour l’UE. La métallurgie, l’industrie chimique et l’agriculture sont essentiellement tournées vers la Russie. Ni unanimement « pro-russe » ni « pro-occidentale », la bourgeoisie ukrainienne est surtout divisée, jouant alternativement un partenaire ou l’autre selon ses intérêts et les offres du moment. En octobre dernier, le chocolatier Roshen, qui exporte 10 à 15 % de sa production vers la Russie, a fait l’amère expérience des menaces en cas de rapprochement avec l’UE : ses camions ont été stoppés à la frontière russe pour « raisons sanitaires ».

Mais l’intérêt pour la bourgeoisie ukrainienne de se rapprocher davantage de l’Union européenne au risque de s’aliéner son ancien partenaire russe est plutôt limité. L’accord de libre-échange profiterait surtout aux entreprises européennes plus compétitives. Tant les opportunités commerciales et d’investissements que les aides promises paraissent insuffisantes en regard de tout ce que l’UE demande à l’Ukraine : réformes institutionnelles, adaptation à de multiples normes, libéralisation du marché du travail, restructuration de l’économie (c’est-à-dire licenciements), privatisations, etc. Sans compter que l’Ukraine n’aurait pas droit aux subventions de la PAC pour l’agriculture et encore moins à la libre circulation des travailleurs en Europe (aujourd’hui, seuls les oligarques circulent librement).

L’accord d’association et de libre-échange proposé par l’Union européenne aurait surtout été profitable au capitalisme européen, à qui l’Ukraine aurait dû ouvrir grandes ses portes. ■

22 février 2014, Maurice SPIRZ


ArcelorMittal : licencieur international

Pour comprendre ce qui attend les ouvriers ukrainiens en cas de rapprochement avec l’Union européenne, le cas de Mittal est des plus parlants. En 2005, Mittal Steel (devenu ArcelorMittal) a racheté le complexe sidérurgique de Krivorozstal dans la région de Dniepropetrovsk à l’est du pays. Krivorozstal avait d’abord été attribué à deux oligarques Akhmetov et Pintchouk, actuelles 1re et 2e fortunes d’Ukraine, pour la modique somme de 800 millions de dollars. Suite à la révolution orange, Ioulia Timochenko, devenue Premier ministre en janvier 2005, avait annulé la vente et procédé à une vente aux enchères remportée par Mittal Steel pour 4,8 milliards de dollars. Il s’agissait alors de la plus grosse privatisation de toute l’ex-Union soviétique.

Après une courte chute en 2008 et 2009 suite à la crise, la production est repartie à la hausse en 2010. Mittal a alors modernisé l’usine : coulée continue et four électrique de réchauffage des poches. L’usine est passée de 55 000 travailleurs en 2007 à 38 000 aujourd’hui, et en novembre 2012 ArcelorMittal annonçait vouloir descendre les effectifs à 12 600.

Les ouvriers ukrainiens non licenciés d’ArcelorMittal peuvent se rassurer sur un point, ils gagnent trois fois le salaire moyen du pays, soit… 480 euros !

M.S.


[1Cf. http://yanukovich.info/oleksandr-yanukovych-assets/

[2Lepesant Gilles. La politique européenne de voisinage : une intégration par les normes de l’Ukraine à l’espace européen ?. In : Revue d’études comparatives Est-Ouest. Volume 37, 2006, N°4. L’Ukraine après la “révolution orange”. p. 228.

Mots-clés : | |

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article

Abonnez-vous à Convergences révolutionnaires !

Numéro 92, mars 2014