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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 92, mars 2014

« C’est quoi ce bordel sur mon train ? » : les cheminots vous expliquent tout

Mis en ligne le 8 mars 2014 Convergences Entreprises

Paris Saint-Lazare, « Terminus des Oubliés », tout le monde descend

Le mercredi 22 janvier, à partir de la fin de matinée, les voies des trains de Paris-Saint-Lazare disparaissent progressivement des tableaux d’affichage. À midi, plus un train ne sort de la gare. Cette fois, ce n’est pas un énième problème en ligne, pas d’avarie matérielle, d’incident de signalisation ou dans les voies, auxquels sont confrontés chaque jour les voyageurs. Non, cette fois ce sont les conducteurs qui ont décidé de « poser le sac », d’arrêter le boulot pour réagir à l’agression d’un de leurs collègues. Dans la foulée, les contrôleurs de la gare en font autant, par solidarité.

Dès les jours suivants, Guillaume Pépy, président de la SNCF, retrousse ses manches… pour aller fustiger les cheminots dans les médias. « Ces mouvements d’émotion, il faudrait que ça dure une heure, symboliquement » pour ne pas « pénaliser des centaines de milliers de personnes ». Pépy en grand défenseur des usagers malmenés ? C’était trop gros pour ne pas raconter dans le détail la vraie « prise d’otages » quotidienne des voyageurs de Saint-Lazare. Vous saurez ce qui se cache sous les annonces d’ « avaries matérielles » ou d’« incident dans les voies » et derrière le vernis déjà craquelé de la nouvelle gare Saint-Lazare.

« Incident de signalisation ? Mais bon Dieu qu’est-ce que ça veut dire !? »

La première cause des perturbations quotidiennes, c’est le manque d’effectifs. Dans les ateliers où les rames sont entretenues et réparées, dans les équipes qui interviennent en pleine voie pour résoudre, entre autres, ces fameux « incidents de signalisation », dans les chantiers où on prépare les trains : partout, à force d’embauches gelées et de suppressions de postes, les équipes ont fondu et les délais d’intervention ont été rallongés.

Pour rattraper 30 ans d’incurie, la SNCF et Réseau Ferré de France (RFF) ont lancé une politique de grands travaux pour moderniser les voies. Une augmentation de près de 400 % du nombre de chantiers… sans aucun effectif supplémentaire ! Les délais fixés sont intenables, les chantiers de nuit se multiplient en même temps que les accidents. La sous-traitance est devenue une norme, avec des travailleurs pas ou peu formés pour le travail dans les voies. Si bien qu’on a vu des voies toutes neuves s’affaisser 3 jours plus tard, provoquant le déraillement d’un train (heureusement sans voyageurs)… et un nouvel « incident dans les voies ».

« Avarie matériel », « Absence matériel », comme une petite musique

Tous les jours des trains sont supprimés faute de rames disponibles. D’ailleurs, ce sont souvent les mêmes trains qui sautent : au départ de Paris, ceux de Cormeilles-en-Parisis, le 18h36 pour Les Mureaux… Dès qu’on apprend qu’ils seront supprimés, c’est le stress chez les cheminots. On sait tous que ça va être chaud !

Dans les ateliers, c’est la chasse aux économies, même sur l’essentiel. Il faut compter jusqu’à six mois pour recevoir les pièces servant à réparer les rames. Et du fait de la sous-traitance de la gestion des pièces, on n’est jamais sûrs de ce qu’on va recevoir. Du coup, les rames garées sont pillées pour en réparer d’autres. Autant de rames de réserve en moins ! Alors, pour que les trains roulent malgré tout, les chefs pressent pour faire sortir les rames, même si elles ne sont pas réparées correctement. D’où les « pannes d’un train en ligne » et leur corollaire, les « personnes dans les voies » qui ont fini par descendre, lassées d’attendre dans un train en rade.

« Au final, il est où mon train ? »

La séparation arbitraire des différents services de la SNCF, décidée par la direction, ajoute encore du chaos à l’incurie. Ainsi ceux qui prennent les décisions en matière de circulation ont progressivement été coupés de ceux qui orientent et informent les voyageurs. Voilà pourquoi des trains sont fréquemment affichés sur la mauvaise voie, ou pourquoi des motifs de retard tardent à être connus et annoncés…

Les travaux opérés chaque nuit engendrent d’autres désagréments. Après une journée marquée par les perturbations commence à 22 heures une autre galère pour les usagers : trouver comment rentrer chez eux entre les changements de parcours et les substitutions par bus.

Mais si vous cherchez vos trains, rassurez-vous, les cheminots aussi ! Les seules rames qui roulent sont sans cesse réaffectées d’une destination à une autre si bien qu’au final on ne sait plus ce que certaines sont devenues.

« On n’en finit jamais d’attendre chez vous ! »

Pour rester cohérent jusqu’au bout, la SNCF ne se contente pas de faire attendre les voyageurs sur les quais. Ceux qui veulent acheter un billet sont tout aussi gâtés ! Depuis une dizaine d’années, la liste des points de vente et boutiques fermés sur la région Saint-Lazare fait froid dans le dos. Pour les cheminots, c’est de moins en moins de collègues pour se répartir le travail, de plus en plus de stress et de prises de bec avec des usagers qui s’impatientent dans des « gère-files » qui ne désemplissent pas.

Et les dirigeants ne manquent pas d’idées pour égayer l’ambiance derrière les guichets. Leur dernière trouvaille : une charte destinée aux vendeurs, leur interdisant d’avoir « des discussions personnelles entre eux derrière les guichets », même en l’absence de clients. Alors que, dans le même temps, la direction prévoit de supprimer massivement des postes de vendeurs Grandes Lignes et annonce même dans les couloirs vouloir fermer tous les petits points de vente de banlieue sur la région de Saint-Lazare. Sûr que ça l’arrangerait bien qu’on n’en parle pas entre nous…

« Ils sont où les responsables ? »

Les responsables, tous les cheminots vous le diront, vous ne les trouverez pas dans les difficultés. Les gilets rouges des « volontaires de l’info », destinés à l’origine à l’encadrement pour prêter main forte lors des pointes « cassées »… sont aujourd’hui portés bon gré mal gré par les cheminots de l’accueil ! Et voilà comment la direction fait croire qu’elle met des équipes en plus, pour pas un rond et surtout sans avoir à s’y frotter ! Un grand chef, connu pour faire des sermons à tout le monde, s’est illustré lorsqu’il s’est mis à bredouiller qu’il n’était qu’un « simple agent » face à des voyageurs qui voulaient voir un responsable.

Les usagers sont éreintés, excédés et s’en prennent souvent aux seuls qu’ils voient sur les quais : des cheminots qui ne demanderaient justement pas autre chose que des trains qui roulent à l’heure ! Cela génère des tensions que les chefs relativisent constamment. Et les insultes, les agressions qui se multiplient, feraient, selon eux, « partie du job » !

La direction demande à ses petits encadrants de « faire du chiffre »… en matière de sanctions ! Et ceux qui refusent sont très vite remplacés. Une politique consciente d’intimidation pour forcer les cheminots à baisser la tête.

« Faut leur expliquer à vos chefs ! »

Des voyageurs nous demandent ce qu’on attend pour secouer un peu la direction. S’il n’y a pas eu de gros mouvement de colère entraînant tous les services au-delà de quelques heures, les cheminots ne restent pas sans réagir. Dans les services commerciaux, nombreux sont les cheminots à se syndiquer et à chercher des moyens de se défendre.

À Saint-Lazare, suite au débrayage des conducteurs le 22 janvier, il y a eu par deux fois une montée dans les étages de la direction pour aller défendre des collègues sous le coup de procédures disciplinaires. Ras-le-bol d’une direction absente pendant les difficultés et omniprésente pour nous fliquer ! Elle qui cherche à assommer de procédures individuelles les cheminots se fait surprendre lorsque ceux-là y répondent de la meilleure façon qui soit : c’est-à-dire collectivement ! Le fait que les conducteurs aient été accompagnés dans leur débrayage par les cheminots du contrôle n’est pas non plus tout à fait anodin. Il y a quelques mois, c’étaient ces derniers qui étaient allés chercher les agents de conduite pour débrayer à leurs côtés et gagner face à la direction.

Ce retour d’ascenseur peut laisser présager de bonnes choses pour la suite. C’est même l’exemple à suivre. La colère est latente dans tous les services. Il n’y a pas de doutes à avoir que les premiers qui partiraient en bagarre trouveraient sans trop de difficultés partout ailleurs des collègues aussi remontés qu’eux…

Louis MARIUS


La solidarité des cheminots, gare Saint-Lazare

Le mercredi 22 janvier, les conducteurs décidaient d’utiliser leur droit de retrait suite à l’agression de l’un des leurs, suite à une remarque à un voyageur qui refusait d’éteindre sa cigarette.

À l’origine, le fait que les trains sont depuis trop longtemps sans aucune présence cheminote : un train et un conducteur, et roule ! Chacun peut donc s’y sentir libre de faire selon son bon vouloir. Seule solution proposée par la direction de la SNCF : la vidéosurveillance, et le plaisir de revoir en boucle les coups assénés !

L’arrogance du directeur lors de l’entrevue entraîna l’ensemble des conducteurs à « poser le sac », c’est-à-dire à refuser de faire les trains. Tout le monde semblait content de marquer le coup, de montrer son ras-le-bol le temps d’une journée, et la solidarité envers le collègue agressé. Le directeur s’est fait plus petit. Et de tout là-haut, de la stratosphère de Pépy, on a envoyé le directeur de région pour trouver une issue.

De leur côté, les chefs de bord et contrôleurs refusèrent de se rendre sur la plate-forme ou de faire les quelques trains qui auraient pu rouler. Il y a quelques mois, le 4 juin dernier, suite à l’agression de l’un des leurs, les conducteurs avaient débrayé et, soudainement, l’entreprise avait créé les huit postes exigés par les contrôleurs !

L’effet solidarité allié à l’effet boule de neige, le patron n’aime pas… mais percute !



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